DzActiviste.info Publié le lun 12 Nov 2012

Algérie: Les membres de l’oligarchie sont des expatriés.

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Nacer Djabi. Dr en sociologie politique, chercheur au Cread , université d’Alger

«Quand de hauts responsables vont en France, ils ne voyagent pas mais rentrent chez eux»

Quel rapport entretient, selon vous, le ministre, en particulier, et le commis de l’Etat, en général, avec l’argent, le confort et les privilèges. Dans votre ouvrage Al Wazir Al Jazaïri, Oussoul Oua Massarat (le ministre algérien, origine et trajectoire)n vous insistiez sur les origines «paysannes» de l’élite ministérielle.Comment interfèrent-elles sur ce rapport ?

Dans cet ouvrage, je n’ai pas traité la relation du ministre avec l’argent sachant que la question est sensible au sein de la société algérienne, surtout quand cet argent rime avec politique. La société algérienne n’a pas encore résolu ses conflits historiques avec l’argent, considéré avec beaucoup d’hypocrisie, aimé et adulé, convoité légalement et illégalement mais appelé par ailleurs «wassekh edounia», «souillure de ce bas monde». Le modèle économique (rentier) et politique (Etat centralisateur) explique beaucoup des comportements et relations de l’élite, dans sa configuration large, vis-à-vis de l’argent. Des paramètres liés notamment à la situation familiale entrent en jeu. L’étude a démontré l’absence d’homogénéité et les dissymétries sociales traversant l’élite. Au sein de celle-ci, on y trouve aussi bien les enfants issus des grandes familles de possédants, ceux de la classe moyenne et/ou issus de la petite paysannerie, des familles d’artisans, ouvriers agricoles, etc. Ceux ayant rejoint en tous les cas la ville à une période particulière de leur vie et ont bénéficié notamment de l’enseignement, ce qui leur a ouvert la voie de l’accession à l’élite et à rejoindre le gouvernement. Leur rapport à l’Etat a en quelque sorte «standardisé» leur comportement et relation avec l’argent. Une relation «cachée», empreinte d’hypocrisie  au sens social, surtout que l’Algérie traverse une phase de transition économique, avec passage d’une économie publique à une économie basée sur le privé et d’un modèle de propriété publique à privée. Cette transition profite à certains, d’autres en tirent moins profit. Parmi les ministres par exemple, on en trouve ceux ayant acheté au dinar symbolique leur villa cossue, d’autres l’ont obtenue par l’intermédiaire d’une coopérative immobilière ou par le système de l’auto-construction. Disons aussi que parmi les ministres, certains habitent encore leurs appartements situés dans des immeubles et d’autres sont morts SDF. En conclusion, l’élite, qu’elle soit d’origine modeste ou aisée, considère l’Etat comme un générateur de rente dont il faut se rapprocher pour tirer bénéficie.
 
D’après les conclusions d’un rapport «officiel» dont le journal TSA a fait état : sur les 700 anciens ministres qui ont occupé des fonctions importantes au sommet de l’Etat, 500 d’entre eux se sont installés définitivement à l’étranger, alors que 90% de leur progéniture ont fait des études dans les universités étrangères ! Qu’est-ce que ces chiffres disent exactement au sociologue que vous êtes ?
 
J’ignore l’origine exacte de ces informations. Toutefois, le rapport qu’entretiennent les élites algériennes avec la France est empreint d’une somme d’étrangéité.
Souvent le rêve d’un cadre algérien, qu’il soit ministre, PDG ou haut responsable, est de posséder un pied-à-terre en France. Peut-être même avoir sa résidence principale à Paris plutôt qu’à Alger. Son fantasme, c’est aussi de faire un crochet par la capitale française à chaque fois qu’il fait un long voyage, son tour du monde, rêve d’y posséder plus d’un compte bancaire, de placer ses enfants dans les meilleures écoles et parfois même pense pouvoir y trouver remède à ses ennuis sexuels, etc. Bien sûr qu’il y a plusieurs facteurs pouvant expliquer pareille situation : le facteur explique pourquoi cette élite choisit de vivre en France après y avoir effectué des études universitaires. Il y en a même parmi les responsables algériens, parmi ceux issus des villes de l’intérieur, à avoir connu Paris avant même de connaître Alger. Certains cadres ont dû aussi s’y établir pour des raisons politiques et sécuritaires. La période instable de la décennie 90 a contraint nombre de ces élites politique et scientifique à fuir les assassinats, parmi elles des ministres dont les plus qualifiés ont rejoint les universités et centres de recherche. La langue comme facteur culturel explique aussi la profusion de liens, dont les liens de famille, qu’a cette élite avec la France. Par ailleurs, il suffit d’observer à l’aéroport d’Alger que dans les vols à destination de la France, les cadres et responsables algériens voyagent souvent avec un simple bagage à main : c’est la preuve qu’ils possèdent des maisons là-bas, qu’ils ne voyagent pas en fait. Pour ce qui est de la progéniture, elle renvoie au cœur des procédés de reproduction en cours dans la société algérienne. En dispensant un enseignement de qualité à ses enfants, en France et ailleurs en Occident, en épousant la nationalité française et en occupant des postes importants dans des sociétés internationales, cela signifie clairement qu’on est au centre d’une stratégie de reproduction des élites. Ces enfants gouverneront demain, comme le font déjà leurs pères, aux destinées de l’Algérie.
Mohand Aziri

   


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