DzActiviste.info Publié le ven 25 Avr 2014

Abderrahmane Taleb : En soldat digne de l’être, je saurai mourir 

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 Taleb AbderrahmaneHorizons le 19 – 06 – 2010


Abderrahmane Taleb est né le 3 mai 1930, dans le vieux quartier de Sidi Ramdane, dans La Casbah (Alger). Il poursuit ses études primaires successivement à l’école Brahim Fatah, à l’école Sarouy, dans le quartier populaire de Soustara, et enfin au collège Guillemin, actuellement lycée Okba où la discrimination raciale ambiante l’oblige à quitter l’établissement et à continuer ses études dans des institutions privées. En 1951, il a la possibilité de terminer ses études en France, à la suite de démarches positives d’un de ses professeurs, mais Abderrahmane refuse de quitter l’Algérie et se présente, en qualité de candidat libre, à l’université d’Alger. Reçu, il s’inscrit à la faculté des sciences pour préparer une licence en chimie. Après le 1er novembre 1954, Abderrahmane, qui brûle d’envie d’agir, parvient à se mettre en contact avec les responsables de la Wilaya III à qui il expose son projet de laboratoire pour alimenter le maquis en cordon détonnant. C’est alors qu’il monte sa première installation de fortune au numéro 5 de l’impasse des zouaves (Casbah) à Alger
Dans le courant de l’année 1956, deux équipes sont en place, chargées de produire des engins explosifs. La première, qui comprend Rachid Kouache, opère à El Biar (Villa des Roses). L’autre, s’installe rue de la Grenade et reçoit ses ordes d’un chef de groupe armé.
Les moyens dont dispose Abderrahmane sont encore rudimentaires, un mortier pour piler la poudre et des réveils-matin pour les mouvements d’horlogerie notamment. Bien que dérisoires, ces laboratoires n’en sont pas moins efficaces puisque Taleb Abderrahmane expérimente avec succès un nouveau mélange détonnant. Les corps des bombes et les détonateurs sont fabriqués ailleurs. Le jeune homme consacre tout son temps aux laboratoires et délaisse la faculté et c’est sur ces entrefaites qu’intervient, le 19 mai 1956, la grève des étudiants. Le 10 août 1956, avec l’attentat ultra de la rue de Thèbes, (Casbah d’Alger), la résistance décide de frapper de la même manière les lieux fréquentés par les Européens de l’Algérie française et autres criminels de la guerre d’Algérie. Le réseau des bombes entre dans l’histoire. Le 11 octobre, une explosion accidentelle a détruit le laboratoire de la « Villa des Roses » où Rachid Kouache, l’un de ses assistants, trouva la mort dans cet accident qui démontre aux inspecteurs de la D.S.T que les bombes sont bel et bien fabriquées en Algérie.
Abderrahmane Taleb rejoint le maquis, et fut activement recherché par l’armée et la police coloniales. On le voulait, parce qu’on ne lui pardonnait pas d’avoir pendant des mois semé la terreur au sein de la population coloniale d’Alger, terreur qui ne disparaîtra complètement qu’avec la capture ou la mort de cet artificier de génie.
Le 5 juin 1957, Taleb Abderrahmane tomba dans une embuscade tendue par l’armée d’occupation sur la route de Blida et fut arrêté. Mais son arrestation fut gardée secrète pendant plus d’un mois, le temps de l’ « interroger » tranquillement, c’est-à-dire le soumettre à d’atroces tortures dans les « laboratoires » spécialisés dans ce genre de sévices. Le calvaire de Taleb Abderrahmane commença à Boufarik, dans la sinistre ferme Perrin, située aux 4 chemins, et se poursuivit à El-Biar, dans ce haut lieu, bien connu, de la torture raffinée et impitoyable. Ils le tenaient enfin, cet homme qui, avec ses bombes, avait tué des Français et, s’il ne tenait qu’à eux, ses tortionnaires l’auraient abattu sur le champ. Mais, il fallait le livrer à la justice. Ce n’est que le 13 juillet 1957 que « l’Echo d’Alger » diffuse la nouvelle de la capture de Taleb Abderrahmane et sa présentation devant la justice.
Il s’avéra tout de suite, et ses avocats en furent les premiers étonnés, que le jeune résistant, séquestré et horriblement torturé pendant 33 jours, a gardé le silence et n’a rien avoué. Sauf son unique et entière responsabilité dans tous les attentats à la bombe commis à Alger. Il savait que ce seul aveu lui vaudrait une condamnation à mort, mais, en digne fils de l’Algérie, il refusa de renier son engagement patriotique pour sauver sa vie. Et, peut-être aussi, a-t-il compris que cela ne servirait à rien. Et, Taleb Abderrahmane a choisi de mourir la tête haute, fier de ce qu’il a fait. Et, apparemment, il n’avait pas tort. Pour être sûre de ne pas le « rater », la justice coloniale le condamna à mort, non pas une fois, mais trois fois (et chaque fois sur la base du même chef d’accusation « préparation de substances explosives »).
Le 15 juillet 1957, avec Djamila Bouhired, à l’issue « d’une atroce parodie de justice » ; le 19 octobre 1957, et le troisième procès a duré 4 jours du 4 au 7 décembre 1957. Au cours de ce dernier procès, le tribunal prononça trois condamnations à mort, les coaccusés de Taleb Abderrahmane étaient les époux Guerroudj Abdelkader (dit Djilali) et Guerroudj Jacqueline.
Durant tout le procès Taleb Abderrahmane était resté silencieux, donnant des réponses laconiques aux questions qu’on lui posait. Mais, à la fin de l’audience, quand le président du tribunal lui demande s’il a quelque chose à ajouter pou sa défense, il se lève et dit : « On demande ma tête, ma tête encore et pour la troisième fois. Mais, Messieurs, je suis un mort en sursis et, croyez-moi, ma troisième condamnation à la peine capitale ne m’effraiera point. Pour ma patrie, pour mon idéal, et pour mon peuple, périe n’est qu’un sublime sacrifice auquel je suis déjà résigné. Et, en résistant, en soldat digne de l’être, à l’exemple de mes frères déjà martyrisés, je saurai mourir. Et, si vous avez à prononcer le verdict monstrueux qu’on réclame contre nous, soyez persuadés que la guillotine est pour nous ce que la croix représente dans vos églises».
Cette déclaration auréolée de courage et de sublime dignité suscita la colère et les quolibets du petit public haineux qui assistait à l’audience, colère vite calmée par l’énoncé du verdict, répété trois fois : « Taleb, Guerroudj, Jacqueline Guerroudj auront la tête tranchée dans l’enceinte de la maison d’arrêt d’Alger… (Phrase tirée de la brochure diffusée par les avocats) ».
Les avocats des trois condamnés à mort, Jacques Vergès et Michel Bruguier, prirent la décision de faire appel à l’opinion publique nationale et internationale pour tenter de faire gracier leurs clients. Une brochure, portant en majuscules et en gras caractères l’énoncé : « LES GUERROUDJ ET TALEB NE DOIVENT PAS MOURIR » fut diffusée. Elle recueillit des centaines de signatures à travers le monde. En France seulement, plus de cent personnalités éminentes et de célébrités y apposèrent leur signature. L’appel lancé par les avocats a obtenu une large audience, et a mobilisé dans le monde des milliers de personnes qui demandent d’une même voix la grâce des trois condamnés à mort. Jacqueline Guerroudj fut graciée (avec Djamila Bouhired et Djamila Bouazza) le 8 mars 1958. Abdelkader Guerroudj fut gracié le 25 avril 1958.
Taleb Abderrahmane fut exécuté le 24 avril 1958 à l’âge de 28 ans dans la prison de Serkadji à Alger. Gloire à nos martyrs.
* Sources :
1) Eclats de novembre. Collectif APS. Des hommes dans la révolution. Alger. Enap. 1987.
2) Jacqueline Guerroudj. Des douars et des prisons. Alger. Bouchène. 1993.
 


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