DzActiviste.info Publié le sam 29 Juin 2013

ALGERIE. Les cartes maîtresses de la succession politique.

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ChrikiIn http://www.algeria-watch.org/

Risques internationaux, 26 juin 2013

Le revoilà, en chair et en os, filmé le 11 juin, devant les lambris de la République française, en compagnie d’Ahmed Gaid Salah, le vieux chef d’état-major des armées algériennes, et du Premier ministre Abdelmalek Sellal. Le président algérien Abdelaziz Bouteflika ne semble pas très en forme, mais il est vivant, comme ne cessaient de le répéter les communicants accrédités et comme tous les Algériens ont été conviés à le constater, le 12 juin, sur les écrans de leur chaîne publique.

Selon ses médecins, une simple petite période de réadaptation fonctionnelle devrait suffire avant qu’il ne rentre en Algérie, deux mois environ après l’accident vasculaire cérébral qui avait, le 27 avril dernier, entrainé son admission d’urgence à l’hôpital militaire d’Alger puis son transfert à l’hôpital du Val-de-Grâce à Paris.

Pourtant, rien ne dit que le compromis sommaire auquel étaient parvenus les généraux algériens et l’entourage du président pour encadrer sa succession pourra être mis en œuvre. Ce scénario prévoyait une révision de la Constitution aboutissant à la réélection de Bouteflika en avril 2014, un ravalement de façade des services secrets (le « DRS », « Département Renseignement et Sécurité », ex-sécurité militaire, dirigé par le général Médiène, dit « Toufik ») permettant de pérenniser l’institution, et le report du choix d’un successeur consensuel au-delà de 2014, au cours du quatrième mandat présidentiel de Bouteflika.

Il se pourrait que ce calendrier soit modifié. Certes il y a peu de risque qu’une procédure d’empêchement soit engagée puisqu’elle dépend essentiellement du bon vouloir du président de la Cour constitutionnelle, un très proche du président. Certes, la « maison présidence » est tenue, pour ne pas dire cadenassée, par Saïd Bouteflika, le frère cadet d’Abdelaziz.

Mais les cartes politiques ont été rebattues. Ceux qui avaient toujours été hostiles à l’option d’une réforme constitutionnelle permettant l’instauration d’une vice-présidence (considérant qu’elle serait un « boulevard » offert à l’avènement de Saïd Bouteflika) redressent la tête. L’armée s’est réorganisée sous la haute autorité du DRS, avec, signe inquiétant, une résurgence, aux différents niveaux de commandement, de plusieurs généraux réputés pour leur brutalité. Et aux échelons intermédiaires, nombre de jeunes colonels ne cachent plus leur exaspération.

Le vide au sérail
L’année 2012 et le début 2013 ont été marqués par une succession de petits meurtres politiques entre « amis » de l’ex-majorité présidentielle. Celle-ci regroupait initialement le FLN, le RND (Rassemblement national démocratique) et le MSP (ex-Hamas, parti islamiste créé par le pouvoir algérien pour contrer l’influence du FIS, « Front Islamique du salut », interdit depuis sa victoire aux élections de 1992).

Les leaders de cette majorité présidentielle Abdelaziz Belkhadem pour le FLN, Ahmed Ouyahia pour le RND et Bouguerra Soltani pour le MSP ont tous les trois été sortis du jeu.

Le secrétaire général du FLN (dont le président n’est autre que Bouteflika), Belkhadem a dû céder sa place face à un « front du redressement » qui a certainement reçu l’aval du chef de l’État. Mais, en contrepartie, Ahmed Ouyahia qui passait pour être le protégé de l’aile dure de l’armée a perdu, à la fois, sa fonction de Premier ministre en mai 2012, puis la direction de son parti, le RND.

Bouguerra Soltani a, lui, été défait par les cadres du MSP qui ne lui ont pas pardonné la défaite de leur parti lors des dernières élections locales de 2012. Le MSP ne représente d’ailleurs plus grand-chose du fait de ses divisions internes qui ont abouti à la création de deux partis dissidents : le Front du changement de Menasra et le TAJ de Amar Ghoul.

La nature ayant peur du vide, cette hécatombe s’est accompagnée d’un retour et d’une arrivée. Le retour, c’est celui de Saïd Bouteflika, qui avait été auparavant plus ou moins mis sur la touche, du fait de plusieurs affaires de corruption, et empêché, il y a deux ans, de créer son propre parti sur la base de l’association des anciens combattants de la guerre de libération nationale. Mais, désormais, en tant que conseiller de son frère ainé à la présidence, il y décide de tout, même s’il n’a pas la fonction officielle de le faire. Il est à la fois l’éminence grise du pouvoir civil et la bête noire du DRS qui ne cesse d’accumuler des « preuves » de scandales potentiels contre lui. Roi de l’intrigue, Saïd constitue, de son côté, de copieux dossiers contre ses détracteurs.

L’arrivée, c’est celle de Abdelmalek Sellal, nommé Premier ministre en septembre 2012, pour remplacer Ahmed Ouyahia dont il est un peu l’antithèse : relativement jeune pour la scène politique algérienne (65 ans) il est aussi jovial que l’autre était austère. C’est un technocrate, énarque, alors que son prédécesseur était chef de parti. Ancien ministre des ressources en eau, il peut afficher un bilan honorable. Il plait à la presse, aux chancelleries occidentales, aux chefs d’entreprises… Et surtout, ne fait de l’ombre à personne, ce qui plait aussi bien au DRS qu’à la présidence.

Depuis l’AVC de Bouteflika, cet attelage a tenu le coup sur le devant de la scène politique, ce qui place Sellal en « pole position » dans le cas d’un décès prématuré (avant avril 2014) de Abdelaziz Bouteflika. Dans ce cas, Saïd ne pèserait plus très lourd à la présidence. Des élections devraient être organisées dans les 60 jours.

Certes il y a d’autres prétendants potentiels à la magistrature suprême : les anciens ministres Ali Benflis et Mouloud Hamrouche, plusieurs candidats auto-proclamés, chef de petits partis sans base réelle. On parle aussi de l’ancien président Zéroual que certains voudraient faire sortir de sa retraite sans même savoir si l’intéressé y tient vraiment. Mais quels qu’ils soient, il leur faudra l’adoubement de l’armée et du DRS. Une fois de plus, tous les regards se tournent dans cette direction.

L’armée et les services
Le DRS de Toufik Médiène qui avait été ébranlé par le scandale du BRC en 2006 est parvenu à reprendre son influence déterminante sur les autres secteurs de l’armée algérienne.

Petit retour en arrière : BRC, pour « Brown and Root Condor », était une co-entreprise de l’américaine Halliburton et de la Sonatrach qui, depuis sa création en 1994, avait remporté d’innombrables contrats en Algérie… Jusqu’au contrat fatidique des « valises de commandement » destinées à l’armée algérienne, qui étaient en fait « piégées » pour permettre aux services américains d’espionner lesdits commandants algériens, un scandale que les services secrets russes se firent un plaisir de révéler aux généraux algériens. BRC fut dissoute, mais le général Médiène, réputé proche de cette entreprise et, de toute façon, proche de l’équipe de Bush aux USA, n’en sorti pas indemne. Vers cette époque, en septembre 2007, le DRS avait aussi été affaibli par la mort de son numéro 2, Smail Lamari, à ce poste depuis 1990, et principal responsable des coups tordus — et sanglants – des années noires.

Cependant, après le retrait du général Larbi Belkheir (ancienne éminence grise du régime, détenteur du pouvoir réel tout au long de la « sale guerre » des années 1990) en 2008, puis sa mort, en 2010, il ne restait plus que Médiène pour tenir ce rôle d’arbitre entre les généraux qu’avait si bien su jouer Belkheir.

Peu après, fin 2011 la direction du DRS s’est trouvée renforcée par une nomination de tout premier plan : celle du général Athmane Tartag (dit Bachir), dont la réputation de tortionnaire n’est plus à faire en Algérie après ses années passées à la prison du CPMI (centre dépendant du DRS) de Ben Aknoun, de 1990 à 2001. Il est désormais responsable du département de la sécurité intérieure (DSI) au sein du DRS, et chargé accessoirement, à ce titre, de toutes les investigations sur les affaires de corruption.

C’est lui aussi qui commande le GIS (Groupe d’intervention spéciale) qui dépend du DSI et qui est intervenu dans la reprise du site gazier d’in Aménas en janvier dernier, aux côtés de la gendarmerie nationale et de trois compagnies de commandos parachutistes. Selon des témoins sur place, c’est lui qui aurait pris la décision (contre l’avis des autres responsables militaires) de faire bombarder le site dès le lendemain de l’intrusion des terroristes, avec trois hélicoptères. Les missiles à guidage laser ont tué onze terroristes, mais aussi, du même coup, les trente otages qu’ils détenaient.

Parallèlement une remise en selle très médiatique a été entreprise pour redorer le blason du général Tartag, notamment par des journalistes algériens connus pour être les correspondants du DRS. Il est présenté comme « l’homme du renouveau », celui qui nettoie les ministères de leur corruption endémique et celui qui rajeunit les services secret dans le sens d’un plus grand professionnalisme. Autant dire que bien des Algériens sont sceptiques.

Et cela d’autant plus qu’à la direction du DRS, un autre ancien tortionnaire Mhenna Djebbar, ex-patron du centre « CTRI » — « Centre Territorial de Recherche et d’Investigation » du DRS – de Blida, du temps des années noires (selon plusieurs témoignages, il aurait trempé dans l’enlèvement de moines de Tibéhirine en 1996) est devenu, lui aussi, en 2005, l’un des adjoints directs du général Médiène, en tant que chef de la direction « DCSA » du DRS.
Le DRS n’est cependant pas la seule composante de l’armée algérienne à être remise sous la coupe de dirigeants surtout connus pour leur férocité.

Après la dégradation de la situation au Nord-Mali, l’Armée Nationale Populaire a en effet décidé de réorganiser la protection des frontières. En particulier, deux nouvelles sous-régions militaires ont été créées, respectivement rattachées à la 4e région (Ouargla) et à la 6e (Tamanrasset). Ces réorganisations ont permis de promouvoir des généraux particulièrement « éradicateurs » comme le général-major Amar Athamnia (ancien commandant du douzième RPC, connu sous le nom de « régiment des assassins »).

Mais cette reprise en main et, en particulier, la façon dont a été gérée la contre-offensive d’In Aménas, a aussi créé des remous au niveau de l’encadrement intermédiaire de l’armée algérienne. De jeunes colonels n’hésitent plus, semble-t-il, à marquer leur désapprobation face à ces méthodes musclées qui leur semblent appartenir à « un autre âge ».

Dans la situation d’incertitude qui accompagne la question de la succession du président Bouteflika – question aggravée par l’accident cérébral qui pourrait accélérer ce processus – un nouveau verrouillage de la société algérienne se met donc en place. Il faut reconnaitre, aussi, que les régimes islamistes nouvellement portés aux commandes en Afrique du Nord (notamment en Tunisie et Égypte) n’offrent guère d’alternative enthousiasmante pour les électeurs algériens.

Mais si les risques de déflagration politique sont réduits par la contrainte, les espoirs de changement sont aussi bien maigres… Sauf que le régime devra composer avec sa jeunesse, à un moment où la rente pétrolière commence à décliner, offrant moins d’opportunités en matière de compensation sociale.
La société civile algérienne semble, en tout cas, prête à s’engouffrer dans ce mince espace de liberté. A sa manière elle prépare, elle aussi, l’après-Bouteflika et le changement, inéluctable, de génération qui va de pair.

Publié avec l’aimable autorisation de Risques Internationaux


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