DzActiviste.info Publié le jeu 1 Mar 2012

Ali Yahia Abdenour : « dans un bref délai l’accélération de l’histoire mettra en place un régime politique basé sur la démocratie, la liberté, la justice et les droits de l’Homme ».

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Acteur du mouvement national, Me Ali Yahia Abdenour est aujourd’hui la voix qui transcende époques et conjonctures. Il est l’un des rares hommes politiques de sa génération à avoir assumé le combat démocratique dans et avec son peuple. Fait exceptionnel dans un pays rongé par la censure, il est connu par les plus jeunes et par les plus anciens. Intervenant au moment où le pouvoir jette la justice dans des élections contestées, son avis est précieux. Entretien.
Algérie-Express : Dans votre contribution parue mercredi 22 février dans le journal  El Watan vous avez écrit que l’appel au boycott est entendu par le peuple. Peut-on comprendre par-là que vous appelez les Algériens à ne pas se rendre aux urnes ? La participation serait-elle plus bénéfique au système qu’au peuple ?
Ali Yahia Abdenour: Dans ma contribution au journal El Watan j’ai écrit : « l’appel au boycott, venu des profondeurs de la nation, est entendu par le peuple ». Nous ne faisons que suivre ce peuple qui a été une nation avant d’être un Etat. S’il faut demeurer attachés aux valeurs de notre lointain passé, à nos racines, à notre mémoire collective, il faut être aussi de son temps, laisser le temps au temps, savoir épouser son temps, épouser le 21ème siècle. C’est la nation composée de travailleurs, de chômeurs, de pauvres, de sans-logis, qui ne voteront pas parce que le pouvoir ne s’occupe pas d’eux, ne leur parle pas, ne les comprend pas, ne les aime pas, qui nous montre le chemin. A quoi peut servir une élection qui n’apportera pas le changement au moment où les dictatures chutent les unes après les autres, partout. A quoi peut servir une nouvelle APN, quand le prédisent de la République qui prétend tout savoir, décide de tout. La tendance du président à personnaliser et à centraliser à l’excès le pouvoir, à régner et gouverner à la fois, à tout contrôler, à bafouer les règles les plus élémentaires de la démocratie, à réprimer ceux qui posent les problèmes et cherchent à les régler, à supprimer les contradictions en éliminant les contradicteurs, à faire du gouvernement à sa dévotion et à son usage l’annexe de la présidence, du parlement deux chambres d’enregistrement, à réveiller les vieux démons du régionalisme en nommant à la plupart des postes de responsabilités ses proches, rendra cette APN comme le sénat qui la suivra en novembre prochain, inutiles et préjudiciables aux intérêts du pays. Les problèmes nombreux et complexes  réclament dans leur approche science et conscience, compréhension et tolérance, modestie et prudence, pour dominer les trois grands maux : le tribalisme politique, l’injustice sociale et le sous-développement culturel.
La participation aux élections législatives est bénéfique au pouvoir, pour faire croire au monde que les droits proclamés sont respectés, alors qu’il les réalise si peu, et se donner une image de démocrate, et pourquoi pas de progressiste même. Le pouvoir et ceux qui participeront à ces élections, se livreront à la manipulation, à l’intoxication, à l’anathème et à l’inquisition, contre ceux très nombreux qui sont pour le boycott. Mais comme l’a dit Jean Elleinstein, l’historien du parti communiste français : « parce qu’on voit monter la fièvre on accuse le thermomètre. Mais ce n’est pas parce qu’on veut casser le thermomètre, qu’on supprime la fièvre ». Toute attitude d’ostracisme, d’exclusion mère de l’intolérance, de sectarisme, qui sont les germes de tous les maux, sont à proscrire. Il faut écouter le peuple et ses élites réelles, et particulièrement ses jeunes qui ont du caractère, du courage, des certitudes, une forte sensibilité pour la démocratie, la liberté, la justice, le pluralisme politique, syndical et culturel, la justice sociale, pour prendre la température dont ils sont le thermomètre. Elle se révèle dans sa plus grande majorité, une grande force capable de drainer les énergies vers le boycott, pour mettre en échec le totalitarisme du pouvoir. Les jeunes, garçons et filles à égalité, sont la clé de la solution de la crise que traverse l’Algérie dont la cause profonde est le pouvoir dictatorial, l’espérance pour l’avenir, ou l’explosion à venir. Il faut passer le pouvoir, tout le pouvoir, dont presque tous les membres ont atteint l’âge de la retraite, à la génération de l’indépendance.
Donnez-vous crédit aux assurances de Bouteflika d’organiser des  élections honnêtes et transparentes ?
Le prédisent Bouteflika n’aime pas qu’on lui impose le terrain où Il doit se battre, il veut le fixer lui-même. Dans le bref discours qu’il a prononcé à l’ouverture de l’année judiciaire, il a déclaré que les élections, qui se sont déroulées au pays depuis l’indépendance nationales, sont des élections à la Naëgelen, du nom du gouverneur général de l’Algérie, célèbre dans le monde entier pour avoir organisé des fraudes massives aux élections à l’assemblée algérienne d’avril 1948. La différence, c’est que Guy Mollet, secrétaire général de la SFIO, a reconnu le trucage des élections. Il a déclaré : « Si les élections avaient été débarrassées de la tutelle administrative, Messali aurait recueilli 80% des voix. Il en recueille à peine plus de 15% ».
Le ministre de l’intérieur est aussi celui des élections. Lors des élections présidentielles du 8 avril 2004, Yazid Zerhouni avait déclaré devant la presse nationale et étrangère : « je ne peux déclarer d’autre élu que mon ami Bouteflika ». A l’élection présidentielle d’avril 2009, Bouteflika a été ‘’élu’’ par moins de 12% des électeurs, mais le chiffre annoncé est 90,24%. Le conseil constitutionnel a validé le détournement du suffrage universel.
La fraude électorale qui passera comme d’habitude pour une formalité, au pire pour une  farce, est destinée à perpétuer sous le voile d’une légalité truquée, le pouvoir en place. Les Algériens qui ont en mémoire les fraudes massives et généralisées, constatées lors de toutes les élections savent que le président qui veut un vote massif fera face à l’abstention en distribuant des quotas. La fraude ne sera pas généralisée mais intelligemment répartie, et l’électorat distribué en quotas, selon l’équilibre des forces qu’il veut établir sans faire ressortir aucune  force importante ou moyenne en mesure de prétendre à la direction du gouvernement.
Pourquoi selon vous le chef de l’Etat a décidé de confier pour la première fois à la justice le contrôle d’une élection jouée d’avance ?
Il veut prouver au monde que les élections législatives seront propres et honnêtes, parce que leur contrôle est confié aux juges dont l’indépendance est conférée par la constitution et qui n’exercent leur fonction qu’en considération de la loi égale pour tous, et de leur conscience. Il n’y a pas de séparation mais confusion des pouvoirs, c’est-à-dire dictature. La raison d’Etat a toujours été invoquée pour infléchir le cours de la justice, alors que son rôle est de démontrer que pour elle l’Etat c’est un Etat de droit, le seul Etat dont elle doit rendre compte, le seul qui mérite d’être respecté. Trois raisons sont supérieures à la raison d’Etat, celle du droit contre l’injustice, celle de la liberté  contre la tyrannie, celle de l’humanité contre la barbarie. Il n’y a qu’à se souvenir de la position du Conseil d’Etat, juridiction administrative suprême, qui dans l’affaire du  FLN en 2004 n’a pas hésité à se déjuger en retenant deux positions radicalement opposées sur un même sujet. Rester muet devant les injustices de la justice, c’est devenir complice. Le ministre de la justice ne cesse de de dire et de répéter que la séparation des pouvoirs lui interdit de s’ingérer dans les affaires de justice alors que hiérarchiquement  il est le patron des parquets, il a le droit de donner des instructions aux procureur et d’utiliser ses prérogatives pour contrôler les élections législatives dans l’intérêt du pouvoir exécutif dont il est membre.
Dans le cadre de ses réformes, Bouteflika a concocté un projet de loi sur les associations qui a réduit grandement la liberté d’action de la société civile et qui a présenté les militants associatifs comme de potentiels traitres. Et à l’approche des élections, il ne s’est pas empêché d’appeler la même société civile à s’impliquer fortement dans la mobilisation des Algériens pour aller aux urnes. N’y voyez-vous pas une contradiction ?
Le pouvoir laisse aux services de sécurité le soin de répondre de façon sommaire et brutale aux droits exigés par le mouvement associatif qui veut disposer d’une pleine liberté de conception, d’expression et d’initiative, et dont la pensée est soucieuse de rigueur et de cohérence. Il faut beaucoup d’hypocrisie pour s’étonner après l’avoir étouffé réduit à une faible activité de voir apparaitre des associations dociles, baudruches, flasques, sans contenu dont la dépendance exclut la liberté d’action et prône la langue de bois, fabriquées par le pouvoir. Les agents infiltrés, les cadres achetés ou retournés, les délateurs et les indicateurs rétribués en espèces, les réseaux camouflés  sous des raisons sociales anodines sont le pain quotidien du DRS secondé par la police. Une nouvelle approche du mouvement associatif implique le respect de ses statuts, de ses structures, de son fonctionnement, de ses principes qui sont connus, incontestables et invariables, qui ont largement fait leurs preuves. L’accusation dont il est l’objet ne manque pas d’insolence. Il n’a pas besoin de tuteurs pour le guider mais de leaders pour éclairer le chemin à suivre qui le mènera vers la route et l’autoroute. L’abstention à l’élection législative sera l’expression de son désaveu des dérives du pouvoir.
Beaucoup d’observateurs et d’acteurs prévoient un fort taux d’abstention. Si une telle prévision se confirme, pensez-vous que la prochaine Assemblée est habilitée à voter la révision constitutionnelle promise par Bouteflika ? Son mandat sera-t-il écourté comme le présage certains hommes politiques ?
La situation actuelle est complexe et délicate, la coupe est pleine, c’est le ras le bol, une onde de choc se propage à travers le territoire : où en est-on et où va-t-on ? Le président Bouteflika veut être le maitre du jeu, mobiliser les électeurs en sa faveur, pour consolider sa position et affirmer avec force sa volonté de rester au pouvoir. Il veut gagner sur tous les terrains, à la fois et en même temps, jouer le rôle de catalyseur. Bhagavad Gita, livre sacré Hindou a recommandé au détenteur du pouvoir : « tu as droit à l’action, mais seulement à l’action et jamais à ses fruits, que les fruits de ton action ne soient jamais ton mobile ». Le pouvoir tient le vote des électeurs pour acquis, mais il n’a pas bien fait son travail, pour bien expliquer ses enjeux qui ne sont pas leurs principales préoccupations. Il va tenter des regroupements des partis islamistes et autres, qui, comme le brouillard se disperseront. Le MSP a voulu être à la fois dans le pouvoir et en dehors, ce qui était un double jeu qu’il se devait d’éviter et qui lui sera préjudiciable.
Quand se joue le destin du pays, l’avenir n’est pas écrit. Bouteflika veut donner à son 3ème mandat un avenir qui ait un sens. Son objectif principal est la révision de la constitution, sa Constitution qu’l veut léguer à l’histoire comme la grande mosquée d’Alger.
La prochaine APN sera éphémère parce que dans un bref délai l’accélération de l’histoire mettra en place un régime politique basé sur la démocratie, la liberté, la justice et les droits de l’Homme. Le concept de dignité humaine est la clé de voute de la société, et son contraire est l’humiliation. Il n’est jamais bon d’humilier les gens, les partis, car toute tentative pour dominer appelle une réaction de ceux qu’on voudrait humilier.  L’homme debout humilié, oublie qu’il est habité par la vie et il la risque.
Sofiane Ouchikhen Algérie Expresse


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