DzActiviste.info Publié le sam 1 Fév 2014

Aïssa Kadri : «Une large partie des intelligentsias et des élites s’est alignée»

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L’Algérie a en effet 1,2 million de facebookers de moins que le Maroc qui en score 4 millions. Avec le meilleur taux de pénétration en nombre de population et d’internautes, la Tunisie vient quasiment à égalité avec l’Algérie qui compte presque trois fois plus d’habitants. Le Maroc totalise 4 075 920 facebookers et occupe la 37e place (sur plus de 180 pays), selon les chiffres de la première semaine de janvier 2012 de «socialbakers». Le taux de pénétration du nombre d’utilisateurs de ce réseau social par rapport à la population marocaine est de 12,89%, contre 39,03% parmi la population connectée. Selon «socialbakers», le nombre d’utilisateurs de facebook au Maroc a augmenté de 450 820 comptes durant les six derniers mois *.

– Au vu de la participation active des élites tunisienne et égyptienne (écrivains, artistes et intellectuels) à l’éveil des consciences de leurs sociétés, d’aucuns estiment que l’élite intellectuelle algérienne a déserté le terrain de la lutte pour les droits et a péché par son silence et sa démission. Qu’en pensez-vous ?

Pour parler de l’engagement des élites, des jeunes, des femmes et des différents catégories de la société dans les mouvements sociaux qui ont affecté dans de nouvelles formes de radicalité, de pratiques et de répertoires d’actions, ces dernières années, les pays de l’aire culturelle en question, il est nécessaire de poser au préalable les conditions du comparatisme.
Les mouvements sociaux qui affectent les pays au sud de la Méditerranée – principalement ceux des pays dits «arabes» – relèvent de situations différentes, s’inscrivent dans des profondeurs historiques différentes et renvoient à des conditions socio-anthropologiques, culturelles, politiques différentes. Même si on peut relever quelques invariants dans les formes de pérennisation de la domination par des pouvoirs illégitimes, autoritaires et dictatoriaux, la Libye n’est pas de ce point de vue le Yémen, l’Egypte est assez différente de la Tunisie, le Maroc de la Jordanie, la Syrie de l’Algérie.
Cependant, il y a quelque chose de transversal dans l’expression et l’affirmation de ces mouvements sociaux qui s’inscrivent dans un espace-temps générationnel de basculement vers de nouvelles demandes, de nouvelles façons d’être et de se représenter face au politique, face aux autres ; d’autres exigences de participation citoyenne qui sont en rupture avec les modes «traditionnels» de faire de la politique, d’exister, qui ont prévalu jusque-là ; il est néanmoins important de noter que cette évolution s’est développée de manière asynchrone et que ses rythmes comme ses formes ont différé d’un pays à l’autre, ce qui explique les modalités différentes d’entrée de ces catégories sociales dans les contestations et les mouvements sociaux.
Il me semble, dans le cas de notre pays, qu’il y a quatre causes principales à prendre en compte pour expliquer l’inertie des élites, plus loin celle de larges pans de la société et de manière générale le retard du mouvement social. Il y a en premier lieu le poids de l’histoire plus particulièrement coloniale, celle de la guerre d’indépendance et leurs effets, il y a en deuxième lieu la question de l’éducation et de l’enseignement et de ce qui s’y est défini durant les dernières décennies comme socialisations et intériorisation de modes de pensée, de travailler et d’agir, il y a également les caractéristiques du mouvement associatif et enfin intimement liée à ces dimensions la question des élites et de leur rôle.
S’agissant de l’histoire, la violence de la colonisation et celle en retour de la guerre de Libération nationale ont durablement configuré des relations sociales de type vertical, de type autoritaire qui n’ont pas permis la constitution d’un champ politique moderne, d’un espace de reconnaissance d’intérêts différents, de prise en compte de la différence, du conflit et de la nécessité de la construction du compromis. Les questions politiques se règlent toujours dans le rapport de forces, où celui qui détient le fusil a le premier et le dernier mot. En ce qui concerne le système d’enseignement et l’éducation, on peut observer qu’à l’opposé de pays comme le Maroc, la Tunisie et l’Egypte qui ont connu assez tôt le développement d’un haut enseignement supérieur privé ou semi-public ouvert sur l’international, offrant aux enfants des classes moyennes et des catégories supérieures des classes populaires, une alternative à la fois à l’enseignement public massifié et asphyxié et à la formation à l’étranger de plus en plus verrouillée, l’Algérie entrait tardivement, de manière timide et velléitaire, dans les contournements d’une université en voie de désinstitutionnalisation, alors que la Libye restait fermée à toute réforme et interrelation avec les universités du Nord méditerranéen.
Outre le délitement d’une université, où par exemple les directions sont là pour une grande part depuis une double décennie, fonctionnant comme autant de fiefs ou de zaouïas avec en moins le charisme, la mise en place d’un système de grandes écoles ces deux dernières années en Algérie, outre son caractère tardif, tâtonnant, bureaucratique, fait d’allers-retours, reproduisant les mêmes logiques de clientélisme et de référenciations exclusivistes, n’a pas permis l’affirmation d’élites jeunes conscientes, enracinées et de leur temps, manifestant au-delà de l’efficience de leurs formations, de nouvelles façons, de participation sociale et politique.

– Les jeunes Algériens sont censés être assez dynamiques. Pourquoi ne sont-ils pas majoritairement dans les luttes ?

Ce sont souvent les minorités agissantes qui montrent la voie. Et l’on peut sans doute admettre que dans les cas égyptien, marocain et tunisien, la jeunesse n’est sans doute pas aussi homogène comme en ont  rendu compte nombre de médias. En effet une large partie de celle-ci – celle qui a constitué la base du mouvement social sur la place Tahrir en Egypte, ou celle qui s’est engagée dans les manifestations du Mouvement du 20 février au Maroc ou même celle  des jeunes blogueurs tunisiens – est également issue du processus de massification de l’enseignement et, subséquemment, de l’inflation de diplômés qui viennent grossir les cohortes de chômeurs, les minorités actives, les avant-gardes de ces mouvements sont par contre, elles, le produit des dernières transformations aussi bien dans l’enseignement supérieur que dans le monde associatif plus en connexion sur les dernières années avec les «diasporas» et  l’international.
S’inscrivant dans la rupture avec des modes de contestation et d’affirmation politiques «classiques», dont le mouvement Kifaya ou celui des blogueurs tunisiens et marocains ont été un anticipateur, ces jeunes mobilisant les moyens modernes de communication, en grande partie déliés des appartenances politiques, plus pragmatiques, développant de multiples modalités nouvelles de contestation plus proches des demandes sociales du bas, regardent vers le local, le quartier, la région, le pays et apparaissent plus décentrés, distanciés, des questions de géopolitique mondiale et d’orientations idéologiques qui ont animé les mobilisations de leurs aînés.
Dans le cas algérien, les caractéristiques du système d’enseignement, plus autocentré, fermé sur l’international et les langues pendant les décennies de violence (aucun enseignement ni centre de recherches sur les aires culturelles d’Afrique, Amérique latine, Asie, Europe, pas ou peu de centres de recherches sur l’éducation, la pédagogie, la ville, l’habitat, l’immigration etc.), éclaté du point de vue des pédagogies et des parcours, hybride du point de vue des curriculums, absurde du point de vue des équivalences, déconnecté du point de vue des rapports au système socioéconomique, lui-même atone ou en éternelle restructuration, contrôlé à travers des gestionnaires scooptés et des organisations syndicales estudiantines instrumentalisées, éclairent les blocages du processus d’affirmation politique des jeunes Algériens et le fait que ceux-ci sont les plus en retard, à l’échelle des pays qui sont entrés en contestation, du point de vue de l’accès aux moyens modernes d’échanges et de diffusion et d’ouverture sur les débats de l’heure.
Ce n’est donc pas un hasard si l’accès à l’internet piétine et que le taux de pénétration sur le réseau «facebook» de l’Algérie, même s’il est en nette progression sur les deux dernières années, est loin derrière ceux du Maroc et de la Tunisie. Le dynamisme du Mouvement du 20 février au Maroc s’explique en grande partie par le développement du réseau facebook, porté par ces jeunes issus de ces nouvelles institutions. Ce mouvement est arrivé à mobiliser sur plus d’une trentaine de villes au Maroc, le même jour, des milliers de manifestants à travers facebook. De la même façon en Egypte, ce sont les enfants des classes moyennes formés dans les universités privées et semi-publiques et à l’international qui sont en pointe dans le mouvement social.
En Egypte, sans en faire la variable déterminante (les modes d’appropriations et d’usages des moyens modernes de communication sont toujours indexés socialement), on peut observer que les moyens modernes de communication ont en effet joué un rôle important dans les mobilisations. Les blogueurs, comme Tamer Mabrouk, Wael Abbas «Affendi», les réseaux sociaux, comme «Nous sommes tous Khaled Saïd», ont sans doute anticipé, conscientisé, participé et nourri la contestation.
De plus, la jeunesse diplômée sans emploi, issue des classes moyennes inférieures et des classes populaires, apparaît plus mobilisée dans les pays comme le Maroc, la Tunisie ou l’Egypte, qu’en Algérie. Le mouvement des diplômés chômeurs est plus ancien, plus organisé, plus actif au Maroc. Il est fortement présent en Egypte et en Tunisie, où il avait commencé à s’affirmer, ces dernières années, surtout localement dans certains gouvernorats de l’intérieur. Si les jeunes diplômés algériens sont confrontés aux mêmes problèmes d’insertion sur le marché du travail, ils se sont organisés tardivement dans un mouvement de diplômés chômeurs actif plus localement et affrontent les obstacles de manière divisée et sans soutien des élites et des partis.
Inscrits dans des universités anomiques, soumis à des contrôles d’organisations syndicales estudiantines, clientélistes et inféodées aux partis du pouvoir, confrontés à des problèmes de vie universitaire, voire de vie tout court, difficiles, subissant des formations tronquées (à ce jour beaucoup d’universités n’ont pas démarré les enseignements !! Ne parlons pas des magisters et des masters ou par le fait de la translation de la sélection les «embouteillages» au recrutement se règlent de manière opaque) développées sur la base de pédagogies et de contenus obsolètes, retraditionnalisés, les jeunes étudiants algériens, «le nez sur le guidon» de leur vie au quotidien, ne sont pas entrés dans les luttes sur une base de contestation générale du cadre politique au fondement de leur marginalisation et exclusion des champs socioéconomiques et politique et qui phagocyte leur affirmation comme individus responsables.

– Les luttes estudiantines des années 1960 et 1980 semblent être d’un autre temps…

On est là dans une rupture générationnelle. Par opposition aux étudiants dont les manifestations se sont développées sur une base politique organisée tout au long des décennies 1960/80, où les mots d’ordre visaient à changer la société, ceux qui occupent le devant de la scène oscillent entre l’inertie, le rêve d’un ailleurs sublimé, ou la réaction violente corporatiste, celle de vouloir tout de tout de suite. Si la tendance générale est bien celle d’une jeunesse en désarroi, voire désespérée, on observe  autant l’espace public que les réseaux sociaux se conjuguent pour révéler de nouvelles formes d’expression qui sont en rupture avec la communication traditionnelle et témoignent de plus en plus de processus d’individuation en cours. On peut en trouver l’expression dans les exemples des non-jeûneurs, ou celui du baiser public, en réaction aux interdits et fatwas des traditionnalistes et fondamentalistes, ou l’émergence de nouveaux sujets relatifs à la sphère intime, de la sexualité  ( exemple page facebook de ZAK homosexuels algériens, ou gay-pride virtuelle au Maghreb, ou le phénomène de Harlem Shake en Egypte). Emerge aussi à travers ces actions la remise en cause du rapport à l’autorité dont a pâti le jeune bloggeur de Tlemcen.

– Les liens entre élite intellectuelle et société sont-ils, dans le cas algérien, étroits ou rompus ?

En Algérie, un syndicalisme d’Etat inféodé, des syndicats autonomes fragiles, divisés et corporatistes ne posant pas là aussi leurs revendications dans le cadre de questionnements sur les fins et les fonctions ultimes de leurs institutions, la faiblesse des structures associatives d’intermédiation, font que les fractures sont plus nettes entre base et intelligentsias commises et instrumentalisées et que la jonction entre les différentes contestations ne s’est pas faite et n’a pas permis l’émergence d’un leardership reconnu.
Les contestations apparaissent, de ce fait, éclatées, débridées et sans autre objectif que corporatistes ou d’intérêts matériels catégoriels immédiats. La question des modes d’articulation de ces contestations de base, jeunes et  exclus  avec les catégories qui peuvent en coalescence leur donner sens et les faire passer à un niveau qualitatif est en effet au cœur des conditions du changement face à un système autiste et sûr de lui.
La transmutation du local au national s’est faite en Tunisie et en Egypte par la jonction avec les intelligentsias et les laissés-pour- compte des Etats en crise en lien avec des luttes qui ne sont nouvelles que pour certains médias. Le comparatisme avec les pays voisins montre très vite que les émeutes et mouvements sociaux anticipateurs des ruptures de l’hiver 2011 ont été plus prégnants localement et relativement encadrés par des avant-gardes plus politisées comme ATTAC Maroc à Sidi Ifni et une direction ouvrière à Rdeyef. En Tunisie, la contestation s’est développée, sinon en lien, du moins sur la base d’un mouvement syndical bien enraciné localement et non complètement délégitimé. Au Maroc, l’émergence de coordinations syndicales sous l’effet de l’influence du mouvement associatif en lien avec l’immigration n’a pas complètement coupé les contestations de base de certaines intelligentsias ouvrières ou intellectuelles. En Egypte, des grèves ouvrières peu médiatisées ont également anticipé les ruptures.

– C’est donc le mouvement associatif qui n’a pas su jouer un rôle de substitution ou pallier à l’absence de l’élite…

Là aussi, me semble-t-il, l’Algérie est en décalage. En effet, les contestations et les mouvements sociaux, en creux dans un mouvement associatif effervescent, se sont développés dans les «pays arabes», en partie articulés à un mouvement associatif déjà là et qui s’affirmait davantage.
C’est dans les pays où le mouvement associatif était sinon le plus dynamique, du moins le plus présent, que les contestations ont trouvé des appuis. Ces appuis ont permis le développement des réseaux sociaux et ont été d’autant plus efficaces qu’ils avaient des liens avec l’international qui, tout en leur permettant une plus grande professionnalisation, leur a permis une plus grande autonomisation.
De ce point de vue, l’Algérie apparaît très en retard sur le Maroc ou l’Egypte par exemple. La dimension du lien international avec des ONG diasporiques ou internationales, institutionnelles ou non, a participé d’une pédagogie de l’apprentissage démocratique, par ce qu’il offrait comme pluralités de points de vue et d’actions et comme intérêt aux demandes sociales les plus exigeantes. En cela, il a permis dans ces pays (Maroc, Egypte – le cas tunisien étant quelque peu spécifique, ce rôle a plus été rempli par la base syndicale et quelques associations de classes moyennes de plaidoyer) l’intériorisation d’un rapport de force pacifique dans les luttes sociales et politiques.
Dans le cas de l’Algérie, nombre d’associations se sont construites au bout de la double décennie, comme espaces de légitimité pour des notabilités qui cherchaient l’intégration à l’Etat. Et de fait, une fracture de plus en plus évidente a tendu à séparer élites associatives et catégories sociales jeunes et populaires, qui de plus en plus s’inscrivaient dans la contestation et l’émeute faute d’espaces et de réseaux d’expression. Ne sont restées présentes sur le terrain que les associations les plus proches des catégories les plus démunies, les associations «islamiques» déclarées ou non en tant que telles, mais aussi les associations «identitaires», et certaines associations de femmes, qui sont les plus présentes et actives.
La fermeture programmée, à travers la nouvelle loi dite de réforme des associations, procède là aussi d’un verrouillage qui ne laisse place, faute d’espaces d’expression autonomes, qu’à des revendications corporatistes, locales, réactives qui prennent de plus en plus des formes violentes. La nature ayant horreur du vide, l’absence d’intermédiations crédibles et actives ouvre ainsi la voie à toutes les aventures.

– En Algérie, sommes-nous dans une situation de «trahison des clercs» ?

La faiblesse des engagements et de l’influence des élites sur les luttes procède, comme je l’ai dit par ailleurs, de causes et raisons socio-historiques, anthropologiques et politiques spécifiques. A des caractéristiques prégnantes : soumission des intellectuels au noyau plébéien dans le mouvement national, anti-intellectualisme incrusté et dévastateur dans ses effets, fractures linguistiques et de formation qui se doublent de fractures entre intellectuels en diasporas et intellectuels locaux, se surajoute l’effet de situation de rente. La rente a tendu en effet a inversé les hiérarchies et à élargir la corruption.
L’entrisme et le soutien critique, par une large partie des intellectuels de la génération qui a accompagné le national-développementalisme et son échec, d’un pouvoir sans vision stratégique du devenir du pays, prédateur et attaché à son seul intérêt de reproduction clanique, ont durablement disqualifié ces élites aux yeux des classes populaires.
Ainsi est mise en avant par ces thuriféraires du régime, à chaque fois que se posent dans le conflit des questions sociales nées des contradictions du système social et politique, dans la continuité de leurs vieux combats «anti-impérialistes» des années 1960, l’ancienne théorie du complot contre le pays. A travers des objectifs plus affirmés que réalisés, (qui n’arrivent pas souvent à dissimuler des intérêts rentiers) de consolidation de l’Etat-nation, est justifié un statu quo mortifère qui est a contrario la garantie de l’implosion inéluctable de celui-ci. Sans doute les Etats ont-ils des intérêts et les puissances le leur, sans doute que l’Algérie n’est pas en retrait d’enjeux régionaux et internationaux. Mais inférer de ces intérêts qui sont une donnée historique et socio-politique incontournable pour délégitimer la lutte de jeunes Algériens manifestant pour travailler et vivre décemment, c’est focaliser sur le doigt quand le sage montre la lune. Ne peut-on à l’inverse penser que c’est la fossilisation du pays, sa marginalisation durable des transformations qui sont en train de construire l’avenir du monde, qui répondent le mieux aux intérêts d’Etats qui visent à contrôler et à dominer leurs périphéries toujours soumises. L’Algérie, figée, voire rétropédalant dans beaucoup de secteurs, est en train de sortir de la dynamique de l’histoire des sociétés qui avancent.
Sans doute y a-t-il des exceptions et certains intellectuels sont-ils lucides sur les dérives du système politique, sur les pesanteurs de la société, lourdes d’implosion, mais leur voix est ténue et quasi inaudible par un  pouvoir autiste et une société éreintée. Cependant, je répondrais oui à votre question et je dirais qu’une large partie des intelligentsias et des élites s’est alignée et qu’elle a lié ses intérêts spécifiques au système autoritaire et prébendier et pour certains au pouvoir du moment. Nous sommes loin de l’engagement d’une génération d’intellectuels dont le représentant le plus emblématique fut la vigie, Kateb Yacine. Il n’y a plus d’ailleurs  d’équivalents en autorité de la signature parce qu’il n’y a presque plus de productions intellectuelles majeures. Pour signer, compter et être entendu, faut-il encore produire des œuvres et du sens. Les engagements face aux atteintes aux libertés, face à l’ethnicisation des rapports sociaux, au retour des communautarismes, face à une corruption qui gangrène le corps social, n’ont  de ce point de vue pas le même écho et la même force, portés par les seuls militants isolés des causes des droits de l’homme.
Si les intellectuels et intelligentsias, et vous avez compris que je parlais ici des intellectuels de gauche, ont leur part de responsabilité dans l’impasse du pays, les intelligentsias, de la mouvance islamiste, produits d’une arabisation à la hussarde, qui leur ont succédé ou les concurrencent, ceux qui occupent le devant de la scène autant médiatique que politique fonctionnent sans doute dans des systèmes de référenciation opposés, mais avec les mêmes démarches, les mêmes schèmes de pensée, les mêmes stéréotypes. Ils portent les mêmes stigmates et ont les mêmes limites. Ils s’inscrivent, pour une large part d’entre eux, dans la continuité de l’idéologie populiste qu’ils déclinent sous des formes nouvelles.

– Si certains ont choisi le confort de la compromission, on peut accorder,  à une grande partie des intellectuels algériens, l’excuse d’avoir été poussés à l’exil extérieur, mais aussi intérieur en subissant la dure réalité de la marginalisation de l’intelligence. Quelle est votre lecture ?

C’est une large partie du peuple algérien qui vit en situation d’exil intérieur et certaines catégories de l’élite, sans doute de manière plus aiguë, marginalisées, isolées, confrontées aux passe-droits, à la bureaucratie et à l’incompétence de gestionnaires cooptés sur une base clientéliste (ainsi aucun recrutement, aucune nomination ne se fait par appels d’offres ou sélection transparente), elles n’en continuent pas moins de travailler et à chercher des échappatoires aux situations ubuesques notamment à travers des connexions avec l’international.
De l’autre côté les intellectuels qui ont émigré, forcés pour une grande part ou pour trouver de nouvelles voies de réalisation d’eux-mêmes, restent également  stigmatisés et ceci en dépit de ce qui est souvent affirmé par le pouvoir politique, en dépit des textes législatifs jamais appliqués et des réunions incantatoires qui affirment leur ouvrir les bras pour contribuer au développement du pays. De fait jusqu’à présent et le dernier discours de Sellal – électoraliste ? – ne changera pas grand-chose dans les conditions où il est relancé. Les tentatives d’établir des passerelles entre le pays et ses diasporas, vieux vœux pieux, se sont avérées velléitaires et clientélistes  rencontrant dans leur mise en œuvre, les résistances d’intelligentsias et de bureaucrates établis, rentiers.
Il y a une ambivalence du discours politique à l’égard de l’immigration, souvent paternaliste et qui n’arrive pas à dissimuler une critique agacée: on reproche aux émigrés de ne pas contribuer à l’équilibre de la balance des paiements ; et dans le même temps on revendique cette immigration en dénonçant le sort qui lui serait fait par les sociétés d’accueil. On reproche aux intellectuels et aux scientifiques notamment francophones – ceux stigmatisés comme hizb frança – leur éternel attachement à la France, ou leur lâchage et cependant on est fiers de leurs compétences et on revendique leur participation au développement du pays. On stigmatise les footballeurs professionnels en Europe pour leur absence de patriotisme quand ils se font battre, et on s’en remet à eux dans les phases difficiles ; il en est ainsi des artistes, des entrepreneurs, voire de toutes les catégories sociales expatriées
De manière générale, derrière les reproches adressés aux émigrés, il y a un discours qui étiquette  au nom d’un «nationalisme» exclusiviste, soumis à des catégories qui opposent le «national» au «non-national», où l’émigré, notamment l’intellectuel francophone, apparaît d’une certaine manière comme le «colonisé de la dernière heure».
Cette ambivalence s’inscrit dans le refus du processus d’autonomisation de l’immigration, où la société locale, le pays, devient en porte-à-faux par rapport à une immigration qui en s’émancipant montre une autre voie de réalisation de soi, déliée des appartenances communautaires. Et c’est bien en effet, parce que l’immigration intellectuelle est la plus loin dans ce processus d’autonomisation, dans la mesure où la décision d’expatriation s’exprime de plus en plus comme une rupture politique, qu’elle apparaît comme le lieu nodal où se manifeste aujourd’hui avec le plus de virulence le conflit de la société et de la classe politique avec son intelligentsia en immigration. Le pouvoir souhaite reprendre la main sur une immigration déclarée «communauté nationale à l’étranger» alors que celle-ci s’est diversifiée et s’est inscrite depuis la rupture d’Octobre 1988 dans un processus d’autonomisation marqué par l’émergence des jeunes générations dans le combat pour une citoyenneté active sur les deux bords de la Méditerranée. 
L’Algérie est le pays de l’aire culturelle où les fractures intellectuelles sont les plus marquées et les plus lourdes de conséquences. La première fracture, sinon la plus importante, est celle linguistique et culturelle. Elle est également générationnelle. Tout se passe comme si la problématique, le cadre intellectuel et politique, les référents qui manifestent les termes du débat de l’heure fonctionnent pour nombre d’intellectuels locaux dans la défense d’un pouvoir délégitimé au nom de la consolidation de l’Etat-nation, lors même que la question centrale est celle de l’affirmation d’une citoyenneté active.
Dans un contexte de transnationalisation des circulations, pratiques et actions, de déterritorialisation des engagements intellectuels, la conception de l’Etat-nation comme cadre fermé, l’adéquation entre Etat-nation et société éclatent. La question du retour des scientifiques – plutôt allers-retours – et de l’intéressement au développement, du brain gain plutôt que du brain drain (gain de compétences plutôt que fuite des cerveaux) dans un contexte d’affirmation de certains secteurs économiques des pays émergents, a mis l’accent sur le rôle joué par les diasporas, notamment chinoises, indiennes ou latino-américaines, en Europe ou aux Etats-Unis. Il est urgent que l’Algérie, outre qu’elle réforme, adapte son système d’enseignement dans ses différents ordres, qu’elle accompagne sinon l’établissement de passerelles entre diasporas et société locale, du moins qu’elle n’en bloque pas la dynamique qui est engagée par le bas. Nous sommes les plus en retard en matière d’ouverture de l’enseignement supérieur sur les échanges internationaux, de co-diplômations, de développement de nouveaux enseignements adaptés aux besoins locaux, régionaux et partagés en ligne, d’interrelations de chercheurs et de laboratoires de recherches.

* Source : site www.socialbakers.

Nadjia Bouaricha Elwatan


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