DzActiviste.info Publié le dim 19 Mai 2013

Afrique du Nord : EN FINIR AVEC LES ILLUSIONS MEURTRIERES

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EN FINIR AVEC LES ILLUSIONS MEURTRIERES : ambition algérienne, espérance nord-africaine

 

Rachid Bali

Il ne faudrait pas que la disparition politique probable de Bouteflika prive le pays d’un débat de fond d’où peut surgir une solution à un problème qui dure d’autant plus qu’il a souvent été mal posé. Nul ne pense à exonérer Bouteflika des résultats de ses trois mandats calamiteux. Mais réduire une crise de cinquante ans à la responsabilité d’un homme est un peu court. Et, on ne le sait que trop, en politique, les raccourcis ont souvent servi le pire. Les polémiques lancées contre notre voisinage à chaque échéance critique, pour faire diversion sur l’essentiel,  sont une marotte des tireurs de ficelles qui occultent à priori toute idée de coopération et de construction régionales ; une des seules réponses sérieuses à un sous-développement général, terreau béni pour l’extrémisme religieux. 

Si l’on ne devait s’en tenir qu’aux récents éditoriaux au lance flamme de la presse algérienne ou à leur riposte makhzenienne, côté marocain, à moins que ce ne soit l’inverse, on peut considérer que le pool nord-africain capable de donner un élan et une substance à un projet démocratique parachevant les guerres de libération des trois pays n’est pas prêt de voir le jour.

Pourtant, sans un référent civilisationnel affirmé, un adossement à une profondeur géopolitique assumée et des alliances organisées, il serait vain de croire à une recette miracle algérienne pouvant ralentir ou neutraliser le tsunami intégriste.    
Pourquoi la lutte de libération la plus moderniste est celle qui a le plus rapidement et profondément dégénéré dans une régression sanglante ? On a avancé l’idée, à certains égards recevable, du ciblage de l’Algérie par l’internationale islamiste qui, voyant dans notre pays un fort potentiel de modernité, a décidé s’y intéresser en priorité. Quelle que soit la part de vérité de cette assertion, il ne faut pas omettre de noter qu’en n’assumant pas une ambition résolument démocratique, avec, notamment, la séparation du politique et du religieux et en déléguant à la seule armée le rôle de tuteur politique du pays, les forces de progrès ont quelque peu aidé la (re) montée du conservatisme, ancêtre de l’islamisme, largement minoré en 1956 à la Soummam. On ne gagne pas une guerre de cette nature en reniant ses valeurs ou, pire, en essayant de s’abriter derrière celles de son adversaire.

La gravité de la situation commande de ne pas s’appesantir sur les erreurs du passé pour accabler mais pour prévenir leur reproduction qui, pour le coup, seraient fatales.

Pour des raisons sociologiques, historiques et politiques, l’armée algérienne ne sera pas le moteur de la construction démocratique nationale, si tant est qu’elle puisse ou veuille le devenir. Aujourd’hui moins qu’hier. Les fraternisations euphoriques sont passées de mode et les occasions manquées par l’institution militaire dans les années 90 ne la désignent plus au destin de sauveur de la nation auquel certains républicains semblent vouloir encore la prédestiner. Il faut relever que même quand elle a bénéficié de la miraculeuse caution de Boudiaf, elle n’a pas pu ou voulu assumer le projet de rupture démocratique qu’il incarnait.    Le désenchantement de ceux qui ont cru en cette institution est décuplé chez les jeunes qui vivent maintenant à travers d’autres représentations  et militent pour d’autres objectifs. Ce qui  n’a pas été fait au lendemain de l’indépendance ou lors des années de braise ne pourra pas être accompli aujourd’hui. On peut ne pas s’en réjouir, mais il faut être lucide. Le jeune officier qui a baigné dans les idées progressistes de la deuxième moitié du vingtième siècle, qui parlait justice, égalité et progrès a laissé place à un autre soldat qui, lui, peut ne pas être insensible à l’appel d’un « islam modéré » ou même une application radicale de la chariâa. Celui qui se mettait au garde à vous à six mètres pour saluer son supérieur, constate que même sous l’uniforme on s’adresse désormais….à son cheikh. L’école, abandonnée dès 1962 au conservatisme, est passée par là. L’oublier reviendrait à commettre un déni suicidaire.

Les tenants de l’archaïsme qui ont défini et préempté les valeurs constitutives de la nation dans la société – ce qui leur a permis de contrôler toutes les fonctions déterminant l’avenir culturel et le profil identitaire du pays – ont procédé de façon symétrique dans l’armée. Ils ont disqualifié les cadres acquis à la modernité, qui par son parcours dans l’armée française – d’où il n’était pourtant pas évident de déserter   -, qui par ses origines ethniques, qui par sa formation  et attendu que leur système éducatif fasse son œuvre.

Divisée, incohérente à cause des circonvolutions de ses services de renseignements qui sont ses mandants politiques, l’armée algérienne ne peut, dans le meilleur des cas, qu’accompagner un projet conçu et porté par d’autres forces qui doivent faire preuve de courage, d’inventivité et d’intelligence.

Si les forces démocratiques devaient rester confinées dans le périmètre que leur  ont, jusque-là, assigné les services spéciaux, l’issue du combat ne fait aucun doute. On ne livre pas bataille seul contre une armada de mouvements supranationaux qui agite un discours sacralisé dans des sociétés culturellement aliénées et socialement déclassées et qui dispose de moyens d’Etats théocratiques riches et décidés. Les Tunisiens, les Egyptiens, les Libyens, un peu comme les modernistes  algériens cinquante ans avant eux, ont mené la lutte pour la libération avant de se faire doubler par les islamistes par ce que ces derniers ont un programme simple, des organisations efficientes et des soutiens extérieurs qui leur ont permis, par la suite, de capter les adhésions intérieures.

Il y a maintenant assez de recul sur l’histoire des luttes démocratiques nationales pour en connaître les limites les plus évidentes. L’un des derniers engagements de la rue algérienne mérite attention. Le politiquement correct s’est chargé de convoquer la langue de bois pour expliquer l’essoufflement des manifestations de l’hiver 2011 initiées par le RCD et relayées par la CNCD. On a avancé le manque de préparation, l’inopportunité, le souvenir de la décennie noire, la spécificité algérienne…Trois raisons ont conduit à la lente extinction du mouvement : le manque de relais internationaux, les organisateurs ayant tenu, à tort ou à raison, à ne pas suivre le sillage des dynamiques qataries avec le déficit médiatique et logistique qui s’en suit, la dominante kabyle dans la composante des animateurs, vieux fantasme de la vie politique algérienne qui a tant de fois réduit la portée de combats émancipateurs dès lors qu’ils venaient de Kabylie ou que ses habitants apparaissaient comme des acteurs de premier plan, enfin, le refus de céder à l’appel de la violence, hypothèse qui a tenté certains membres de la coordination, a privé le mouvement du martyrologe qui lui aurait conféré la dimension sacrificielle qui exalte les foules face à  l’arbitraire.

 Comment, dès lors, envisager de renverser la tendance actuelle où l’islamisme, au-delà de ses tendances ou de ses antagonismes conjoncturels, progresse et s’impose comme l’unique recours contre des systèmes décriés de partout ?

Les puissances occidentales, dans leur ensemble, pourront très bien continuer à s’accommoder de régimes autoritaires plus ou moins mâtinés d’islamisme, pour peu qu’ils ne génèrent pas un terrorisme de masse. L’exemple du Qatar étant le cas le plus représentatif de cette conception. Faute d’une vision claire, dynamique, forte et structurée s’adressant à des territoires conséquents, les démocrates seront réduits à une vie d’errance ou d’asile et continueront à égrainer  leurs lamentations et aigreurs à chaque fois que les grands de ce monde, ne voyant pas une émanation politique digne de considération, composeront avec des réalités peu amènes sur le terrain.

Sortir de l’isolement, construire des solidarités organiques et dégager des consensus politiques est à la fois urgent et possible. Encore faudrait-il avoir une compréhension de soi et de son combat qui fasse de chaque adepte de la démocratie un acteur de sa cause et non un client d’une instance providentielle. 

 
A chaque fois qu’un militant politique, un journaliste ou un intellectuel algérien se réclamant de la démocratie relaie la propagande  anti-marocaine, il creuse sa tombe et celle de l’alternative démocratique. La même chose peut être dite pour celles et ceux qui, du côté de Rabat, ergotent sur le « grand Maroc ». Les seuls bénéficiaires de ces joutes récurrentes, provoquées et manipulées par les forces obscures des deux pays, sont, d’un côté, le makhzen et, de l’autre, les tenants de la bureaucratie prédatrice ; les deux étant prêts à un deal entre eux et, le cas échéant, avec l’islamisme le jour même où l’ennemi démocrate viendrait à apparaître comme une alternative possible.

Aujourd’hui, l’Algérien, à l’instar de l’oiseau tétanisé par le serpent qui va l’avaler, regarde toujours vers la cheminée du régime, attendant de voir si la fumée qui va en sortir sera noire, brune ou verte, le Tunisien qui, grâce à Bourguiba, a, comparé à ses voisins,  quelques réserves de liberté qui peuvent très bien s’épuiser s’il est abandonné à un combat inégal, en est réduit à soutenir un parti pro qatari pour échapper au wahabisme saoudien et le Marocain suppute sur les évolutions d’un Palais flottant entre la voracité istiqlalienne et la rapacité islamiste.

       
Les convergences des organisations ou personnalités politiques, sociales, intellectuelles, artistiques, sportives ou, pour les plus rationalistes, religieuses des trois pays n’ont pas une minute à perdre. En Algérie, en Tunisie et au Maroc, et en attendant de voir un semblant de décantation s’opérer en Libye, les forces démocratiques doivent se reconnaître, se retrouver et s’organiser…un peu comme le font les islamistes. Certes, le défi qui attend les partisans du progrès est autrement plus difficile que celui qu’affrontent les fondamentalistes. Il est toujours plus facile de mobiliser par la démagogie et, ce n’est pas une mince affaire, il n’y a, pour l’instant, aucun régime démocratique dans le monde musulman pour offrir aux artisans de la cité libre ce que prodiguent les pétro-monarchies à leurs affidés. Cette double contrainte rend encore plus impérieuse la solidarité entre les démocrates nord-africains. Dans nos trois pays, le projet démocratique et social sera régional ou ne sera pas.

La région a son substrat amazigh, arabe, musulman et francophone, elle a un humus historique qui l’avait prémuni des guerres de religion à la base du logiciel cultuel du Moyen Orient et elle a évolué dans un environnement géopolitique propice à la modernité. Il appartient à ses enfants d’assumer ce patrimoine commun, d’abord. Alors, et alors seulement, les démocrates nord-africains seront crédibles auprès de leur peuple et pourront solliciter écoute et reconnaissance au-delà.

Rachid Bali


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