DzActiviste.info Publié le ven 5 Juil 2013

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Egypte: un coup d’Etat prémédité qui fait planer sur le pays le spectre du scénario algérien 

 

 

 

Il est fort à craindre que ce qui est présenté comme un « redressement révolutionnaire » pourrait finalement n’être que le prélude à une contre-révolution qui risque de renouer avec les symboles et les mécanismes de l’ancien régime (…)


En apparence le bras de fer engagé entre le président égyptien Mohammed Morsi et les millions de citoyens qui exigeaient son départ a été gagné par ces derniers. En apparence, la « volonté populaire » a eu le dernier mot. En apparence, la révolution égyptienne a repris son cours « dévoyé » par un président qui aurait échoué à répondre aux aspirations légitimes de son peuple. En apparence, la « légitimité constitutionnelle » n’a été mise entre parenthèses (provisoirement) que pour faire triompher la « légitimité révolutionnaire » laquelle est appelée à accoucher d’une nouvelle légitimité constitutionnelle après une période transitoire.
« Redressement révolutionnaire »  ou coup d’Etat ?
Bien entendu, certaines apparences peuvent laisser croire à un « redressement révolutionnaire » en vue de lever l’hypothèque que constituait, selon les dires de leurs adversaires, l’hégémonie des Frères Musulmans sur le processus démocratique et permettre ainsi une plus large participation de toutes les composantes politiques de la société égyptienne.
Les évènements des trois derniers jours ont montré à l’évidence que la contestation populaire du président Morsi est une réalité incontestable même si on peut s’étonner de voir des jeunes radicaux de gauche faire bloc avec des opposants bourgeois, libéraux ou nationalistes, et, pire encore, avec les  partisans de l’ancien régime contre un président sorti des urnes.
Mais l’intransigeance et le radicalisme des manifestants qui étaient si sûrs d’eux –trop même- dans leur volonté de destituer le président dès le premier jour de la dissidence devraient faire réfléchir tout observateur attentif. Un deal préalable entre les chefs de l’armée et ceux de l’opposition réunis au sein du Front de salut national n’est pas à écarter.  S’il y avait un doute à ce propos, l’ultimatum du commandement général des forces armées qui renvoyait dos à dos le président élu et les dirigeants de l’opposition et qui sommait pratiquement le président à répondre aux demandes du « peuple » aurait fini par le lever.
En effet, en feignant d’oublier que les manifestants descendus pour soutenir la légalité constitutionnelle et le président élu faisaient aussi partie du « peuple »,  l’armée a montré qu’elle n’était pas neutre. Pour toute réponse au discours du président Morsi qui a rappelé sa disponibilité au dialogue pour former un gouvernement de coalition et aller au plus vite  à des élections législatives sans abdiquer ses prérogatives constitutionnelles, le commandement de l’armée n’a pas trouvé mieux que de brandir ses menaces à l’encontre des « terroristes, des intégristes et des ignorants. »
Manifestement, le dépit des chefs de l’armée contre le président Morsi ne date pas des derniers évènements. Un petit détail dans l’intervention du chef de l’armée, Abdelfattah Al Sissi, à la télévision, montre que ce chef n’a pas pardonné au président Morsi le fait d’avoir rejeté sa médiation dans des pourparlers qui étaient prévus avec des représentants de l’opposition en novembre dernier.
Le climat qui a dominé ces derniers jours ne laissait guère de doute sur le parti-pris des services de sécurité. Les manifestants pro-Morsi ont été attaqués à plusieurs reprises. La dernière attaque le matin même du jour de l’expiration de l’ultimatum de l’armée a fait 16 victimes. Une cinquantaine de sièges des Frères Musulmans ont été attaqués et incendiés en quelques jours à travers le pays sans que la police ne daigne intervenir. 24 heures avant la fin de l’ultimatum de l’armée, le patron des renseignements, censé s’en tenir à un devoir de réserve, a osé appeler à des élections présidentielles anticipées.
Des signes évidents ont montré clairement que le plan de destitution du président Morsi était déjà prêt avant même la date du 30 juin sinon comment expliquer que dès le 1er juillet le quotidien gouvernemental Al Ahram et l’agence Mena ont fait état des points essentiels contenus dans la « feuille de route » préparée par le commandement de l’armée avec la complicité des dirigeants du « Front de salut national.»
Dans ces conditions, il est fort à craindre que ce qui est présenté comme un « redressement révolutionnaire » pourrait finalement n’être que le prélude à une contre-révolution qui risque de renouer avec les symboles et les mécanismes de l’ancien régime dont l’ombre n’a jamais cessé de planer sur les manifestations « populaires » dirigées contre le président Morsi depuis l’année dernière.
Quel que soit son bilan, un président élu au suffrage universel dans le cadre de la première élection libre de l’Egypte indépendante vient d’être destitué et arrêté par « mesure préventive » par les chefs de l’armée. Une Constitution approuvée il y a six mois, le 25 décembre dernier, par 64% des suffrages populaires, vient d’être « suspendue » par une institution disposant de la force armée censée faire respecter cette même Constitution. Cela s’appelle un coup d’Etat militaire. Il est encore trop tôt pour parler des véritables commanditaires de ce coup d’Etat et de leurs véritables motivations même si de nombreux indices montrent que les généraux félons qui ont exécuté cette basse œuvre ont eu le temps de préparer leur coup depuis plusieurs moins en profitant des erreurs du président Morsi.
Ce coup d’Etat a été exécuté avec au moins la complicité de deux pétromonarchies du Golfe : l’Arabie saoudite dont le roi a félicité le nouveau président Adly Mansour quelques heures seulement après l’annonce du coup d’Etat, 12 heures au moins avant sa prestation de serment en rappelant dans son message que par son intervention salutaire « l’armée a permis à l’Egypte la sortie d’un tunnel dont on ne mesurait pas les dangers » et les Emirats Arabes Unis dont le ministre des affaires étrangères a félicité l’armée pour son intervention. Rappelons au passage que la nomination du « président » de la Cour constitutionnelle suprême, Adly Mansour, à la tête de l’Etat, même provisoirement, était entachée d’illégalité puisqu’il n’avait pas encore prêté serment devant le président Morsi et n’avait donc pas la qualité juridique requise au moment de sa nomination par le ministre de la défense qui n’avait par ailleurs aucune prérogative constitutionnelle à cet effet.

Le nouveau président « intérimaire » des militaires, Adly Mansour

Les réactions internationales
Comme c’était prévisible, les puissances occidentales qui n’arrêtaient pas d’appeler le président  Morsi à écouter son « peuple » se sont bien gardées de soutenir ou de condamner franchement le coup d’Etat militaire. Leurs dirigeants se sont contentés de communiqués appelant à renouer avec le processus électoral le plus tôt possible tout en laissant dans les faits les mains libres au nouveau pouvoir militaire de bricoler une nouvelle constitution et de nouvelles élections dont le résultat risque d’être l’affaiblissement sinon l’exclusion « démocratiques » des Frères Musulmans si aucune pression sérieuse n’est exercée sur le nouveau pouvoir de fait.
Quant à Israël, il suffit de lire les éditoriaux de la presse de droite israélienne durant ces derniers mois pour se convaincre de l’animosité pathologique que vouent les secteurs les plus durs du sionisme contre les Frères Musulmans en Egypte et partout dans la région. Le rapprochement stratégique des Frères Musulmans avec l’Iran et la convergence politique entre le Hamas et le Hezbollah malgré leurs divergences sur le conflit syrien ont fini par convaincre les Israéliens qu’une « dictature militaire » en Egypte sous la houlette d’une armée dépendante des Américains était préférable à une « république démocratique » sous influence islamiste. Si la Turquie d’Erdogan pourtant membre de l’Otan pouvait irriter les Israéliens, on les imagine mal s’accommoder d’un régime islamiste en Egypte qui risquait de rompre progressivement ses liens de vassalité avec les USA et renouer avec un statut géopolitique plus indépendant.
Quant aux régimes autoritaires arabes, monarchiques ou républicains, qui tremblaient à l’idée de voir le scénario d’une transition démocratique pacifique réussir en Egypte et en Tunisie de crainte de ses effets d’entraînement, ils doivent aujourd’hui exulter. Il suffit de lire les médias algériens acquis aux secteurs dits « éradicateurs » au sein du pouvoir pour s’en convaincre. Leur pari sur un probable pourrissement social et politique dans ces deux pays, prélude à l’anarchie et à la violence, pour justifier le moment venu une intervention de l’armée et le retour de l’ancien régime, est le seul espoir qui leur reste pour prémunir le pays du virus du « printemps arabe » qui les empêche manifestement de dormir
Aux dernières nouvelles, un mouvement « Tamarrud » a été initié en Tunisie sur le modèle égyptien en vue de destituer le président élu et liquider par la rue un gouvernement islamiste arrivé au pouvoir par les urnes. Ce n’est pas un hasard que le président tunisien, Moncef  Marzouki, a été jusqu’ici le seul chef d’Etat arabe à avoir dénoncé l’intervention de l’armée et réclamé le respect de l’intégrité du président élu.
Dans l’environnement régional, la Turquie d’Erdogan a logiquement condamné le coup d’Etat et on devrait s’attendre à une crise dans les relations entre les deux pays préjudiciable à l’ensemble des pays de la région appelés plus que jamais à actionner les ressorts d’une coopération sud-sud intelligente et équitable en vue de faire face aux méfaits du sous-développement et de la dépendance.
La contre-révolution en marche
Certes, le président Morsi et son mouvement des Frères Musulmans ont sûrement commis de nombreuses erreurs d’appréciation politique sinon ils n’auraient pas « réussi » à unifier dans un raz-de marée aussi imposant tous leurs adversaires. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Ces erreurs ne doivent pas faire oublier cet autre fait massif à savoir que l’exclusion des Frères Musulmans était en fait programmée par une horloge moins spectaculaire que les manifestations populaires qui lui ont servi de paravent mais autrement plus redoutable.
Au lendemain de la victoire de la révolution du 25 janvier 2011, nous mettions déjà en garde contre la tentation d’exclusion des Frères Musulmans qui était déjà présente dès ce moment- là malgré le rôle joué par ces derniers dans la révolution. Nous pointions à l’époque du doigt la tentative de certains protagonistes d’exclure les Frères musulmans de la transition démocratique sous prétexte qu’ils ne répondaient pas à une condition qui stipulait que la liberté de créer des partis politiques devait s’effectuer « sur des bases civiles, démocratiques et pacifiques » (1)
Les cercles impérialo-réactionnaires qui n’avaient pas complètement abdiqué au lendemain du 25 janvier 2011 ont sans doute parié sur une intégration progressive des Frères Musulmans dans leur stratégie surtout qu’ils n’imaginaient pas à ce moment-là que ces derniers allaient bénéficier d’une assise populaire aussi large. Leurs craintes ne pouvaient que se renforcer dès lors que le parti de la Liberté et de la Justice, nouvelle émanation politique des Frères Musulmans, a réussi à s’imposer comme la première force du pays et dès lors que leur candidat aux élections présidentielles, Mohammed Morsi, a réussi à triompher au second tour contre le candidat de l’ancien régime, Ahmed Chafiq.
Mais le plus grave pour ces cercles est le fait que le nouveau président Morsi a compris l’impossibilité d’accomplir des réformes profondes dans le cadre des appareils administratifs de l’ancien régime. Sans moyens financiers conséquents qui auraient pu faciliter les arbitrages nécessaires et face à la malveillance caractérisée des pétromonarchies du Golfe qui lui refusaient toute aide conséquente, il se serait tourné vers l’Iran. Selon des indiscrétions saoudiennes qui restent à confirmer, depuis quelques mois, le président Morsi se serait engagé dans des pourparlers secrets avec les chefs des services de renseignement iraniens en vue de l’aider à créer un appareil de sécurité indépendant des appareils officiels toujours aussi fortement infiltrés par les partisans du régime de Moubarak. Les chefs de l’armée et de la police dont les liens avérés avec les Américains et les Saoudiens ne tarderont pas à apparaître au grand jour auraient donc décidé de l’éliminer avant qu’il n’arrive à ses fins. Même s’il faut rester prudent dans l’examen de cette hypothèse, il y  aurait de quoi avoir un casus belli précipitant le coup d’Etat et c’est ce qui pourrait expliquer l’intransigeance et la surenchère des chefs de l’opposition qui étaient dans la combine. Ce n’est pas un hasard si l’Iran, par la voix de son vice-ministre des affaires étrangères, a été le seul Etat à appeler l’armée à surseoir à toute tentative de destituer par la force le président élu.
Que les Frères Musulmans n’aient pas réussi à gérer leur succès politique et électoral est une chose qu’on ne saurait au demeurant ramener aux seules performances de leur gouvernance économique et sociale dans un contexte national, régional et international aussi défavorable. Mais il serait malhonnête et injuste de leur imputer des dépassements passibles d’exclusion politique. L’accusation d’hégémonisme politique brandie contre les Frères Musulmans par leurs adversaires est tellement peu convaincante que les observateurs les moins avertis pourraient plutôt à l’heure du bilan s’étonner du fait que le président Morsi, au lieu de demander l’aide des Iraniens, n’ait pas décidé de nettoyer énergiquement les appareils administratifs, médiatiques et répressifs de l’Etat quand on sait maintenant le rôle décisif joué par ces appareils dans la subversion du régime constitutionnel.
Aussi dur que cela puisse paraître, nous sommes en face de tous les indices d’un coup d’Etat prémédité contre les acquis démocratiques de la révolution du 25 janvier. Les accusations graves lancées contre un président et parti qui ont bénéficié de la majorité des suffrages lors d’élections libres, les arrestations et les intimidations qui visent le mouvement des Frères Musulmans n’augurent rien de bon pour la suite du processus démocratique en Egypte.
Curieusement, au moment où le porte-parole du Front de salut national, Mohammed Al Baradei, invoquait dans son allocution télévisée, aux côtés des chefs de l’armée, le souci de « réconciliation nationale », sans doute pour justifier par avance les futures compromissions avec les forces de l’ancien régime de Moubarak, on apprenait malheureusement la fermeture de la chaîne de télévision Misr 25 janvier et des autres chaînes « islamistes » comme la chaîne Al Rahma. Le bureau du Caire de la chaîne Al Jazeera a été envahi  dans la soirée par les services de sécurité et de nombreux journalistes ont été arrêtés.
Des dirigeants du mouvement des Frères Musulmans dont le président du parti de la Liberté et de la Justice, Saad Al Katatni,  ont été jetés en prison. Le guide général des Frères Musulmans, Mohammed Badie et son adjoint Khairat Al Chater ont été arrêtés sous l’inculpation d’« incitation à la violence », ce qui n’augure rien de bon pour le mouvement qui risque d’être dissous par un Justice qui a montré dès le début son parti-pris flagrant contre le président Morsi. Ce dernier ainsi qu’une quinzaine de responsables ont été inculpés d’ « outrage à la magistrature ».  Des mandats d’arrêt contre 300 cadres du mouvement des Frères Musulmans auraient été lancés.

Le guide général des Frères Musulmans, Mohammed Badie


Le spectre du scénario algérien
Dans ce contexte inquiétant, un spectre hante l’Egypte. Il s’agit du scénario algérien. On se souvient comment l’arrêt du processus électoral dans ce pays le 11 janvier 1992 avait ouvert la boite de pandore d’une crise sanglante qui a fait plusieurs centaines de milliers de victimes et qui a laissé de graves séquelles humaines et politiques jusqu’à nos jours. Nous avions déjà redouté cette éventualité quand nous avons cru déceler des signes d’exclusion des islamistes au lendemain de la révolution du 25 janvier 2011 : « Aussi bien la solidité des institutions que la maturité des élites civiles et politiques laissent penser que l’Egypte saura éviter le triste scénario algérien.» Nous osons espérer que notre optimisme d’hier ne soit pas démenti par une situation aussi explosive dans laquelle les injustices et les provocations ne  laissent que peu de place à la raison et à la sagesse. Et pourtant l’Egypte a besoin plus que jamais de l’une et de l’autre.
Outre la différence entre le contexte régional et international actuel de celui des années 90, il y a une différence énorme entre le mouvement des Frères Musulmans en Egypte et le FIS algérien. Ce dernier était constitué d’un conglomérat hétéroclite de forces indisciplinées et sujettes aux infiltrations des services de sécurité qui ont su, à coup de provocations, les entraîner vers un terrain perdu d’avance.  En revanche, les Frères Musulmans égyptiens ont eu le temps de se former et de s’organiser solidement depuis des décennies, ils ont déjà connu les injustices et les persécutions tout au long de leur longue histoire. Si certaines de leurs dissidences minoritaires ont choisi le chemin de la violence, le mouvement en lui-même a toujours su garder une ligne pacifique qui force l’admiration et dénote une grande force morale. 
C’est cette force morale qui devrait en ce  moment prévaloir et éviter le scénario algérien qui serait tout simplement catastrophique pour l’Egypte. Un autre facteur pourrait aider à contenir la crise actuelle et à éviter le scénario algérien, Il s’agit du facteur international. Une  guerre civile en Egypte aurait sans aucun doute des conséquences graves sur la stabilité et la sécurité de la région et par conséquent sur le voisin israélien. Même si ce dernier ne souhaite pas une Egypte forte, il ne devrait pas pousser à une implosion qui risque de le toucher directement. Les Etats-Unis vont tout faire pour circonscrire la crise dans des limites compatibles avec cette donne stratégique. C’est ce qui pourrait expliquer notamment l’inquiétude du président Obama au lendemain du coup d’Etat.
Quelles perspectives ?
Traversés par un fort sentiment d’injustice, les Frères Musulmans peuvent se targuer aujourd’hui d’avoir de leur côté le droit. Mais la légitimité constitutionnelle qui va sans doute constituer leur ligne de défense principale dans les semaines et mois à venir est elle-même fille de la légitimité populaire qu’ils devraient s’attacher à reconquérir en tirant tous les enseignements de l’expérience qu’ils viennent de vivre, à commencer par la facilité avec laquelle leurs adversaires ont réussi à mobiliser une grande partie du peuple égyptien contre un président élu au suffrage universel un an auparavant.
Plutôt que de se renfermer sur leur propre légitimité au risque de s’isoler encore plus politiquement et de prêter le flanc à la répression du régime militaire, les Frères Musulmans trouveront-ils la force et l’intelligence nécessaires pour s’ouvrir plus sur les partenaires sociaux et politiques potentiels ? Le coup d’Etat militaire et les risques de contre-révolution réels dénotent avant tout l’échec des forces du changement à trouver un terrain d’entente et à créer un front uni démocratique contre l’ancien régime et la bourgeoisie compradore liée aux intérêts étrangers. Dans cet échec, les responsabilités sont partagées. Les Frères Musulmans ont sans doute sous-estimé la capacité de nuisance de leurs adversaires et leur ont donné le temps et l’occasion de fédérer d’autres forces qui auraient pu pourtant se liguer derrière le président légitime.
Mais les responsabilités des autres forces populaires est aussi gravement engagée  Il n’est pas dit que l’alignement des nationalistes progressistes, des nassériens et des courants de gauche derrière les dirigeants bourgeois et les symboles de l’ancien régime comme Ahmed Chafiq et le milliardaire corrompu Sawiris soient de meilleure augure pour la poursuite du processus révolutionnaire qu’une alliance avec les Frères musulmans. La gauche égyptienne, à l’instar de ses consoeurs arabes, aura été tout simplement lamentable dans cette épreuve. Les échéances politiques à venir montreront que le clivage artificiel islamistes-laïcs dans lequel est tombée la gauche n’aura finalement servi qu’à diviser et à affaiblir les forces du changement au risque d’hypothéquer gravement à l’avenir les chances d’une véritable transition démocratique.
Des voix lucides et courageuses se sont élevées pourtant du sein de cette gauche, à l’instar de celle de Mohammed Al Dammati du syndicat des avocats qui appelait, quelques heures avant l’annonce de la destitution du président Morsi, à une solution équilibrée qui respecte la double exigence du respect de la légitimité constitutionnelle et de la légitimité populaire. Ce sont ces voix qui vont servir d’étoiles dans la nuit sombre que le peuple égyptien va devoir traverser.
Les comportements revanchards des partisans du régime de Moubarak contre les islamistes risquent de passer inaperçus dans le vacarme des joies procurées par la destitution du président Morsi au sein d’une grande partie de l’opinion publique. Mais très vite la joie laissera la place à des sentiments plus mitigés. Si elle devait se déchaîner contre les islamistes, la persécution ne s’arrêtera pas à eux. L’opportunisme de la direction du parti salafiste Al Nour ne tirera aucun bénéfice politique de sa compromission honteuse avec les militaires. De leur côté, les forces nationalistes et de gauche qui se sont laissé embrigader dans un front contre-nature risque de le payer chèrement. Pour le moment, elles sont grisées parce qu’elles croient être une victoire d’une seconde révolution populaire. Mais bientôt, elles ouvriront les yeux sur une tout autre et triste réalité. Le 3 juillet 2013 entrera dans les annales égyptiennes comme la triste date d’un coup d’Etat dans lequel la participation active des pétromonarchies saoudienne et émiratie ne laisse aucun doute quant à ses motivations contre-révolutionnaires.
Le président Morsi a appelé les Egyptiens à la résistance pacifique. Si les Frères Musulmans s’arment d’intelligence et de patience pour ne pas tomber dans les provocations du régime militaro-policier et des miliciens de l’ancien régime, rien ne dit que les perspectives démocratiques seraient enterrées aussi facilement que l’imaginent  les  forces de la contre-révolution surtout que les informations en provenance des Etats-Unis ne semblent pas aller dans le sens des souhaits de la coalition contre-révolutionnaire égyptienne et de ses alliés saoudo-émiratis. Le quotidien influent dans les milieux démocrates, le New York Times, a condamné le coup d’Etat et a reconnu la légitimité du président élu. Le quotidien USA Today est allé plus loin en rappelant le caractère incontournable des Frères Musulmans dans toute équation politique en Egypte.
Mais on aurait tort de croire que ce coup d’Etat ne concerne uniquement que les Frères Musulmans qui en sont certes la première victime et que la résistance ne devrait concerner que ce courant politique à l’exclusion d’autres. Il s’agit en fait d’une défaite pour la démocratie et pour toute l’Egypte et en particulier pour l’armée dont le commandement vient d’écrire une des pages les plus hideuses de l’histoire de cette institution qui est restée jusqu’ici malgré tout honorable dans l’imaginaire du peuple égyptien. La force a triomphé. Mais sans le droit, la force est vouée tôt ou tard à l’échec. De nouvelles forces vont se lever. Les contradictions économiques et sociales contre lesquelles a buté le régime du président Morsi ne vont pas s’évaporer comme par miracle. Les pétromonarchies du golfe vont sans doute actionner leur robinet pour venir en aide au régime militaire mais rien ne dit que le prix qu’aura à payer l’Egypte n’engendrera pas plus de frustrations et de mécontentement et rien ne garantit que les pétrodollars vont réussir à éviter l’éclatement d’une coalition opportuniste si hétéroclite.
La révolte grondera à nouveau. Le mouvement populaire aura à tirer les enseignements de l’étape écoulée. Les forces vives de la société égyptienne seront appelées à des révisions et des autocritiques déchirantes si elles veulent se hisser au niveau des attentes du peuple. Si malgré leurs déceptions et frustrations respectives, ces forces pouvaient s’élever au-dessus des petits calculs et de l’esprit revanchard et s’unir sur l’essentiel pour jeter enfin les bases d’un large front uni démocratique, social et anti-impérialisteen vue de maximiser les chances de l’Egypte dans sa triple bataille pour l’indépendance, la liberté et la justice sociale, les mésaventures actuelles de la démocratie en Egypte pourraient se transformer en autant d’épreuves salutaires pour des conquêtes politiques futures prometteuses.


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