DzActiviste.info Publié le dim 4 Mar 2012

ALGERIE 26 mai 2003. Les affres de Boumerdès

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Dévastée par un tremblement de terre, la petite Kabylie et la ville de Boumerdès remettent cause les errements des dirigeants algériens.

Omar Saada a tout perdu, tout sauf son honneur de capitaine. Officier de la Protection civile algérienne, il a ressenti le terrible séisme dans tout son corps. Il s’est jeté au sol, le soulèvement de la terre s’est arrêté aux portes de son immeuble, et le monde a plongé dans un univers de chaos, de terreur et de désolation. Ancien directeur de la Protection civile de la willayat d’Ilizi, dans le sud algérien, ce quarantenaire volubile a la rage au coeur : il avait dénoncé l’an dernier les errances du gouvernement en matière de gestion des catastrophes dans un livre retentissant, au ton virulent, et qu’il avait titré « La Déchéance administrative ». Plusieurs journalistes avaient salué l’audace de l’officier des pompiers. La presse l’avait surnommé « capitaine courage ». « L’omerta, caractéristique des corps paramilitaires, vient d’être rompue pour la première fois par un officier de la protection civile » écrit le Soir d’Algérie. Puis le directeur de la Protection civile a dû démissionner. Trop dénonciateur. Trop dangereux. Ce qu’il remettait en cause, c’était toutes les pratiques de corruption du régime. « Les mandataires de l’injustice », comme il les surnomme, ont fini par avoir sa peau, lui, héros de la lutte contre la corruption. Alors, quand la terre d’Algérie a tremblé, quand les entrailles de son pays se sont ouvertes pour avaler nombre de ses voisins, là, sur la petite colline de Boumerdès, quelques minutes avant le coup d’envoi de la finale de la Coupe d’Europe, le capitaine déchu a aussitôt dévalé les escaliers. A vingt mètres de chez lui, la Cité du 11 décembre a quasiment disparu. On relève des centaines de morts dans la ville, plus de 2200 dans toute la contrée, de Zemmouri, la petite station balnéaire, l’ancienne Courbet des Français, jusqu’aux faubourgs d’Alger, et plus de 9000 blessés.

Le sang d’Omar Saada n’a fait qu’un tour : ce séisme de 6,2 sur l’échelle de Richter (6,8 selon l’institut de sismologie de Denver aux États-Unis) ne pouvait malheureusement que démontrer ses dires. L’enrichissement de nombre de cadres de la fonction publique ; la corruption endémique ; les constructions sauvages ; le népotisme et la prévarication ; les marchés publics qui profitent à une certaine granges des cadres de l’État… Au milieu des décombres, le capitaine déchu a erré comme un fantôme, entre les survivants au visage ravagé par la douleur. On fouille les ruines au petit bonheur la chance, en guise de défi au funeste destin. On croit percevoir un souffle, et ce n’est que le vent, lugubre comme une promesse de mort qui soulèverait un voile jaunâtre. Le petit immeuble d’Omar Saada tient encore debout, et c’est un miracle si l’on ne compte aucune victime dans les étages. Mais le bâtiment est condamné par les fissures qui émergent sur la façade. Au coin de la rue, c’est un spectacle de champ de bataille : les dalles de béton se sont écroulées les unes sur les autres. Poutrelles enchevêtrées, murs écrasés entre lesquels apparaissent des corps, cris de douleur sous un tas de gravas. Le capitaine courage organise aussitôt les secours, puisque l’équipe de la Protection civile tarde à venir. Dans la ville paisible de Bourmerdès et ses environs, 91 immeubles collectifs et 570 maisons individuelles se sont effondrés. Sur la place voisine, l’horloge s’est arrêtée à 19 h 45. l’heure du drame, tandis que les télévisions plus loin continuaient de diffuser la finale de la coupe d’Europe. Quel paradoxe… Cette cité du 11 décembre, fruit elle aussi de la corruption, a piégé nombre de privilégiés et de profiteurs du sytème lorsque la terre s’est soulevée dans ses terribles hoquets. Là, le mètre carré s’est vendu plus cher qu’ailleurs : 4 millions de dinars, soit 40.000 euros, pour un 5 pièces de 130 m2, contre 2 millions dans les autres quartiers. « Et pourtant la qualité y est déplorable » fulmine le capitaine Omar Saada. Dans l’immeuble ratatiné où pend encore une serviette de bain comme un sinistre drapeau en berne, vivaient des cadres supérieurs, des avocats, des notaires, des entrepreneurs. Ils venaient d’emménager dans cette bâtisse de nouvelle génération. Eux aussi furent tous piégés.

Rattrapés par l’hydre de la tchipa, la corruption. Plus loin, il ne reste d’une pharmacie, au rez-de-chaussée d’un petit immeuble, qu’un bocal de formol où gît un serpent qui semble encore prêt à mordre. Tel le capitaine courage, héraut de leur doléances, le peuple algérien est en colère. Et les plaintes des rescapés, fantomatiques ombres couvertes de poussière, disent l’amertume de l’Algérie blessée, trahie par le pouvoir jugé incompétent. « Représentants de l’État, promoteurs, entrepreneurs, tous coupables » clamait lundi à la « une » le quotidien Liberté. A Thenia, petite ville posée sur de vertes collines dont les immeubles du centre se sont affaissés comme des châteaux de cartes, les rescapés, cinq jours après le drame dans la région la plus peuplée d’Algérie, n’ont toujours pas reçu de tentes pour s’abriter. Les denrées sont rarissimes, malgré les promesses des autorités et ce sont les paysans du bled, descendus de leur montagnes, qui viennent offrir leurs maigres trésors, au bout d’une route encore hantée par les groupes islamistes. « Il faut leur donner à manger sinon ils vont finir par s’entre-tuer pour la nourriture ! » prévient le secouriste Samir. Quant aux engins de levage, ils sont largement insuffisants, malgré les plans d’urgence. A Zemmouri, épicentre du séisme, au bord de la Méditerranée, cette mer qui a reculé de deux cent mètres comme pour annoncer le mauvais présage avant de lancer ses vagues à l’assaut des premières maisons, le maire n’a même pas daigné se rendre au chevet des blessés. Le wali, le préfet de la région ? Il répond aux abonnés absents. Et ceux qui continuent au cinquième jour du drame à gratter le sol de la mosquée au minaret penché comme une sinistre tour de Pise ne sont que des volontaires, des gens du quartier, des chebabs, des jeunes venus du djebel pour prêter main forte aux hommes de bonne volonté de « Zemmouri la chahid », la ville martyre. Là priaient à l’heure du séisme des dizaines de croyants, comme dans 91 autres mosquées ravagées par le séisme. Là reposent des corps à l’odeur déjà pestilentielle. Linceul de béton. Sur un corps sans vie, un charognard a volé un portable. Courroux de la rue. Par un incroyable retournement, ce sont des fonctionnaires qui agonisent d’insultes les hiérarques de l’État. Tandis que deux sympathisants de l’ancien FIS, le Front Islamique du Salut, préfèrent s’en remettre à Dieu, « car c’est lui qui a voulu tout cela ».

Alors les « frères », les sympathisants islamistes, barbus et en tunique traditionnelle, investissent les lieux de charité, jardins publics et squares de jeux où les rations et bouteilles d’eau sont entassées, convoyées par des voitures et camionnettes marquées « Tadhamoun », Solidarité. Alors, quand un expert désigné par les autorités pointe son nez, s’ensuivent des échauffourées et des coups de poing, de hargne, de vengeance. Alors, quand le président Bouteflika en personne débarque près de la mosquée aux murs cisaillés, c’est une nuée d’injures qui l’accueille et même une bouteille d’eau, ainsi que des jets de pierres sur son cortège. De cela, nulle trace dans les nouvelles télévisées. Mais plusieurs journaux se sont empressés de relayer l’information. « Démissionnez, monsieur Bouteflikla » a titré Le Matin. Depuis l’indépendance, aucun chef d’État algérien n’avait subi un tel affront. Dans la rue du 11 décembre, le capitaine Omar Saada clame avec la verve d’un tribun toute sa révolte, trop longtemps tue. Et la rue lui répond. Le « zilzel », le tremblement de terre, agit comme un tragique révélateur de toutes les frustrations accumulées, de tous les drames précédents, parti unique, sous-développement, islamisme et calamités mélangés. « Regardez les piliers des immeubles, lance le maçon Youssef Meslous : aucun ne suit la réglementation ! » Ce que confirme un ingénieur en équipements électriques : même les fondations ne répondent pas aux normes du terrain standard, alors qu’ici les ouvrages s’étiolent sur une faille sismique. « La tchipa concerne tous les niveaux, assure Jamel M., cadre de l’État : la promotion immobilière, la construction, les services des préfectures et des mairies ». L’épaisseur des barres de fer, destinées à armer le béton ? Elle est souvent de 16 mm ou de 14 mm quand un chiffre de 20 mm est généralement requis.

Les étriers qui renforcent l’armature ? « A 8m d’épaisseur, la norme pour un immeuble de trois étages, c’est 4000 dinars (400 euros) le quintal ; à 6 mm, c’est 1200, et c’est ce que retiennent les entrepreneurs », dit le géologue Farid Saïdoun, qui a perdu son appartement de 130 m2, acheté 40.000 euros, « l’économie de toute une vie plus l’héritage de mon grand père ». La qualité du béton ? « On rechigne sur le ciment, normalement à 350 kilos par m3, et on augmente la proportion de sable, du sable sale, lance le chef de projet d’une entreprise de construction, 25 ans d’expérience, qui préfère garder l’anonymat. Les graviers ne sont jamais lavés, et l’acier, en provenance des pays de l’Est, est de piètre qualité. » A 70%, ces aciers sont recyclés, pratique interdite par les normes en vigueur. « C’est le gain facile ! « lance Hamid Belgacem, un technicien supérieur du bâtiment, à qui le chef d’entreprise demande régulièrement de faux certificats pour les contrôles. « Et alors, la CTC, la Commission Technique de Contrôle, ferme les yeux… » Au final, un entrepreneur peut gagner plusieurs centaines de milliers de dinars (plusieurs milliers d’euros) à chaque fois qu’il coule une dalle de béton pour un immeuble collectif. Un lieutenant-colonel de l’APL ( Armée Populaire de Libération) le confirme : « Il existe des traditions en Algérie qui font que l’on oublie bien souvent de se conformer à la loi… » Constat d’Assia Harchaoui, architecte et membre de la commission de l’environnement et de la ville au CNES (Conseil National Économique et Social) : « Dans le domaine de l’urbanisation, on s’aperçoit qu’il n’y a plus personne sur le terrain. » La corruption mise en cause après le drame de l’est algérois, c’est aussi celle de l’attribution des permis de construire. Un ingénieur de la DUC (Direction de l’Urbanisme et de la Construction) de Boumerdès avoue qu’aucune étude de terrain n’est demandée lors de la délivrance d’un permis. A un gros entrepreneur, on demande quelques points de pourcentage du prix de la construction pour que l’administration oublie le contrôle. « Les concessions illicites sont légion, ajoute l’ingénieur de la DUC : ensuite, on construit sans permis ». « Si l’État laisse les constructions illégales, dans 90% des cas, c’est pour être débarrassé de la crise du logement à moindres frais, dit le géologue Farid Saïdoun.

Il y a en Algérie tout un profit de la calamité ». Accusée entre autres : la DLEP, la Direction du Logement et de l’Équipement Public, qui agit bien souvent en maître d’ouvrage pour des immeubles privés. Autre accusée : l’Entreprise Promotion du Logement Familial, qui a notamment construit la Cité des 120 logements à Corso, que des propriétaires veulent traîner en justice pour « homicides volontaires ». « Tout le monde se sert, à tous les niveaux des mairies, de la willayat et des départements de l’État, souffle le fonctionnaire de la DUC. Le pire, c’est que cela est devenu normal. Celui qui dans un bureau n’est pas corrompu est considéré comme anormal et n’a aucune chance de promotion. Pire, on le saque… » Comme le capitaine Omar Saad. Dans son livre, le « chef pompier » fustige les magouilles entre les services de la Protection Civile et tel ou tel bureau d’étude, les détournements de fonds publics, les arnaques sur les dépenses d’alimentation du personnel -souvent doublées, voire triplées-, les passe-droits et les connections véreuses avec d’autres services administratifs, les accointances entre représentants de l’État et bandits du sud-est algérien, dans la contrée où précisément ont été enlevés la trentaine de touristes occidentaux en février dernier.

« La Protection civile d’Illizi était devenue une véritable vache à lait » confirme un journaliste de la Nouvelle République, qui précise que les ennuis du capitaine Saada ont commencé lorqu’il a dénoncé la disparition de plus d’un million d’euros de projets dans son institution en 1996 et 1997. « L’incorruptible Omar Saada inquiéterait-il ? » s’interroge la presse algérienne. « La déchéance de l’État algérien, clame le capitaine Omar Saada, c’est toute une chaîne de responsabilités qui devient une chaîne d’irresponsabilités. Déjà, lors des inondations de Bab El Oued en 2001, une partie de l’aide humanitaire avait été détournée par les mêmes services. A la mafia de la construction, il faut ajouter la mafia des secours… » Ce combat, c’est désormais celui de sa vie. Un combat contre « les auteurs de détournements spectaculaires cautionnés par le silence d’une minorité d’acolytes au niveau de l’administration centrale ». Une vie où se croisent les fils des calamités et des drames politiques de l’après-indépendance. Personne ne le fera taire, même pas le directeur général de la Protection civile qui a tenté d’empêcher la publication du livre, mais en vain, puisque le tribunal d’El Harrach, dans la banlieue d’Alger, s’est déclaré incompétent. Bouteflika lui-même a reçu une lettre d’Omar Saada, qui dénonce la prévarication de son institution. Né dans les gorges de Palestro, Omar Saada est fils de moudjahid, un combattant pour la libération, qui meurt quelques semaines après sa naissance, cinq ans après le déclenchement de la guérilla, exactement au même endroit.

Militant du F.L.N. dans les années 80, il rejoint le corps des sapeurs-pompiers. Six jours plus tard, c’est le drame d’El Asnam, l’ancienne Orléansville, en octobre 1980. Une fillette de 4 ans, Nassima Howedj, dont le père meurt sous les décombres, en réchappe par miracle. Devenue voisine du capitaine des pompiers, à Boumerdès, elle ne survit pas au choc du 21 mai 2003. « On ne veut pas que la campagne électorale de Bouteflika commence sur les terres de la tragédie ! » hurle un ouvrier du bâtiment à Zemmouri, ville au coeur rasée et transformée en décor d’apocalypse. Conspué, vilipendé par la presse, le président serait-il lâché par les militaires, qui tirent les ficelles du pouvoir, un an avant les élections ? « Un signal on ne peut plus clair » dit un journaliste oranais. « Les grandes manoeuvres ont commencé, et les généraux resteront maîtres du pouvoir après le scrutin de 2004 » souffle un fonctionnaire de la mairie de Boudermès. Deux ans après les inondations de Bab El Oued, lorsque le pouvoir fut tancé pour son incapacité à organiser promptement les secours, le tremblement de terre pourrait remettre en question bien des certitudes. Un ras le bol sourd des quartiers populaires. Des fonctionnaires s’inquiètent des carences de l’État. Comme un symbole, même la Cour Suprême et la Bibliothèque Nationale à Alger arborent de graves lézardes. Fissurées, les temples de la loi et la mémoire ! Le capitaine Omar Saada n’est pas encore réhabilité, et peut être ne le sera-t’il jamais. Mais sa bataille ne fait que commencer. De la terre ouverte par les secousses des grandes profondeurs, c’est aussi toutes les affres de l’Algérie qui remontent comme un remugle tenace.

© le point 26 mai 2003
Par Olivier Weber
http://www.grands-reporters.com/Les-affres-de-Boumerdes.html


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