DzActiviste.info Publié le mer 25 Sep 2013

Algérie : minuscule introduction à l’usage des étrangers

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By Kamel Daoud in Le Quotidien d’oran
Résumons : l’Algérie n’est pas une dictature. Mais ce n’est pas une démocratie. On y trouve de l’Emir Abdelkader dans les billets de banque et du Saâdani en peluche autour d’autres billets de banque. Ce n’est pas un pays totalement arabe mais il n’est plus un pays totalement lui-même, numide et indépendant. On y trouve du pluralisme mais le gagnant est toujours le parti unique. C’est un pays qui a vaincu l’islamisme mais c’est un pays où l’islamisme a vaincu le peuple. Il y a des émeutes chaque jour et une révolution par demi siècle seulement. C’est un pays pauvre émergeant mais c’est un pays riche qui s’enfonce aussi.

On peut y devenir milliardaire mais justement pour mieux le fuir et le quitter. On y est nationaliste mais on n’y aime pas sa nationalité.

En gros c’est un régime où les militaires sont dans les casernes mais où le pays y est lui aussi, en assimilé. Le président y est fort mais en même temps malade et faible et très vieux. Un président peut y nommer les généraux, un par un ; mais ils peuvent le nommer eux aussi, et en groupe.

Paradoxalement c’est un pays de jeunes mais qui vivent comme des vieux retraités. Avec des vieux qui gouvernent avec les audaces de leur première. Une carrière peut s’y arrêter à vingt ans et une autre commencer à 80. Les chiffres de vente des vins y augmentent de 14% chaque année. Et la construction des mosquées aussi.

Conséquence de centralisme, un ministre est faible là où un wali est hyperpuissant.

Paradoxalement, c’est un pays pour qui des gens sont morts mais qui sont morts pour que les suivants y meurent dedans. C’est aussi un pays qui a chassé la France mais c’est pour ne jamais la quitter et la voir partout où il va, où reste, où il rêve d’aller.

Tout le monde y fait les ablutions mais le pays reste aussi un pays sale.

En politique étrangère, l’Algérie n’est ni pour les interventions de l’Occident, ni contre l’Occident. Avec Bachar mais contre l’entêtement de Assad. Pour une solution au Mali mais en disant que ce n’est pas son problème. Pour un dialogue avec le Maroc mais sans le Maroc comme seul interlocuteur. Pour des excuses de la France mais pour des soins gratuits en France. Pour une refondation mais seulement entre deux refroidissements. Pour la paix, mais contre l’amour.

Les islamistes n’y font pas de la politique, c’est la politique qui les fait. Pour la lutte antiterroriste mondiale mais pas chez elle. Contre les djihadistes mais pour la réconciliation.

En économie, l’Algérie est pour une économie de marché mais étatique. On y encourage l’investissement mais on n’y aime pas le « privé » et on se méfie de l’étranger.

C’est un pays où le peuple ne se soulève pas, mais où le peuple n’est pas totalement couché. Une sorte de position oblique qui déroute l’analyse étrangère et introduit la géométrie dans la mathématique.

C’est donc une nation libre mais pas de ses ogres intimes. Qui a vaincu la colonisation mais pas la dégradation. C’est une historie glorieuse racontée avec mauvaise haleine. La nation aime le non alignement en politique étrangère et le zigzag en politique interne. Le pays n’a pas de but clair dans le monde mais chacun en a pour lui tout seul dans sa tête ou la tête de son épouse.

C’est donc une république non démocratique mais pas dictatoriale, policière mais pas militaire, monarchiste mais à deux ou collégiale, libérale mais pétrolière, populaire et populiste, indépendante mais pas toujours. Et ainsi de suite. Cela s’appelle la singularité algérienne, trou noir du sens dans l’empire des clichés.


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