DzActiviste.info Publié le mer 9 Mai 2012

Algérie : l’arme de l’abstention

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Alger, près de Bab El Oued, le 10 avril, des panneaux pour les affiches de campagne de l'élection législative du 10 mai.

A quoi reconnaît-on un « indigné » algérien ? Il ne défile pas dans les rues, comme d’autres dans le monde arabe, au Yémen ou en Egypte, ni ne campe sous une tente comme en Espagne. Il ne porte aucune banderole, ne crie pas de slogans hostiles au pouvoir et ne se voit pour ainsi dire pas. L’« indigné » algérien existe, pourtant. Sa façon à lui de manifester: il ne vote pas.

Le 10 mai, 21 664 354 électeurs algériens, selon les chiffres du ministère de l’intérieur, sont appelés à élire 462 députés, lors d’un scrutin proportionnel à un tour. La future Assemblée algérienne, forte de 73 sièges supplémentaires, aura notamment la responsabilité d’approuver la nouvelle Constitution que lui soumettra, comme il s’y est engagé au début de l’année, le président algérien Abdelaziz Bouteflika, dont le troisième mandat à la tête de l’Etat doit s’achever en 2014.

Pour l’Algérie, cernée par des pays voisins en proie à d’importants bouleversements – au sud, la révolte touareg et le partage du Mali; à l’est, l’effondrement brutal des régimes tunisien et libyen; à l’ouest, l’arrivée au pouvoir des islamistes marocains -, ces élections revêtent un caractère stratégique.

Le plus grand pays du Maghreb, qui fêtera cette année le cinquantième anniversaire de son indépendance, peut-il se tenir durablement à l’écart des tumultes ?

DES RÉFORMES POLITIQUES SANS NÉGOCIATION

Prises dans la foulée du « printemps arabe », toute une série de mesures ont tenté de contenir l’effet domino. Des milliards de dinars ont été versés pour contenir le mécontentement des jeunes et augmenter les salaires des fonctionnaires, avec effet rétroactif. A Alger, la multiplication des voitures aux plaques d’immatriculation neuves est un signe. Mais cette redistribution subite, puisée dans la rente pétrolière, a ses limites. En mars, le taux d’inflation annuel, en atteignant 5,3 %, a été bien supérieur à celui de 2011. Des réformes politiques censées souffler un vent de liberté, mais contestées, ont aussi été entreprises : lois sur les partis, les associations, la presse, la représentation des femmes.

« Tout cela s’est fait dans le régime de l’octroi, du fait du prince, pas dans celui de la négociation », observe Mohamed Hennad, maître de conférences à l’Ecole nationale supérieure de sciences politiques d’Alger.

Le portrait officiel du Président Abdelaziz Bouteflika dans la salle d'attente du premier ministère, en avril 2012, à Alger.

Désormais, les autorités algériennes espèrent consolider l’édifice avec les élections législatives dont elles attendent une légitimité renforcée. D’où les appels insistants à venir voter, par SMS sur les téléphones portables ou par des interventions répétées à la télévision. Le chef de l’Etat lui-même n’a pas hésité à fixer très haut la barre de l’enjeu en comparant ces élections au 1er novembre 1954, date du début de l’insurrection algérienne contre l’ancienne puissance coloniale.

Plus prosaïque, le premier ministre, Ahmed Ouyahia, également président du Rassemblement national démocratique (RND, parti de la coalition gouvernementale), a appelé au « vote utile ». Dans un entretien au Monde, le 7 avril, M. Ouyahia avait qualifié de « vaccin pour protéger l’Algérie«  des élections « réussies ».

Réponse lapidaire d’un « indigné » algérois, qui ne votera pas : « Pour être vaccinés, ça, on est vaccinés ! » « Au contraire, ironise de son côté M. Hennad, les élections ont été plutôt un virus pour nous… »

L’ESPRIT RÉVOLUTIONNAIRE DE JANVIER 2011 PERSISTE

L’abstention, premier parti d’Algérie ? L’« indigné » algérien se souvient. Les manifestations des jeunes en 1988, décrites aujourd’hui à l’unisson en Algérie comme la « première révolte arabe », avaient été suivies d’une période d’ouverture marquée par l’introduction du multipartisme, la création d’une presse libre et de nombreuses associations. Mais en 1991, devant la victoire annoncée du Front islamique du salut (FIS), le processus électoral avait été interrompu, aboutissant, pendant plus d’une décennie, à une terrible période de glaciation et à une guerre civile (entre 100 000 et 200 000 morts selon les estimations) dont la société algérienne porte encore les stigmates.

Vingt ans plus tard, en janvier 2011, alors que la Tunisie s’embrasait, des émeutes ont éclaté en Algérie, causant la mort de 5 jeunes et faisant plus de 800 blessés, mais le mouvement, suivi de quelques manifestations en février, a tourné court.

Refoulée, la volonté de changement persiste néanmoins. « Cette fois, explique M. Hennad, si les tenants du pouvoir tiennent tellement à une forte participation aux élections, c’est parce qu’ils pensent que cela signifiera que la majorité des Algériens préfère s’inscrire dans une démarche soi-disant démocratique au lieu de recourir à la violence pour imposer le changement. Il faut se rendre à l’évidence : ils sont très inquiets quant à leur avenir eu égard aux dégâts qu’ils ont occasionnés au pays. »

Sur les 44 partis et listes indépendantes en lice, une vingtaine, qui attendaient parfois depuis plus d’une décennie le précieux sésame, ont obtenu l’agrément nécessaire pour pouvoir tenir des réunions publiques et présenter des candidats – à charge pour certains, inconnus jusqu’ici, de se faire connaître en quelques semaines.

Même le Front des forces socialistes (FFS), le plus vieux parti d’opposition, dirigé par l’une des figures de la guerre d’indépendance, Hocine Aït Ahmed, installé à Genève, a décidé de concourir après des années d’abstinence. Près de quinze ans !

« Aujourd’hui, il y a possibilité [de participer] parce que les régimes d’Afrique du Nord sont en difficulté, surtout les dictatures, a déclaré son secrétaire général, Ali Laskri, le 27 avril, lors d’une réunion de militants à Alger. On a vu ce qui s’est passé en Libye et aussi en Tunisie. »

Jusqu’ici président de la Ligue algérienne des droits de l’homme, l’avocat Mustapha Bouchachi dirigera la liste FFS à Alger. Trop tard pour Mohamed, journaliste et « indigné » : « Je ne suis pas inscrit sur les listes. De toute façon, cela fait des années que je ne vote plus. »

LES « INDIGNÉS » ALGÉRIENS DÉGOÛTÉS

Depuis le 15 avril, date du début de la campagne officielle, peu d’Algériens participent aux rassemblements politiques, au point, relevait l’Agence France Presse (AFP), que certains d’entre eux ont dû être annulés. Les panneaux électoraux, dressés dans 48 wilayas (préfectures), restent parfois vides, ou sont détruits. Même la présence de 500 observateurs internationaux, dont, pour la première fois, une dizaine envoyés par l’ONU et 120 par l’Union européenne, en plus des 200 personnes accréditées par l’Union africaine et de 100 autres par la Ligue arabe, conviés dans l’espoir de combattre le soupçon récurrent de fraude, ne convainc pas.

« Nous avons 45 000 bureaux de vote, les observateurs étrangers se trouveront dans la situation de faux témoins », assure un universitaire. Les doutes se sont accrus avec la nomination du ministre de la justice, Tayeb Belaïz, à la tête du Conseil constitutionnel, chargé notamment de proclamer les résultats des élections. Même la création d’une commission nationale de supervision des élections, composée de magistrats désignés par le chef de l’Etat, n’a pas suffi. Les « indignés » algériens se disent dégoûtés.

Persuadés que les législatives ne servent qu’à assurer un (confortable) revenu à des parlementaires corrompus et inefficaces, ils boudent les urnes, comme en 2007 où le taux d’abstention avait dépassé les 60 %. Certes, ils sont plutôt citadins par rapport à l’intérieur du pays, où le poids des tribus, des clans familiaux et des autorités est plus important et où l’abstention est moindre.

« VOTER ? POUR QUOI FAIRE ? »

Mais les rebelles des urnes n’ont pas d’âge et se recrutent dans toutes les couches de la société. « Madame, je ne vote plus depuis 1962 ! [date de l’instauration, jusqu’en 1989, du parti unique, le Front de libération nationale]« , s’insurge un retraité. Les jeunes haussent des épaules. « Voter ? Pour quoi faire ? » interroge Abdelkader, 23 ans, au chômage.

Mourad, employé dans le secteur du tourisme, explose : « Jamais je n’irai voter ! Et vous savez quoi ? On m’a proposé 11 000 dinars [environ 112 euros au cours officiel] par jour pour aller surveiller le vote… Mais jamais je ne ferai ça, même si je gagne 25 000 dinars par mois, jamais ! »

Parfois, l’« indigné » algérien, pauvre dans un pays riche, se révolte. Il dresse des barricades sur la route, incendie des pneus, affronte des policiers, mais toujours dans son quartier, et pour des motifs bien précis: le logement, l’emploi, la vie chère. La récente flambée des prix des fruits et légumes mobilise bien plus que les réunions de partis inaudibles, qui ne présentent d’ailleurs pas de programme, ou si peu.

A Alger, un groupe de jeunes femmes portant le foulard islamique, en avril 2012. Sur les quelque 25 000 candidats briguant les 462 sièges de députés, 7 646 sont des femmes. La plupart sont voilées et possèdent un diplôme universitaire.

« La pomme de terre fait de l’ombre aux urnes », écrivait ainsi le 23 avril le journal en ligne Maghreb Emergent. Il ajoute: « Dans un contexte de campagne électorale sans aspérités, la désaffection (…) à l’égard du scrutin est aggravée par la hausse des prix dont la pomme de terre est devenue le symbole par excellence. »

Au point, rapportait le site, qu’Abdelmadjid Sidi Saïd, le secrétaire général de l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA), seul syndicat reconnu par les pouvoirs publics, y aurait vu un quasi-complot contre les élections, en tout cas « quelques possibles facteurs politiques en relation avec le 10 mai prochain »! Dans les cas les plus extrêmes, des « indignés » s’immolent par le feu. Le 29 avril, à 360 kilomètres à l’est d’Alger, dans la commune de Jijel, un vendeur âgé de 25 ans s’est aspergé d’essence qu’il a enflammée, pour protester contre la destruction de son commerce de fortune, avant d’être évacué vers le centre des brûlés de Constantine. Immédiatement après, des émeutes ont éclaté.

UNE SOCIÉTÉ DÉPOLITISÉE

Combien sont-ils, ces désespérés, qui n’ont pas, jusqu’à présent, suscité de mouvement comparable à l’exemple tunisien ? Aucun décompte ne permet de les recenser, mais régulièrement la presse algérienne se fait l’écho de ces tentatives à l’issue parfois tragique.

Aucune formation n’est épargnée par la crise profonde de la société algérienne. Ni le vieux parti de la guerre d’indépendance, le FLN, miné par un conflit interne; ni le FFS, trop longtemps absent de la scène politique; ni les partis islamistes, marqués par l’absolutisme de l’ex-FIS. Alors qu’autour de l’Algérie, en Tunisie et au Maroc notamment, les islamistes sont parvenus au pouvoir, les partis frères algériens se présentent en ordre dispersé.

Le Mouvement de la société pour la paix (MSP, ex-Hamas, proche des Frères musulmans), sorti en janvier de la coalition gouvernementale tout en maintenant ses quatre ministres, s’est certes allié à deux autres formations, El Islah (Réforme) et Ennahda (Renaissance), pour créer une affiche commune, Alliance de l’Algérie verte (AAV), mais il ne semble pas en mesure de s’imposer.

A Alger, au centre ville, une permanence électorale du parti RND, dont le premier ministre algérien M. Ouyahia est issu.

Pas plus, malgré ses annonces anticipées de victoire, qu’Abdallah Djaballah, qui dirige un nouveau parti islamiste, le Front pour la justice et le développement (PJD), et qui fait parfois figure de favori. « Je ne crois pas qu’un seul parti puisse se rapprocher du taux permettant d’obtenir la majorité, a commenté, sûr de lui, le ministre de l’intérieur Daho Ould Kablia dans un entretien le 24 avril au quotidien Ennahar. Les sièges seront éparpillés entre les partis. »

Aucun sondage, aucun parti ne s’est d’ailleurs risqué à pronostiquer un score ou une projection du futur visage de l’Assemblée algérienne. « Le système algérien a tout fait pour dépolitiser la société », déplore Sabrina Zouaoui, jeune juriste de 29 ans, qui milite pour le boycottage des élections. « Ce désintéressement pour le politique s’explique par une pratique non saine de distribution : on a corrompu le peuple », affirme le politologue Mohamed Hennad, qui dit s’attendre « à des problèmes, plutôt après les élections ». Car, ajoute-t-il, « il existe un consensus dans la société pour un changement, mais à l’algérienne, de l’intérieur ».

Cette aspiration s’exprime, par différentes voies, dans l’abstention – comme dans le livre Un rêve algérien, chronique d’un changement attendu (Editions de l’Aube, 98 pages , 13,20 euros), que vient d’écrire un jeune Franco-Algérien, Tarik Ghezali.

Il conclut par ces mots : « A l’heure d’une crise mondiale sans précédent, d’un printemps arabe historique, d’un statu quo algérien intenable (…), ce qui est farfelu et fantaisiste, c’est de penser qu’on va pouvoir continuer comme avant, ou presque. »

Isabelle Mandraud (Alger, envoyée spéciale)
LeMonde.fr 09 05 2012


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