DzActiviste.info Publié le ven 5 Oct 2012

5 octobre 1988 : Espoirs, désillusions et leçons

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Cet article avait été rédigé et publié en octobre 2008. Je me permets de le publier à nouveau, légèrement remanié, à l’occasion du 24e anniversaire de la manipulation sanglante du 5 octobre 1988. Les questions posées et les solutions proposées restant d’actualité. Comme quoi, depuis quatre ans, rien n’a changé. Un statu quo mortel!

par Salah-Eddine Sidhoum

 

« L’Histoire ce ne sont pas seulement les faits, mais les leçons que l’on tire ».

Il y a 24 ans, une manipulation criminelle de l’un des gangs du système provoquait la mort de plus de 600 algériens dont une majorité d’adolescents. Cette manipulation, avec le recul, n’était en réalité qu’une répétition à petite échelle de la tragédie de janvier 92 qui allait faucher plus de 200 000 Algériens.

Il y a 24 ans, on a tiré à la mitrailleuse sur des adolescents et on a torturé systématiquement d’autres dans les commissariats et les casernes de la sinistre police politique. Leur seul crime était d’avoir clamé violemment leur aversion d’un système de haggarines. Ces mêmes haggarines qui pensaient manipuler une jeunesse désoeuvrée pour assouvir leurs bas instincts de brigands, ne savaient pas qu’ils manipulaient une poudrière. Les manipulateurs dans leur inconscience, donnaient ainsi l’occasion à une jeunesse abandonnée et sans repères, de vomir sa haine d’un régime illégitime qui avait transformé son pays en une vaste prison à ciel ouvert. Et cette poudrière éclatera sur leur visage hideux et sans scrupules.

Abandonnée à elle-même et minée déjà par de nombreux fléaux sociaux, notre jeunesse se donnera à cœur joie à détruire ce qui représentait à ses yeux les symboles de la hogra et de la corruption (kasmates et mouhafadhates du FLN, ministères, souks el Fellah, Riadh El Feth…..). Elle faisait inconsciemment sienne, la citation d’un auteur français : « Dans cette forêt d’injustice que peut faire la cognée du bûcheron ? Ce qu’il faut, c’est l’incendie, le grand incendie ». Cette violence inouïe signifiait tout simplement le rejet profond de ce système. Et ce rejet appelait au changement de ce dernier dans sa globalité. Mais, hélas on préféra changer de vitrine.

Ces douloureux événements permettaient également de mettre à nu l’odieux visage de ce régime illégitime, sa cruauté et son échec patent dans sa gestion chaotique du pays. Sa violente réaction à des événements que l’un de ses gangs avait lui-même provoqué nous donnait déjà un avant-goût de ce que nous allions vivre comme horreurs quelques années plus tard.

Des criminels en col blanc pensaient se débarrasser du gang dit conservateur du système en provoquant des émeutes téléguidées. Ils pensaient « réformer » le pays en sacrifiant des enfants, ignorant superbement la sentence de Tocqueville qui disait que « le moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement est d’ordinaire celui où il commence à se réformer ». Car l’Algérie de 88 n’avait pas besoin de réformes, mais d’un CHANGEMENT RADICAL de système.

Je tiens avant tout et à l’occasion de ce douloureux anniversaire, à m’incliner avec émotion et respect devant la mémoire de ces innocentes victimes juvéniles, sacrifiées sur l’autel de prétentions politiciennes criminelles.

En tant que chirurgien orthopédiste et militant des droits de la personne humaine, j’ai eu à vivre de très près ces tragiques événements. Outre les nombreux cas de tortures et de blessures par balles que nous avons eu à traiter, je fus particulièrement marqué par la sanglante répression bestiale qui s’est abattue sur les participants de la manifestation pacifique du 10 octobre 88 à Alger. Ce jour-là, un confrère traumatologue de garde à l’hôpital Mustapha, débordé par l’afflux des blessés, m’appela pour lui prêter main forte. Je fus bouleversé par le spectacle désolant qui s’offrait à mes yeux. J’ai eu à opérer plus particulièrement deux patients, l’un de 19 ans, lycéen demeurant à Alger qui avait participé à la marche qui avait démarré du quartier de Belouizdad pour rejoindre Bab El Oued. Il fut fauché devant le siège de la direction nationale de la police (DGSN) par des tirs venant d’un blindé selon ses dires. Sa cuisse était réduite à une véritable bouillie cutanée, musculaire et osseuse. La peau et les muscles étaient totalement calcinés et son fémur totalement éclaté. Aucun traitement conservateur n’était possible devant cette importante perte de substance. Je fus contraint de pratiquer une amputation au niveau de la cuisse pour sauver ce jeune citoyen qui perdait énormément de sang. Le 2e patient était âgé de 32 ans, manœuvre, originaire de Jijel et travaillant dans un chantier de la capitale. Lui aussi fut grièvement blessé par balles lors de la même manifestation. Les importants dégâts provoqués au niveau de sa jambe m’amenèrent là aussi à pratiquer une amputation. Je me suis interrogé avec mon confrère de garde sur le type de balles utilisées, car nous n’avions retrouvé aucune trace des projectiles. Seulement des pertes importantes de substance, des brûlures et une bouillie osseuse. Alors que les jours précédents, nous avions eu à opérer des blessés par balles et on retrouvait toujours un orifice d’entrée, parfois de sortie de la balle sur le membre, quand cette balle ne se logeait pas dans le muscle ou l’os. J’avais conclu ce jour là que les balles utilisées n’étaient pas des balles conventionnelles. Il s’agissait bel et bien de balles explosives. D’autres confrères chirurgiens me rapportèrent les mêmes constatations. J’ai eu à relater ces cas à la presse internationale présente à l’époque à Alger et à quelques journalistes nationaux courageux qui venaient s’enquérir de la situation des blessés. J’apprendrais, suite à une enquête que j’avais réalisé avec une poignée de confrères au sein du Comité médical de lutte permanente contre la répression et la torture que nous avions créé après la tragédie d’octobre, que ce jour-là huit citoyens avaient subi des amputations dans les différents hôpitaux d’Alger suite à des blessures par ces balles ravageuses.

Je fus également bouleversé d’apprendre qu’un enfant de 11 ans fut froidement abattu d’une balle dans la tête et à bout portant par un policier en civil à Belfort, quartier d’El Harrach.

Je fus troublé en lisant le témoignage du père d’une victime demeurant à Annaba qu’avait mis à notre disposition Me Brahimi, président de la ligue officielle des droits de l’Homme de l’époque (LADH) et d’apprendre comment fut assassiné froidement son fils avant d’être jeté dans un dumper de la voierie municipale.

Tout comme j’ai eu à présenter à la délégation d’Amnesty International, un citoyen de Bab El Oued, atrocement torturé au commissariat central d’Alger et dont ses organes génitaux furent écrasés dans l’épreuve du tiroir, épreuve si chère à nos tortionnaires névrosés.

Ces crimes odieux contre l’Humanité seront graciés quelque temps plus tard sans que justice ne soit faite. Cette dernière sera par contre « sollicitée » de jour et de nuit pour condamner les jeunes manifestants victimes de cette criminelle manipulation.

Plus grave encore, ces crimes contre l’Humanité seront officiellement considérés comme des accidents du travail, indemnisables par…… la caisse nationale de sécurité sociale. Une tragi-comédie !

Un drame annonciateur d’une autre tragédie

Je persiste à dire que la pseudo-ouverture démocratique de l’après-octobre 88 n’était qu’une supercherie. Je n’étais pas le seul à le penser et à l’exprimer. Notre frère aîné Hocine Aït Ahmed, figure historique de la Révolution et de l’opposition s’interrogeait déjà le 24 octobre 88 : «S’agit-il d’un bluff démocratique destiné, en ravalant la façade, à donner au pouvoir un semblant de légitimité ? ».

Le régime affolé, n’a même pas pris la peine de maquiller le changement. Des visages hideux du système se métamorphosèrent du jour au lendemain en démocrates impénitents ! Et je partage entièrement le constat d’un courageux jeune compatriote journaliste qui disait en 2005 : « L’Algérie est sûrement le seul pays au monde qui pensait pouvoir passer de la dictature à la démocratie avec les mêmes acteurs, qui ne se sont même pas donné la peine de changer de costumes ». On voulait décréter une « démocratie » sans démocrates !

Alors que le pays avait besoin d’un changement en profondeur de son système politique, l’oligarchie militaro-financière, momentanément déstabilisée par ses propres turpitudes qui avaient dérapé, préféra un changement dans le système. Les luttes souterraines sourdes qui se poursuivaient après le séisme d’octobre, mirent fin rapidement à ce « gouvernement », pour le remplacer par un autre dit «réformateur », qui, ceci dit, était le moins mauvais qu’ait connu l’Algérie indépendante.

Mes appréhensions quant à cette vaste supercherie furent hélas confirmées par la fin de la récréation sifflée par le quarteron de putschistes en janvier 92. Un geste irresponsable et criminel qui allait plonger l’Algérie dans une mer de sang et de larmes.

 

En réalité et malgré les modifications de façade de l’époque, les véritables acteurs du système s’étaient arrangés, pour reprendre un auteur italien, « pour tout changer afin que rien ne change ».

La société, gonflée d’espoir et assoiffée de justice et de liberté, croyait sincèrement et naïvement au changement. Ce qui restait de la classe politique, laminée par trois décennies de répression de la police politique et réduite à la clandestinité (FFS, MDA, PAGS, extrême gauche), n’avait pas de sérieuse assise populaire pour constituer une force et pouvoir jouer un quelconque rôle dans le changement. Elle fut contrainte de s’inscrire dans la stratégie du pouvoir intrigant et manœuvrier. Ces partis et d’autres, furent « agréés » non pas en tant que partis mais sous la folklorique appellation « d’association à caractère politique ». Une fumisterie politique à l’Algérienne !

Autre caractéristique de la supercherie démocratique : des « partis » sans aucune consistance furent créés dans les laboratoires de la tristement célèbre sécurité militaire pour certains et dans le bureau du chef de cabinet de la Présidence pour d’autres. Certains, véritables troubadours boulitiques, avaient pour mission d’amuser le «ghachi» et de servir de vitrine au faux pluralisme, d’autres avaient pour mission de s’opposer à la véritable opposition. Autre fumisterie politique à l’Algérienne !

Nous connaitrons tous, les résultats de ces manipulations boulitiques malsaines des officines quelques années plus tard. Un mélange explosif qui ébranlera les fondements de la Nation algérienne.

Que reste-t-il au jour d’aujourd’hui des « acquis » d’octobre 88 (qui ne sont pas sans rappeler les fameux et fumeux « acquis » de la révolution et du socialisme) ?

Nous sommes toujours en présence d’un régime sans légitimité et d’un peuple sans souveraineté.

Le véritable pouvoir est toujours aux mains d’une oligarchie militaro-financière mafieuse sans foi ni loi. Tout le reste n’est qu’apparence et faux décor ou pour reprendre la dialectique populaire : ce n’est que khodra fawk A’acha.

La vie politique artificielle est « animée » par une kyrielle de « partis » décoratifs aux ordres de la police politique. Seul le FFS garde encore son autonomie mais reste affaibli par de nombreuses opérations de déstabilisation.

La ligue officielle des droits de l’homme (LADH) lâchée par le régime, car ne présentant plus aucun intérêt à ses yeux, est réduite à une vie végétative.

La ligue Algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH), née dans la douleur en 85 et après un courageux combat contre l’Etat de non-droit sous la houlette de Me Abdenour Ali Yahia, est actuellement éclatée en deux tendances où opportunisme et affairisme riment avec droit-de-l’hommiste. Les droits de l’homme deviendront un juteux fonds de commerce et pour certains un tremplin boulitique. Quelle aubaine !

Les institutions du pays du sommet à la base sont des institutions factices, sans aucune représentativité. De véritables mangeoires pour dji’anines !

La presse est aux ordres, à quelques rares exceptions. On nous a fait croire au début de la pseudo-ouverture à une « aventure intellectuelle » qui s’avérera au fil des ans être une imposture pseudo-intellectuelle. Et là aussi, d’anciens responsables des BSP (bureaux de surveillance de la SM), purs produits du parti et de la pensée uniques se transformèrent en « patrons » de presse, exploitant d’honnêtes et brillants jeunes journalistes. Certains titres se mettront sous la coupe de l’action psychologique « des services » au lendemain du coup d’Etat, pour devenir une sorte de « Radio des mille collines », au service de l’éradication. D’autres se transformeront en brosses à reluire du palais d’El Mouradia. Les quelques titres qui voulaient garder leur autonomie seront précocement éliminés (La Nation, El Hourrya, El Oumma, L’opinion, El Hadeth…).

La justice reste sous la dépendance totale de l’oligarchie et de sa police politique, instrumentalisée pour faire taire les voix libres.

Le chômage endémique au sein de la jeunesse a atteint un taux alarmant et ce ne sont pas les faux chiffres officiels qui nous feront croire le contraire. Une jeunesse réduite à la délinquance, la harga ou à rejoindre les maquis.

La corruption est pratiquement institutionnalisée. Elle concerne aussi bien le planton d’administration que le plus « haut fonctionnaire » du régime. La « tchippa » est érigée en constante nationale.

La misère touche plusieurs millions de citoyens. Un pays aux richesses incommensurables où des dizaines de milliers de ses citoyens quémandent leur maigre pitance dans les poubelles !

L’économie trabendisée, largement dominée par les réseaux mafieux de l’import, est totalement dépendante des hydrocarbures. Une éventuelle baisse du prix du pétrole risque de constituer un véritable désastre au pays, comme en 86.

Ce régime sourd aux appels des hommes politiques sages en vue d’un changement réel, aveugle devant les souffrances et la déliquescence de la société et muet devant l’appel de détresse d’un peuple meurtri, se complait dans un statu quo suicidaire.

Comme nous le voyons, tous les ingrédients d’une grave explosion populaire sont là sous nos yeux. Devant le vent libérateur qui souffle sur le Machrek et le Maghreb, l’Algérie ne sera pas une exception. La prochaine déflagration risque d’être, à Dieu ne Plaise, un véritable TSUNAMI populaire qui emportera non seulement ce régime gangrené mais tout le pays.

Je crois que le diagnostic a été amplement fait par de nombreux acteurs et observateurs de la vie politique nationale et depuis fort longtemps. Rien ne sert de s’y attarder.

Le temps est à la réflexion et à l’action quant aux voies et moyens de changer radicalement et pacifiquement le système politique.

Aveugle, sourd et muet, le régime persiste dans sa fuite en avant, ignorant, pour reprendre Burke « qu’un Etat qui n’a pas les moyens d’assurer des changements n’a pas non plus les moyens de sa propre conservation ». Ce régime est donc inéluctablement condamné à disparaître tôt ou tard. Il a atteint la phase terminale de son cycle naturel de vie.

Mais en face, qu’y a-t-il comme force alternative crédible ? RIEN. Un vide sidéral !

Devant la faillite de la classe dite politique et la trahison d’une grande partie des élites :

Doit-on rester les bras croisés et attendre l’arrivée d’un Mahdi ou de l’homme providentiel que les laboratoires de la police politique et de l’argent sale se chargeront de nous « dénicher » ?

Devons-nous attendre impassibles l’explosion populaire et ses dérapages inévitables qu’exploiteront inéluctablement des charlatans et des aventuriers politiques de tous bords pour nous plonger encore une fois dans d’autres ténèbres ?

Ou devons-nous nous rassembler et nous organiser, toutes tendances politiques confondues et sans exclusion aucune, autour d’un compromis politique historique, en vue d’un changement pacifique et radical afin de remettre notre pays sur les rails de la réconciliation véritable, de la paix et des libertés démocratiques et de construire ENSEMBLE un Etat de droit, dans une Algérie de toutes et de tous, de justice et des libertés démocratiques ?

Devant la gravité de la situation, il est du devoir de toutes les volontés politiques et intellectuelles sincères de s’unir autour d’un minimum de valeurs et de principes communs, quelque soient leurs chapelles idéologiques et leurs appartenances politiques. L’urgence est d’œuvrer à un changement de système, en créant une véritable dynamique populaire guidée par une élite probe et engagée.

Il est clair que ce processus de changement souhaité ne peut réussir que s’il associe toutes les volontés et forces représentatives de la Nation et dans lequel tout citoyen se reconnait et se sent partie prenante.

Personne, ni galonné, ni zaïm politique, ni cheikh, ni intellectuel ne doit avoir la prétention de penser que le destin de l’Algérie est entre ses mains. Ce processus politique est l’affaire de toutes et de tous, de l’intérieur et de l’extérieur. Nos compatriotes exilé(e)s doivent être partie prenante de cette dynamique.

Nous devons tracer ENSEMBLE une perspective d’avenir qui puisse redonner espoir à notre peuple. Un « rêve partagé » motivant notre jeunesse et créateur d’une dynamique, avec une vision saine d’une Algérie apaisée et prospère dans laquelle tous ses citoyens, sans exclusion ni discrimination vivront harmonieusement. Cette Algérie apaisée et prospère qu’on voudrait aussi léguer aux générations futures.

Nous appartenons à cette catégorie d’intellectuels et de politiques qui refuse les fausses solutions et encore moins, les honteuses compromissions. Devant la gravité de la situation, nous devons faire preuve de pédagogie et d’honnêteté envers notre peuple, longtemps trompé par les aventuriers de tous bords et prendre nos responsabilités devant notre Peuple et devant l’Histoire. Sans concessions ni complaisance, nous devons poser les véritables problèmes de fond et proposer des solutions réalistes d’une authentique sortie de crise et d’une dynamique populaire de changement.

Nous demeurons convaincus que la solution à la crise nationale se trouve en Algérie, entre les mains des algériennes et algériens sincères et dignes qui se battent pour une Algérie de toutes et de tous sans exclusion, une Algérie de dignité et de liberté. Nous ne devons compter que sur nos propres forces. Et elles sont grandes si nous en prenons conscience.

ENSEMBLE, relevons ce défi d’initier cette dynamique de changement, intelligente, pacifique et réaliste.

ENSEMBLE œuvrons à créer les conditions d’une vie digne dans une Algérie libre et prospère.

« Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer ».

 

Salah-Eddine SIDHOUM

Alger 05 octobre 2012


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