DzActiviste.info Publié le mar 25 Déc 2012

Abdelaziz Rahabi. «La diplomatie algérienne n’est pas sortie du maquis»

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rahabi-elwatanAbdelaziz Rahabi, ancien ministre et ancien diplomate, analyse dans cet entretien la récente visite du président français, François Hollande, en Algérie. Une interview d’une perspicacité rare autour du bilan qui peut être fait de ce qui a été dit et conclu par les deux parties.

– Des effets de Hollande à Alger. Cinq jours après. Les différents actes de la visite d’Etat du président François Hollande (FH) en Algérie suscitent encore la controverse, nourrissent la polémique. A qui a «profité», en définitive, la visite de FH ? Les analystes, les plus optimistes, y ont vu une évolution positive de la position française, qualifiant de «grand discours» les mots prononcés par FH, se félicitant par ailleurs des nombreux accords signés, et par-dessus tout, à la signature de la «déclaration d’amitié», ersatz ou sous-produit du non abouti «traité d’amitié» proposé par Chirac. D’autres bords, les pessimistes, ne concèdent aucune valeur ajoutée à la visite de FH, visite qui s’inscrirait en droite ligne des visites des chefs d’Etat précédents, avec ses relents paternalistes, néocolonialistes, copie conforme, en somme de l’immuable politique de la «France-Maghreb», à quelques variantes près. En tant que diplomate, ancien membre du gouvernement, avez-vous senti ce «temps nouveau», ce «nouvel âge» dans les relations algéro-françaises qu’appelle de ses vœux FH ?
Force est de constater que nous ne sommes pas encore sortis de la diplomatie du maquis : nous sommes réduits à commenter les déclarations de ceux qui nous rendent visite, faute d’avoir à faire valoir nos propres thèses car de toute évidence cette visite a été bien gérée par les Français. Surtout dans le fond, laissant la forme aux Algériens qui excellent – ces dix dernières années – dans la diplomatie spectacle. Le président Hollande a réussi à couvrir, à l’issue de cinq interventions modulées et circonstanciées, tous les volets des relations algéro-françaises. Les officiels algériens étaient absents et les plus audacieux se contentaient de brefs commentaires de circonstance ou encore, comme le ministre des Moudjahidine, de réclamer un «délai» pour étudier le discours solennel du chef d’Etat français devant les deux Chambres. C’est ce décalage entre l’hyperactivité du président français et la simple présence protocolaire des officiels algériens qui pose problème dans une évaluation objective de la réalité de la visite, de ses enjeux et de ses promesses. Pour revenir à votre question, les relations interétatiques sont ainsi faites dès qu’il s’agit de rapports entre deux Etats qui ont des niveaux de développement très différenciés. Les chefs d’Etat français et algérien ont des arrière-pensées divergentes. François Hollande mesure l’importance d’une relation apaisée avec l’Algérie pour des raisons de politiques intérieure liées tant à l’importance de la communauté algérienne qu’à l’influence des  groupes de pression hostiles à ce type de relation comme les harkis, les pieds-noirs, l’extrême droite mais également la droite conservatrice. Quant à notre Président, il est beaucoup plus préoccupé par son image que par celle de l’Algérie et comme tous les chefs d’Etat du tiers-monde en mal de légitimité, il cherche à plaire aux puissances occidentales pour des raisons de politique intérieure. Il y a treize ans, c’était pour faire contrepoids à l’influence de l’armée, en 2009 pour réviser la Constitution de Zeroual qui limitait à deux les mandats présidentiels et, aujourd’hui, pour gérer la fin de règne.

 

– FH parle d’un côté de la «paix de mémoires», du «respect des mémoires, de toutes les mémoires», de la «vérité qui n’abîme pas», etc., etc., d’un autre côté, il use et abuse de rhétorique, d’euphémismes (système colonial injuste et brutal), dit reconnaître les «souffrances» des Algériens, alors qu’il été attendu de lui une reconnaissance franche et courageuse des crimes coloniaux. Le «temps de la reconnaissance», la vraie, n’est-il pas encore venu ?
Nous sommes, Algériens et Français, héritiers de deux mémoires contradictoires, celles du bourreau et de la victime, et le système colonial n’est ni propre ni exclusif à notre histoire commune. L’humanité entière le considère aujourd’hui comme un système de domination injuste, violent et contraire aux principes les plus élémentaires des droits de l’homme. A mon sens, on devrait, chez nous, éviter de fonder notre identité exclusivement sur les souffrances endurées par nos aînés ; donner plus d’importance aux valeurs de liberté et de dignité pour lesquelles ils ont consenti ces sacrifices. Nous n’avons pas que les souffrances à partager entre Algériens.

 

– Que signifient pour vous les déclarations du ministre des Affaires étrangères, Mourad Medelci (conférence de presse conjointe avec Laurent Fabius, ministre français des AE), disant en substance que «l’Algérie officielle n’a présenté aucune demande (portant reconnaissance ou autre) à la partie française». L’Algérie officielle a-t-elle tourné le dos à ce qui s’apparente à une exigence sociétale, sachant que même des membres du gouvernement, le ministre des Moudjahidine en l’occurrence, ont fait de la reconnaissance des crimes coloniaux et parfois de la repentance, leur leitmotiv ? Est-ce par vision pragmatique que les enjeux d’histoire et de mémoire ont été évacués purement et simplement ? Ou est-ce par incapacité chronique à développer un discours cohérent et une position de principe vis-à-vis de l’ancienne puissance colonisatrice ?
Je suppose que M. Medelci voulait dire que l’Algérie n’avait pas présenté de demande formelle. Ce qui est le cas. Pas plus d’ailleurs qu’elle ne l’a fait pour les archives. A moins qu’il veuille suggérer à son homologue français que cela était destiné à la consommation nationale dans une sorte de diplomatie intérieure. L’Algérie a toujours demandé par la voie de ses officiels à la France de reconnaître les crimes commis par la colonisation, ce qui est en soi tout à fait légitime considérant que c’est une vérité historique.

Les Français, eux-mêmes, considèrent aujourd’hui la colonisation comme une violence faite à l’Algérie. Cependant, je pense que chez nous, nous sommes les otages d’un débat qui n’est même pas le nôtre car cette question de la repentance est une invention récente : elle date de 2007, d’un proche conseiller de Sarkozy relayé par l’extrême droite française avec pour seul objectif de susciter un rejet politique et social en France. Il y a d’ailleurs un large consensus en France autour du rejet de cette notion. Chez nous et depuis 1962,  aucun chef d’Etat n’a utilisé ce terme que les médias algériens et la classe politique ont élevé au rang d’une exigence sacrée, s’inscrivant de fait, dans une opération de manipulation pourtant grossière. Un mot a suffi pour nous occuper depuis cinq ans car l’indigence du niveau du débat politique en Algérie autorise une sorte de paresse intellectuelle. On importe des idées et de concepts comme on importe des patates.

 

– FH a évoqué à maintes reprises le concept de «partenariat exceptionnel d’égal à égal», de «partenariat stratégique d’égal à égal». Quels messages sibyllins, s’il en est, renferme un tel concept ? En économie, FH évoque un «partenariat productif», «l’idée de coproduction» entre les deux pays. De nombreux accords économiques, stratégiques ont été signés (défense, sécurité, etc.) alors même que le président français disait ne pas venir «ici pour faire du commerce, mais pour marquer un temps nouveau»…
Je pense que l’idée de partenariat stratégique signifie surtout sortir d’une relation commerciale pour entrer dans une association productive dans laquelle on partage aussi bien les bénéfices que les risques dans tous les domaines sans exclusive, y compris le nucléaire civil et la coopération militaire. Cela fonctionne bien dans les hydrocarbures. Nous importons les mêmes produits de France depuis 1830, il est plus que temps de passer à une relation plus équilibrée mais cela ne dépend que de nous car nous avons les moyens de paiement qui nous permettent de le faire avec d’autres pays avec lesquels nous n’avons aucun type de contentieux. Si aujourd’hui encore nous n’avons pas de potentiel industriel, c’est avant tout une question de gouvernance nationale. A entendre notre classe politique, j’ai le sentiment que nous rendons les autres responsables de nos propres échecs.

 

– Hollande semble vouloir reconstruire sur les décombres de l’UPM. «La Méditerranée, dit-il, c’est un espace politique, économique, diplomatique et nous avons le devoir de développer des projets qui bénéficient directement aux populations des deux rives. Je souhaite et je le dis devant vous, représentants du peuple algérien, je souhaite que la France et l’Algérie travaillent ensemble pour le projet méditerranéen.» Qu’en pensez-vous ?
Nous avons en commun l’objectif de faire la Méditerranée un espace de paix et de prospérité partagée et d’ailleurs l’idée de l’Union pour la Méditerranée est avant tout une idée des socialistes français qui l’avaient proposée il y a près de 4 ans comme une alternative au processus de Barcelone qui avait montré ses limites en raison du manque de générosité de l’Union européenne et de la persistance du conflit israélo-palestinien. Il est à espérer que l’UPM n’est pas une variante destinée cette fois-ci à contourner la demande d’adhésion turque à l’Union européenne et à réintroduire Israël dans le processus euro-méditerranéen, selon la formule du libre choix des Arabes de s’associer ou non aux projets dans lesquels Israël est partie prenante. Ceci étant, il n’est pas exclu que les Français avancent d’autres idées pour dépasser les limites du projet présenté par Sarkozy.

 

– Dans la dynamique du Printemps arabe, François Hollande assigne presque un rôle à l’Algérie : «Le rôle de la France, celui de l’Algérie, dit-il, c’est de les accompagner dans la voie de l’ouverture, de la démocratie, de la liberté. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ne se discute pas, ne se marchande pas (etc.). » N’est-ce pas là une invite déguisée à épouser les thèses et positions françaises dans la région, de cesser de défendre le principe de non-ingérence (cas de la Syrie, Libye, Mali, etc.) ?
Les diplomates appellent cela une clause de style ou un discours de circonstance car dans les faits, les pays cités organisent, il est vrai dans la douleur, leur transition, mais proposent des projets de société plus avancées en termes de libertés démocratiques en comparaison avec l’Algérie qui reste le seul pays du monde arabe avec une Constitution avec pour présidence à vie. Par ailleurs, nous ne sommes pas bien placés pour accompagner des pays auxquels nous avons tourné le dos au moment où s’organisait la fin des régimes, en Tunisie, en Libye et en Egypte. Nos dirigeants avaient une perception erronée de l’ampleur des changements ensuite ils avaient secrètement souhaité l’échec de ces expériences en raison des risques de contagion chez nous et la fin du syndicat des autocrates. Ceci nous vaut aujourd’hui une triste image au sein des opinions publiques de ces pays qui deviennent de véritables acteurs dans les relations internationales alors que nous en sommes encore en Algérie dans la grille de lecture de la guerre froide.

 

– Sur la crise au Mali, FH parle de convergence franco-algérienne ; que «la France et l’Algérie partagent des principes communs». Que «nous devons affronter cette crise, mais nous devons laisser les Africains décider souverainement des opérations de soutien pour permettre au Mali de recouvrer son intégrité territoriale». FH dit faire «confiance à l’Algérie pour mener à sa place toutes les négociations, discussions politiques en plein accord avec la France». En décodé, que signifient ces injonctions très diplomatiques ?
Les déclarations de Hollande sont en parfaite convergence avec la dernière résolution du Conseil de sécurité. Ce qui renseigne sur l’influence d’un Etat membre permanent du Conseil de sécurité dans la proposition et l’adoption des textes au sein de cette instance. C’est la première fois que l’on note une identité de vues entre les postions algérienne et française, notamment sur la distinction entre Ançar Eddine et le MNLA et les groupes terroristes AQMI et le Mujao ainsi que sur la nécessité pour la communauté internationale d’aider le gouvernement malien à rétablir son autorité sur l’ensemble de son territoire. Fallait-il privilégier une démarche diplomatique sans échéance précise et donner à Al Qaîda le temps d’avoir, pour la première fois de son histoire, une maîtrise absolue sur un territoire aussi grand que la France ou bien proposer un agenda raisonnable dans lequel toutes les options seraient envisagées ? L’option politique n’étant pas exclusive, il reste à notre pays de se prémunir des conséquences collatérales des autres options adoptées par le Conseil de sécurité de l’ONU.

Mohand Aziri
El Watan 25 12 2012


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