DzActiviste.info Publié le ven 20 Déc 2013

Algérie : l’avenir de l’Homo oeconomicus en péril?

Partager

Akram BELKAIDPic0013Pic0013SEhttp://liliamarsali.wordpress.comPic0013
Posted on December 19, 2013by Lilia Marsali

Akram Belkaïd est journaliste et essayiste, rédacteur en chef d’Afrique Méditerranée Business (AMB). Il est l’auteur de Retours en Algérie  paru chez Carnetsnord. Il publie régulièrement des chroniques dans divers journaux (dont le Quotidien d’Oran et Le Monde diplomatique) qu’il met à jour dans son blog.

 Docteur Salah – Eddine Sidhoum exerce  la fonction de chirurgien orthopédiste en Algérie. Il est également un  défenseur  des Droits de l’Homme et publie quotidiennement ses articles dans Le Quotidien d’Algérie.

Propos recueillis par Lilia Marsali.

L’étude ethnographique récente révélant l’Algérie comme Etat musulman majoritaire qui contrôle le système électoral en compétition dans les zaouïas via le blanchiment d’argent des grands Tycoon vous paraît-elle fondée ? Pourquoi ?

Salah – Eddine Sidhoum : Dans votre question, il y a 2 éléments à préciser.

Tout le monde sait qu’en Algérie, les élections ont toujours été truquées par le pouvoir illégitime issu du coup de force de l’armée des frontières contre le gouvernement provisoire (GPRA) au lendemain de l’indépendance. Ce pouvoir n’a fait que reprendre les méthodes coloniales du gouverneur général Naegelen. La question de l’injection de l’argent sale et de l’achat des voix est apparue pratiquement après le coup d’Etat de 1992 et plus particulièrement depuis les « élections » législatives de 1997 où la fraude fut massive, donnant à un parti né quelques mois avant (RND), la majorité. Et depuis, avec l’apparition des nouveaux riches qui ont profité de la tragédie des années 90, cette pratique est devenue  courante dans les « élections » municipales et législatives. Tout le monde connait les noms de députés ou maires-trabendistes notoires des différentes villes d’Algérie qui se font « élire » grâce à ce qu’on appelle ici la « chekara ».

Le problème de la récupération et de l’instrumentalisation des zaouias n’est pas propre au régime algérien. C’est une pratique qui remonte à la colonisation. Là encore le régime algérien n’a fait que reprendre les méthodes coloniales. La lutte de l’association des Oulémas contre l’archaïsme pour ne pas dire le charlatanisme d’une grande partie des zaouias, la guerre de libération nationale et après l’indépendance, leur interdiction par le colonel-président Boukharouba (dit Boumediene) ont permis de mettre ces confréries entre parenthèse durant plus de deux décennies. Elles ont repris du poil de la bête avec la désignation du colonel Bendjedid à la présidence du pays et ce, pour une raison très simple : les beaux-parents de ce colonel-Président appartenaient à une puissante confrérie de l’Ouest. Et depuis 1999, les zaouias feront ouvertement partie  de la base sociale du régime dont le pouvoir apparent est dirigé par Bouteflika.

Et c’est cette base sociale constituée de thuriféraires et rentiers du système (intellectuels de service, syndicalistes véreux, ex-miliciens, fonctionnaires du FLN, « leaders » de partis décoratifs, cadres de l’administration cooptés par la police politique, zaouias, importateurs et autres…..) qui sera mobilisée lors des rendez-vous électoraux pour faire croire à l’opinion, surtout internationale qu’il y a  un semblant d’élections et de vie politique.

Akram Belkaïd :  Il est difficile de répondre à une question aussi large. Une chose est certaine, les zaouïas ont retrouvé une nouvelle influence depuis la fin des années 1990 alors qu’elles avaient été marginalisées après l’indépendance. On ne peut négliger désormais leur importance politique et électorale.  Quant à la question du blanchiment, je pense que ce thème est plus large et déborde de loin la question des confréries. L’importance du secteur informel le montre : il y a plusieurs centaines de milliards de dinars qui circulent hors des circuits bancaires. Cela ouvre la voie à toutes les dérives y compris politiques.

     Est-ce à en conclure que l’Algérie figurerait parmi les pays avant-gardistes de l’incompatibilité théorique entre  l’Islam et  la Démocratie ?

S-E S : Non, la question de l’incompatibilité entre l’Islam et la démocratie ne se pose ni en Algérie ni dans les pays musulmans. L’Islam est la religion de l’écrasante majorité du peuple Algérien et la démocratie est un moyen de gestion politique de la société, le moins mauvais pour reprendre le démocrate W. Churchill. Cette « incompatibilité » n’existe que dans l’esprit des extrémistes des deux bords. Les extrémistes laïcs, avec leur complexe de colonisés mentaux et pour plaire à l’Occident, voudraient déraciner la société algérienne de ses valeurs ancestrales et voient en l’Islam un facteur de blocage. Les extrémistes se réclamant de l’Islam (et qui en réalité n’ont rien compris au «phénomène coranique ») et avec leurs visions fumeuses importées de certaines contrées d’Orient,  voient en la démocratie un sérieux rival à la religion.

AB : Non, je ne le pense pas. L’islam n’a rien à voir avec ceci. C’est d’abord d’un système politique qu’il s’agit et de son refus de permettre à l’Algérie de s’ouvrir et de se moderniser. Quand il n’existe pas d’Etat de droit et de contre-pouvoirs, on en arrive à des dérives de toutes sorte. Pour moi, il n’y a pas d’incompatibilité entre islam et démocratie, bien au contraire. Il n’y en a pas non plus entre islam et Etat de droit. A condition, bien sûr, que la religion ne soit pas instrumentalisée par des gens qui, finalement, n’ont rien d’autre à proposer.

Pensez-vous que le système économique hybride algérien tantôt à main visible tantôt à main invisible ouvre une porte minuscule à un processus agraire, industriel  épargnés de toute corruption ?

S-E S : C’est une offense à la science économique que de parler de système économique en Algérie. Le régime mafieux que constitue l’oligarchie militaro-financière, véritable pouvoir de décision,  se partage l’essentiel des secteurs de l’importation. Aucun véritable investisseur (au sens noble du terme) n’a de chance d’avoir sa place en Algérie. Nous sommes passés d’une « économie » étatique (en réalité un véritable capitalisme d’Etat, pour reprendre nos amis de la gauche), à une « économie » pseudo-libérale aux mains de véritables voyous et autres  brigands en costume-cravate. C’est ce que certains appellent l’économie de bazar. L’assassinat de notre agriculture, notre dépendance alimentaire pratiquement quasi-totale de l’étranger, notre semblant d’industrie réduite à de la ferraille et plus grave un enseignement à la dérive, le tout baignant dans une corruption généralisée voire institutionnalisée, ne permettent nullement un développement normal du pays

AB : Non, ce n’est pas possible. Rien ne remplace un Etat de droit et un système transparent avec des pouvoirs et des contre-pouvoirs. Un système où celui qui dirige, gère ou commande est redevable devant les autres. Le système doit compter plus que les hommes. La corruption est inévitable, quel que soit le pays dans lequel on vit. La différence réside dans les moyens législatifs, politiques et même culturels qu’on se donne pour lutter contre elle.

 Des avocats de la protection de l’enfance s’alarment du manque de législations au sein des juridictions algériennes quand bien même le traité international des droits de l’enfant eût été ratifié. Ils sonnent l’alarme sur les mauvaises redistributions des richesses nationales et leurs conséquences multiples dans la vie quotidienne de milliers d’enfants algériens. Quel devenir pourl’homo oeconomicus en Algérie se dessine dans un système économique mi- primitif, mi- civilisé ?

 S-E S : Vivant en Algérie et suivant l’actualité de près, sincèrement, il ne me semble pas avoir entendu parler de ces avocats pour la protection de l’enfance et encore moins  de gens qui s’alarment du manque de législations la concernant. Ce que vous soulevez comme problème se pose dans des pays normaux, aux institutions réelles, pas dans un pays aux institutions factices où un régime illégitime bafoue ses propres lois. La redistribution des richesses nationales constituées essentiellement de la rente pétrolière concerne seulement la base sociale du régime. En aucun cas, elle ne profite aux citoyen(ne)s de l’Algérie profonde. Allez voir dans quelle situation se trouvent nos hôpitaux et dans quelles conditions sont scolarisés nos enfants à quelques encablures seulement de la capitale. Le phénomène des harragas n’est pas un caprice de notre jeunesse. Le fait de braver le danger  en se jetant à la mer à bord d’embarcations de fortune pour quitter définitivement leur pays traduit le profond désarroi d’une jeunesse sans présent ni avenir. Et ce n’est pas  la propagande du pouvoir et ses faux chiffres concernant le chômage qui vont nous faire croire le contraire. Donc ce problème de redistribution équitable des richesses à l’ensemble du peuple ne peut voir un début de solution qu’avec un pouvoir légitime issu de la volonté populaire et dans un Etat de Droit.

AB : C’est tout le peuple qui subit la violence et se l’inflige à lui-même. La question est simple : qui croit en ce pays? Je ne parle pas des slogans ou de l’hystérie qui accompagne les matchs de football ou les polémiques avec le voisin marocain. Qui croit en l’Algérie ? Qui a un vrai projet pour elle ? Réfléchir à ces deux questions, c’est commencer à chercher la solution.

Quel contrat social souhaiteriez-vous voir établi en Algérie ?

 S-E S : Avant de parler de contrat social, il faudrait d’abord parler d’un contrat politique entre les différentes forces réelles du pays, sans exclusion aucune, en vue d’un changement radical du régime. On ne peut parler de contrat social dans un pays totalement désarticulé institutionnellement et gangréné par une corruption généralisée. Ce n’est qu’après ce changement, qu’un contrat social peut être envisagé – et c’est une nécessité au vu de la situation déplorable du pays – entre les différents acteurs politiques et sociaux en vue de la reconstruction du pays détruit par plus de 50 ans de gabegie et de laisser-aller. Un contrat social basé sur la justice, l’égalité des devoirs et des droits et une répartition équitable des richesses nationales et ce, dans le cadre d’une République démocratique et sociale, ancrée dans ses valeurs civilisationnelles et ouverte sur l’Universel.

AB : Je suis libéral au sens anglo-saxon, c’est à dire d’une sensibilité de gauche mais à condition que l’on ne bride pas l’initiative individuelle. Qu’on lâche la bride aux Algériens dans tous les domaines et on verra le résultat. L’Etat n’a pas à se préoccuper de la vie des gens ni même à intervenir dans leurs projets. Ce doit être un garde-fou contre les dérives qu’elles soient politiques ou économiques. Ce doit être aussi un stratège sans pour autant être un acteur économique omniprésent. Il faut défendre le service public et les mécanismes de solidarité sociale, mais il faut aussi arrêter de brimer le secteur privé. De leur côté, les Algériens doivent cesser de se comporter de manière égoïste en n’ayant aucune conscience du bien commun. Il est urgent que l’on parle du vivre-ensemble.


Nombre de lectures: 312 Views
Embed This