DzActiviste.info Publié le mar 10 Juil 2012

Abdelhamid Mehri : « Il faut faire le bilan du régime » (1994)

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Le Matin, 30 mars 2004

Abdelhamid Mehri, secrétaire général du FLN de 1988 à 1996, est intervenu sur la scène politique ces derniers jours par le mémoire qu’il a adressé à la présidence de la République, aux candidats à la Présidentielle et aux acteurs politiques. Dans cet entretien, il revient sur l’essence de la crise algérienne, les solutions de sortie de crise mais également sur la situation du pays à la veille du scrutin présidentiel.

Le Matin : Le préambule de votre mémorandum adressé aux acteurs politiques, notamment les candidats à la présidentielle, centre le débat sur la crise post-1992. Cela signifie-t-il que l’essence de la crise algérienne remonte seulement à cette date ?
Abdelhamid Mehri : Certainement. Pour moi, à cette date, intervient un événement regrettable. C’est le blocage du changement politique. C’est-à-dire le passage d’un régime du parti unique vers un véritable régime démocratique. Ce problème est toujours en suspens. On a eu droit à une tentative politique d’instaurer une façade de régime démocratique. On n’a pu, ou on n’a pas osé aller carrément vers un régime démocratique. Le débat de 1992 tournait autour du problème suivant : est-ce un arrêt du processus électoral seulement ou est-ce qu’il s’agit d’un arrêt de tout le processus démocratique. Cet aspect du débat, à mon avis, est dépassé. Parce qu’en 1992, on a appliqué des politiques qui n’ont pas abouti manifestement à la construction d’un pays démocratique.

N’était-ce pas justement la poursuite des législatives du 26 décembre 1991 qui a bloqué le processus de démocratisation ?
Je crois toujours qu’un traitement politique est nettement préférable à un traitement sécuritaire. Cela ne veut pas dire que l’aspect sécuritaire doit être banni. Je considère que les problèmes posés en 1992 n’impliquaient pas uniquement l’intervention de l’armée. A mon avis, c’est une conception erronée. En dépit d’un discours officiel triomphaliste, la violence continue de sévir 12 ans après.

Quelle signification lui attribuez-vous aujourd’hui ?
Le fait que le nombre de victimes de cette violence a diminué ne signifie pas que ses causes profondes ont disparu. La preuve est qu’on n’a manifestement pas encore réussi à trouver la parade pour l’éradiquer.
Car on se refuse toujours à traiter l’aspect politique. A mon sens, un régime réellement démocratique qui mise sur la confiance du peuple algérien est seul capable d’éradiquer ce phénomène.

Ceci nous amène à parler de la carte politique algérienne. Vous estimez qu’elle n’a pas changé depuis 1992. Les islamistes continuent-ils à avoir une grande emprise sur la société ?
Je crois qu’en gros la carte politique n’a pas changé parce que les tendances lourdes de cette société sont les mêmes. Et l’islamisme politique en constitue une bonne partie. Le problème qui se pose, pas en Algérie seulement mais dans le monde arabe et musulman, est celui de la bonne gouvernance. Comment faire face à ce phénomène ? Est-ce en ignorant et en rayant de la carte les réalités sociales et politiques qui existent dans ces pays ? Et qui sont, pour moi, le résultat de problèmes politiques non résolus, y compris le problème de la langue amazigh. Donc, cette tendance existe toujours en Algérie. Elle peut s’exprimer de façon plus ou moins acceptable, ou de façon plus ou moins violente, mais elle est là. On peut tout faire sauf l’ignorer ou faire comme si elle n’existait pas.

Pensez-vous que le problème de l’islamisme politique peut être résolu démocratiquement ?
Le problème reste posé. Jusqu’à maintenant, on a essayé de le résoudre en bannissant en même temps la démocratie à travers le monde musulman. On a essayé de traiter l’islamisme politique en ayant recours à des régimes autoritaires, et dans pas mal de pays, par le recours à l’armée carrément. C’est-à-dire par le recours à la solution sécuritaire. Cependant, on a échoué à résoudre ce problème. Pis. Cette situation a mené à une radicalisation favorisant l’émergence du phénomène d’actions violentes. Des actions que j’appelle violence politique et que d’autres appellent terrorisme. Je ne veux pas utiliser le terme « terroriste » parce que les dirigeants actuels étaient plus ou moins tous des terroristes. Et pour ne pas prêter à une confusion sciemment entretenue par certaines puissances pour mettre dans le panier du terrorisme des mouvements de résistance et de libération nationales.

Est-ce que vous assimilez l’action de libération nationale à l’action des groupes islamistes armés ?
En aucune manière. La libération nationale s’inscrivait dans un autre contexte historique. Seulement, je disais que le terme terroriste tel que prôné par les Etats-Unis s’applique parfaitement à tous les dirigeants de la guerre de libération nationale mais aussi aux dirigeants actuels du pays.

En parlant de gestion du pays, le président actuel et son ministre de l’intérieur refusent d’octroyer des agréments à certaines forces politiques, notamment Wafa de M. Taleb et le FD de M. Ghozali. En revanche, l’UDR de Benyounès s’est fait délivrer le précieux document et active en toute légalité. Comment peut-on expliquer ces décisions ?
Le problème qui se pose est de savoir si le droit d’un citoyen est laissé à l’appréciation des responsables de l’exécutif. Parce que jusqu’à maintenant, les Algériens ont des droits égaux. Ceux qui ont fait des demandes pour la création de partis politiques ont parfaitement le droit de constituer leur parti. Y compris les Algériens qui ont adhéré au FIS quant il était parti légal. Ma conviction est qu’ils ont le droit de créer leur parti politique s’ils n’ont pas commis de transgression aux lois et aucune autorité n’est en droit d’opposer son refus, sauf d’agir contrairement aux lois. J’estime que le refus, par exemple, de Wafa renvoie à la nature du régime. Ce n’est pas un problème isolé. Si on donne le droit au ministre de l’Intérieur de doser les droits des citoyens, c’est tout le régime politique qui est mis en cause. L’exécutif n’est chargé que de l’examen de la conformité des demandes qui lui sont soumises. Mais il n’a pas le droit d’émettre une appréciation politique et de prendre des décisions en fonction. Parce que cela renvoie à une autre conception de la politique.

Le ministre de l’Intérieur ne s’arroge-t-il pas ce droit au nom de l’état d’urgence instauré en 1992 ?
Cela nous renvoie à une autre vérité. Qu’on nous la dise. Qu’on nous dise que la crise n’est pas finie. Que la violence est là et qu’en fonction de cette violence, on oriente notre comportement politique, et à ce moment-là, qu’on ne demande pas aux Algériens d’agir comme s’il s’agit de participer à la gestion d’un pays normal.

Dans ce semblant de normalité, deux candidats, notamment Bouteflika et Djaballah, promettent de changer la constitution s’ils sont portés à la tête de l’Etat. Ceci ne fragilise-t-il pas davantage le pays ?
Si on continue à concevoir des constitutions à la mesure du dirigeant, si on continue à introduire des amendements en fonction de telle ou telle circonstance, il est évident qu’on va aboutir à une énième constitution qui ne résoudra rien. Mais si la révision de la constitution se fait dans le cadre d’une démarche générale de changement sur la base d’un consensus national autour des traits d’un régime réellement démocratique, elle ne peut qu’être bénéfique au pays. La révision de la constitution ne peut être laissée à la seule appréciation d’un dirigeant. Elle doit se faire avec l’apport de la société à travers une participation à des assises populaires et juridiques. Pour éviter la formule consacrée des constituantes, on apportera des amendements introduits par des élus du peuple. L’apport du cadre algérien intellectuel, hommes politiques ou organisations de la société civile enrichira le débat. Pour le reste, chacun a ses convictions, son idéologie et n’a qu’à concourir dans une compétition démocratique loyale.

Vu les donnes actuelles, peut-on croire à une présidentielle régulière et transparente ?
Cela dépend de ce que l’on entend par une élection régulière et transparente. Parce qu’on peut très bien, et on l’a déjà vu, organiser une élection transparente et régulière techniquement parlant. Mais au préalable, il y a des parties qui n’ont pas été alignées. Il y a des rouages électoraux qui ne préparent pas une élection politiquement régulière. Ces élections peuvent être techniquement parlant régulières mais ne résoudront en rien le problème politique du pays. Il restera entier.

Face à ce constat, l’ANP peut-elle être réellement neutre ?
Je crois que lorsqu’on parle de régime politique, on met en évidence un ensemble de facteurs. L’ANP est un élément de ce régime. Elle a fait peut- être une irruption en 1999 en se prononçant directement pour un candidat. Elle ne le fait pas aujourd’hui. Mais il faut signaler que proprement parlé, nous n’avons pas un régime militaire. L’armée ne gouverne pas directement. Le régime politique que nous subissons est le résultat des accumulations d’initiatives et de travail politique depuis 1962. C’est celui des forces politiques, le FLN d’abord puis les forces politiques venues par la suite. Il y a aussi l’administration, l’élite politique, les services de sécurité et pas mal d’autres facteurs qui font que le régime est ce qu’il est. On ne peut pas le changer en mettant l’armée dehors. Quand on parle de changement de régime, ce n’est ni une aventure ni un saut dans l’inconnu. Les nationalistes algériens ont bien réussi à restaurer l’Algérien du néant. On est donc capable de réussir le changement de régime.

Vous parlez de nombreuses forces. Qui sont-elles ?
C’est ce qu’on appelle les forces occultes et agissantes pour le maintien du régime. On ne peut les énumérer. Sans préciser un tel ou tel clan, d’ailleurs un clan est une force politique même s’il n’a pas de cadre partisan. On peut dire, par exemple, que les forces politiques connues peuvent être des composantes du système.

Faites-vous allusion aux deux ailes du FLN ?
Le FLN comme d’autres partis politiques qui s’expriment actuellement font partie d’une certaine façon du système. Quand ils acceptent un système de quotas avec des élections factices en apparence, c’est qu’ils participent au fonctionnement du système. Cela démontre que l’armée était, et elle est, un élément de ce système mais elle n’est pas seule. Certes, elle a un poids, mais sa neutralité n’empêche pas le maintien du régime. Il ne s’effondrera pas avec une neutralité avérée.

Certains assimilent cette situation à celle qui prévalait la veille du second tour des législatives de 1992. Qu’en pensez-vous ?
Non. En 1992, tout le monde s’accorde à dire qu’on était face à une crise d’une ampleur extraordinaire. On était, donc, amenés à imaginer des solutions pour sortir de l’impasse.
La situation actuelle est que l’on a appliqué des recettes. Il faut avoir le courage de faire le bilan. Nous bénéficions actuellement de plusieurs expériences pour résoudre la crise. Elle n’ont pas été toutes négatives mais elles n’ont pas réussi le changement ni apporté les réformes politiques, économiques et sociales nécessaires.

Parmi ces politiques, la concorde civile du président Bouteflika comment l’évaluez-vous ?
Je ne peux pas appeler la concorde civile une politique. La concorde civile a été une phase d’une grande politique sécuritaire mais l’impact de cette concorde sur le changement de régime, on ne le voit pas puisque la violence existe toujours. La seule solution politique à reconnaître est le choix démocratique. La concorde civile a pris une partie des propositions de Sant’Egidio, tant décrié, sans aller au fond des choses. Soit le changement du régime. Un consensus doit être imminemment trouvé. La convocation d’une conférence nationale, que j’explique dans mon mémoire, peut aboutir à ce consensus national.
Ce qui ne veut absolument pas dire avoir le même programme politique ni des affinités idéologiques. Il consiste à réunir toutes les forces, y compris ce qui reste du FIS auquel on impute la responsabilité de la crise. Qu’ils viennent et qu’on leur propose un choix réellement démocratique.

En clair ?
Autrement dit, se mettre d’accord dans une première phase sur un régime qui disqualifie la violence et l’exclusion. A ce moment-là, on libère la société et on l’amènera à se prendre en charge et à s’exprimer à travers les canaux légalement reconnus.

Et le prolongement de la concorde civile, la réconciliation nationale ?
Pour moi, la réconciliation nationale implique d’abord un dialogue réel et profond avec toutes les forces politiques. Elle veut également un engagement de toutes les forces pour construire ce régime démocratique. Une réconciliation nationale conçue sur une plate-forme définissant nettement le caractère démocratique. Bien sûr qu’on peut décréter des politiques mais si on n’implique pas toutes les forces politiques en présence, ce sera au mieux une décision politique d’en haut pour ne pas dire une décision administrative insignifiante. On peut bien sûr continuer à gérer le pays grâce à la manne pétrolière qui couvre l’essentiel des besoins de la société. Mais sans plus.

Vous avez parlé de fragilisation de la position algérienne vis-à-vis de l’étranger. L’incident de l’ambassade britannique s’inscrit-il dans ce contexte ?
Mon appréciation est antérieure aux développements récents, notamment le déménagement de l’ambassade britannique et le refus des Danois de participer à la coupe Davis en Algérie pour des raisons de sécurité. Ces évolutions sont le signe de problèmes persistants et non résolus. Mais mon constat repose sur le fait que nous voulons coller à une croisade antiterroriste en tentant par tous les moyens d’amarrer nos problèmes aux conceptions américaines.
Cela dénote une fragilisation. Cette concordance de nos positions à la politique extérieure américaine où risque-t-elle de nous mener vis-à-vis de la question irakienne et du peuple palestinien ? Un certain nombre de responsables algériens croient, faussement, que si nous nous trouvons du même bord que les américains, cela réglera nos problèmes internes. Il y a aussi le rapprochement avec l’OTAN. Quelle cause commune peut-on défendre avec cette organisation complice de l’Etat colonialiste durant la guerre de libération nationale ? Sur un plan régional, on ne se distingue plus des régimes arabes qui sont arrivés à un réel point de dépendance, même quand il s’agit de trancher sur des questions internes. L’Algérie aurait pu avoir des positions beaucoup plus conséquentes.

Cela influe-t-il sur les négociations engagées avec l’UE ou l’OMC ?
Tout ce que nous faisons actuellement est frappé d’une incapacité de la force de négociations. La crise de ces 15 ans nous a affaiblis. On ne peut prétendre pouvoir engager des négociations sans y laisser des plumes, surtout quand il s’agit de partenaires aussi coriaces que les Américains ou l’Union européenne.

On parle de relance économique, sommes-nous réellement sur cette voie ?
La manne pétrolière cache la réalité économique du pays. Mais, pour moi, il n’y a aucun doute. Sur le plan économique, nous sommes aussi en panne que sur le plan politique. Car l’amorce des réformes économiques auxquelles nous avons assistées avant 1991-1992 a été stoppée net pour prendre pendant quelques années la direction opposée. Ensuite, on a essayé de revenir à une politique de réformes à un moment où le pays a été encore plus fragilisé. Un certain nombre de facteurs a contribué à l’amélioration de la situation et peut contribuer à engager le pays sur la voie des réformes profondes permettant la réussite du passage à l’économie de marché. Mais a-t-on la volonté réelle de réussir ce passage ? Dans l’état actuel des choses, ni les investisseurs nationaux ni étrangers ne sont prêts à investir. Ils n’ont pas confiance. Ils se plaignent d’entraves à l’investissement. D’autre part, la classe ouvrière est soumise à une tutelle qui ne dit pas son nom. On l’empêche réellement de s’organiser pour faire le pendant indispensable à un passage réel à une économie de marché. Si je juge par ces aspects, qui peut-être ne sont qu’apparents, je suis sceptique sur les possibilités de développement ou de relance économique. Et donc, toute continuité dans ce sens est absurde.

Quel bilan faites-vous du quinquennat de M. Bouteflika ?
Quel que soit son bilan, il est frappé d’une tare. C’est la continuité d’un régime. Il faut peut-être faire le bilan de tout le régime. Il est peut-être temps de le faire.

Ne pensez-vous pas plutôt que nous opérons une régression, notamment en matière des libertés individuelles et publiques ?
Je le trouve plutôt franc. Bouteflika déclare publiquement ce que l’Algérie subit depuis des années, y compris pour la liberté d’expression. On a le droit de s’exprimer à condition de ne pas soulever des problèmes réels. Si le Président affirme que l’ENTV c’est l’Etat et seul les responsables en place ont droit de s’y exprimer, il ne fait qu’exprimer une conception de pouvoir déjà mise en cause.


Entretien réalisé par Ghada Hamrouche

Via http://www.algeria-watch.org/fr/article/pol/presidentielles/mehri_bilan.htm


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