DzActiviste.info Publié le ven 13 Juin 2014

A propos des traumatismes intellectuels

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intellectuelAbdelhamid Charif

 

Incrédulité et scepticisme démesurés

Certains évènements majeurs touchent et marquent profondément l’individu jusqu’à laisser des séquelles morales et intellectuelles presque irréversibles. Cela peut provenir aussi bien de chocs intenses et brefs que de crises persistantes et démesurément prolongées. Les réactions initiales visibles de colère et stupeur se transforment à la longue en des sentiments, discrets mais ravageurs, de désabusement, tristesse, pessimisme, et résignation, tant et si bien que toute idée, aussi bonne ou salvatrice puise-t-elle être ou paraitre, est systématiquement accueillie par un scepticisme catégorique non négociable.

Dans le meilleur des cas, le scepticisme sage et mesuré peut être considéré comme une branche facile de la philosophie ; consommé en excès il se transforme rapidement en une théorie du complot continu, entrainant une oisiveté et paresse intellectuelles ; et toute overdose de scepticisme équivaut carrément alors au suicide pur et simple de la raison.

La crédulité naïve ainsi que l’optimisme injustifié et démesuré sont évidemment tout aussi nuisibles et préjudiciables, et la sagesse du juste milieu peut parfois être très difficile à nuancer et saisir.

Le scepticisme et la haine sont des sentiments faciles à nourrir. Quand on veut invoquer ou solliciter l’un ou l’autre, on trouve facilement des raisons pour le faire. Si la colère et la passion obscurcissent la raison, la haine et le scepticisme démesurés sont fatalement aveuglants. Une fois condamné, mon voisin n’aura alors droit qu’à plus d’animosité et de critiques en commettant la moindre erreur, et davantage encore en faisant semblant de faire du bien. Plutôt que d’encourager et semer l’espoir, nous préférons plutôt brouiller, faire douter, et démolir avant même de construire.

Politique, l’art du possible pris en étau entre deux feux

Entre la déchéance du « tout est possible et acceptable » et l’utopie d’une « cité idéale gouvernée par des anges », l’art pragmatique du compromis possible, pour une cohabitation pacifique, se perd, et la bataille que se livrent les deux stupides ennemis tourne toujours à l’avantage d’un despotisme perpétuellement conforté et renforcé par des alliés aussi involontaires que gratuits.

La liberté, démocratie, et autres droits de l’homme n’ont jamais été généreusement octroyés par un roi ou autre chef ; ils sont toujours arrachés comme compromis entre des adversaires et ennemis suite à de longs conflits meurtriers. Aucun dictateur, fut-il angélique, ne choisira de perdre volontairement ses privilèges en accordant tous ces droits, alors que des adversaires, même diaboliques, finissent toujours par négocier un compromis équitable et balancé ainsi qu’un code d’honneur arrangeant toutes les parties. C’est ainsi que l’alternance au pouvoir et la justiciabilité de tous les responsables, ont mis fin aux atrocités et l’impunité du moyen âge en Occident.

Pourquoi alors accueillir avec scepticisme démoralisant une initiative qui réunit pour la première fois tous les partis de l’opposition en Algérie ?

La classe politique de rêve n’existe nulle part, et les politiciens occidentaux ne sont pas intrinsèquement plus vertueux. Elevez un Obama chez Kaddafi et vous obtiendrez juste un fils Kaddafi de plus.

En attendant d’avoir une meilleure classe politique, qui doit alors faire de la politique ?

Que l’on dénigre séparément quelques partis politiques, voire tous, c’est bien différent que de les discréditer ensemble pour une fois qu’ils se mettent d’accord sur une stratégie louable et fondamentale. Cela est d’autant plus déplorable que l’attitude positive inverse d’encouragement ne comporte aucun risque ou contre indication.

Est-il dangereux d’entretenir une lueur d’espoir et d’accorder une chance au bénéfice du doute ?

N’est-il pas plutôt néfaste de s’empresser de saborder toute tentative ou initiative sous prétexte d’être infiltrée par d’anciens dignitaires du système ?

N’est-il pas préférable de faire preuve de retenue jusqu’à preuve du contraire, après quoi, nous pouvons tous ensemble sortir les obus et tirer à bout portant ?

Ou bien s’agit-il alors que d’une simple course à un scoop pour dire plus tard « Ne vous-ai-je pas prévenu ? »

De quel scoop peut-il s’agir, entre deux options pile ou face, qu’un ami sur deux peut prévoir, qu’ils soient deux génies ou deux idiots du village ?

Ce n’est plus une prophétie, c’est plutôt une complicité gratuite qui s’allie aux forces de désespoir.

Les sceptiques, de mauvaise augure, qui ont prévu l’échec de Saint Egidio ont bien eu le dernier mot, mais sont-ils pour autant de meilleurs politiciens que Mehri, Ait Ahmed, et les autres ?

N’est-il pas plus noble de tenter ? Devant Dieu, un musulman n’est-il pas seulement créancier de l’effort, sans obligation de résultat ?

Le grand dilemme : Crise morale – Phobie de la morale

Un autre traumatisme que semble avoir causé la crise des années 90 en Algérie réside dans ce dilemme et piège dans lequel s’engouffre une bonne partie des élites, et qui consiste à dénoncer en même temps la crise morale et multidimensionnelle qui balaie toutes les institutions politiques du pays, ainsi que toute idée de moralisation par peur de sombrer de nouveau dans la tragédie. Il s’agit d’une véritable et surprenante ambigüité intellectuelle où le flou et l’opacité semblent affecter la perception des causes et effets, et qui une fois de plus, fait les affaires du pouvoir en place. C’est sans doute ce type de situation Catch-22 qui a fait dire à Tony Benn : « Plus la situation politique est chaotique, plus les gens sont enclins à s’accrocher au système en place ».

La cabale éradicatrice et anti-islamique, en occident et notamment en France, peut s’expliquer par une crainte de changement démographique. Mais cela doit-il inquiéter également les musulmans ? Il semble hélas que la croisade anti-islamique en occident trouve également une audience réceptive dans les pays musulmans. Comme si l’Islam et les autres religions étaient et demeurent les principales causes des guerres, conflits, et autres problèmes de l’humanité. Est-il honnête, comme le note Mr Mohammed Mazouzi [1], d’attribuer exclusivement à la religion la propension à succomber à la « névrose collective », et d’immuniser de facto, contre les mêmes délires, les autres convictions et doctrines ? Dans un article, paru dans la revue américaine « Science » en 2012, l’anthropologue Scott Atran révèle que seules 7 % des guerres, soit 123 des 1763 guerres majeures recensées depuis 3500 ans dans le monde, ont été amorcées par des thèmes religieux. La religion et la morale ne causent pas les crises, mais contribuent plutôt à les résoudre.

L’Algérie est bien loin de jouir de la classe politique à laquelle elle aspire, et qu’elle mérite de par son glorieux passé. Et c’est bien maigre comme consolation, de dire que c’est le cas de plusieurs autres pays. Certaines lois sont tout aussi obsolètes, et il est même parfois risqué de dénoncer les injustices.

Nous n’avons d’autre choix que d’essayer d’améliorer nos lois et la pratique de la politique, en les respectant d’une part tout en essayant de les moderniser et moraliser d’autre part. Les vertus morales combinées aux compétences professionnelles peuvent forger l’intégrité et l’honnêteté permettant aux responsables de résister aux tentations de corruption, dilapidation, détournement, et autres effractions par abus d’autorité. Ces qualités sont bien nécessaires et désirables, mais ne sont toutefois pas suffisantes ! Sans alternance aux hauts postes de responsabilité et sans justiciabilité, les dérives demeurent hélas inévitables !

On se contenterait alors de simplement changer les acteurs et les remplacer par de nouvelles équipes, chaque fois plus avides et plus pressées d’amasser autant sinon plus que les prédécesseurs.

Toute initiative louable visant l’intérêt du pays et surtout à mettre fin à l’impunité en instaurant l’alternance, doit être saluée et encouragée quelques puissent être ses auteurs, et quelques puissent être leurs antécédents ! La condamnation des échecs ou supercheries potentiels peut patienter, et n’est pas forcément tardive !

 

Abdelhamid Charif

 

[1] :  http://www.lequotidien-oran.com/?archive_date=2013-07-17&news=5185243

http://www.lequotidien-oran.com/index.php?news=5185308&archive_date=2013-07-18

 


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