DzActiviste.info Publié le mer 22 Jan 2014

Au Liban, l’héritage complexe d’Ariel Sharon, criminel et allié

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Au Liban, l'héritage complexe d'Ariel Sharon, criminel et allié

Auteur de l’invasion israélienne de 1982, responsable des massacres de Sabra et Chatila, Ariel Sharon est aussi, dans la mémoire collective libanaise, celui qui aura œuvré en faveur d’une alliance entre les juifs d’Israël et les chrétiens du Liban. Son action y a paradoxalement renforcé les ennemis de l’Etat hébreu.

Au Liban, l'ancien Premier ministre israélien Ariel Sharon, disparu samedi 11 janvier, est avant tout l’homme des massacres des camps palestiniens de Sabra et Chatila, en septembre 1982, précédés de l’invasion par Israël en juin de la même année, lorsque Tsahal avait envahi le sud du pays du cèdre avant de remonter jusqu’à Beyrouth.

A l’origine, l’opération devait se cantonner à un secteur de 40 km à l’intérieur du territoire libanais afin de repousser les combattants de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) présents, notamment, au Sud-Liban, et dont l’action militaire contre l’Etat hébreu avait été légitimée par les accords du Caire de 1969.

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Le commandement militaire, sous la direction d’Ariel Sharon, alors ministre de la Défense, décida cependant d'exécuter un projet plus ambitieux qui consistait à effectuer une percée jusqu'à Beyrouth. L'objectif: chasser les forces armées de l'OLP, retranchées dans la partie ouest de la ville, ainsi que leur chef Yasser Arafat.

De ce point vue, l'opération sera une réussite: les combattants palestiniens seront expulsés de la capitale libanaise le 1er septembre. Mais l’opération «Paix en Galilée» se soldera aussi et surtout par un très lourd bilan humain. Durant les trois mois du siège de Beyrouth (de juin à septembre 1982), quelques 29.000 Libanais et Palestiniens seront tués, dont 80% de civils, selon l’Unicef, tandis que 300.000 civils seront privés d’eau et d’électricité dans le secteur ouest de la capitale.

L’implication personnelle de Sharon dans les massacres des civils palestiniens a pris corps au fil des ans. L’hypothèse imputant l’entière responsabilité aux milices chrétiennes alliées d’Israël à l’époque s’est elle petit à petit dissipée dans des révélations ou incidents fortement évocateurs.

Les résultats d'une enquête israélienne (commission Kahan, en 1983), suivis de manifestations géantes à Tel-Aviv, avaient d’ailleurs contraint le «boucher de Beyrouth» —l’un des sobriquets attribués à Sharon— à démissionner de son poste de ministre de la Défense. Des documents tirés des archives nationales (publiés en février 2012 par le quotidien israélien Haaretz), et des témoignages d'anciens dirigeants chrétiens sont venus conforter l’hypothèse d’une implication de commandos de Tsahal (les Sayeret Matkal) et de l’ancien Premier ministre israélien.

Défendre l'enclave chrétienne

Ce dont on se souvient moins, c’est que le nom d’Ariel Sharon restera dans les esprits libanais (mais aussi israéliens et plus largement arabes) comme synonyme d’une première tentative d’alliance judéo-chrétienne dans un monde arabo-musulman. L'opération «Paix en Galilée» avait en effet également pour objectif d’aider la communauté chrétienne à prendre le contrôle du pays en vue de la signature d’un accord de paix avec Israël.

Prises sous les feux des milices palestiniennes et de l’armée syrienne de Hafez el-Assad, les Forces libanaises, fondées par Bachir Gemayel pour défendre «l’enclave chrétienne», décidèrent en effet au début de la Guerre du Liban (1975-1990) de se tourner vers Israël dans une ultime tentative de sauver leur projet d’un Liban indépendant et d’empêcher une implantation forcée des Palestiniens. Des miliciens furent envoyés en Israël pour suivre des entrainements militaires supervisés par des officiers de Tsahal tandis que, sur le plan politique, des réunions eurent lieu entre des hauts responsables des deux camps pour tenter de définir une vision commune et de renforcer les liens entre deux communautés non-mahométanes du Proche-Orient ayant plusieurs intérêts en commun.

Pour les Israéliens —Ariel Sharon en tête—, la réussite du plan «Paix en Galilée» et l’expulsion de 15.000 hommes armés palestiniens et syriens de Beyrouth, suivie de l’élection de Bachir Gemayel, étaient en ce sens un réel pas en avant vers la concrétisation des objectifs communs.

Ce rapprochement avec les chrétiens prôné par Sharon n’était pas chose récente. Des entretiens entre des responsables sionistes et des membres de la communauté libanaise chrétienne avaient eu lieu au début du XXe siècle, avant même la création de l’Etat d’Israël. En 1937, David Ben Gourion (qui deviendra par la suite Premier ministre d’Israël) soulignait que le Liban «est un allié naturel des juifs de la Terre d’Israël» [1], faisant de la création d’un Etat chrétien l’un des objectifs majeurs de la politique étrangère du futur Etat.

Mais le rêve israélien d’une alliance durable avec les chrétiens du Liban ne vit jamais le jour. L’assassinat de Gemayel, le 14 septembre 1982, qui fut directement à l'origine des massacres de Sabra et Chatila, doucha tous les espoirs et marqua le début de l’affaiblissement progressif des chrétiens du Liban, sortis vaincus de la guerre.

En 1990, le Liban est «récupéré» par la Syrie, sous l’œil approbateur des Etats-Unis, et restera sous sa tutelle jusqu’en 2005, tandis que les chrétiens, neutralisés sur le plan politique, seront pris, au lendemain du retrait des troupes de Damas, dans un bras de fer sunnito-chiite qui va sévir à partir de 2011 dans le sillage du conflit syrien.

Le Hezbollah, la Syrie et l’Iran renforcés

L’impact de l’action militaire et politique de Sharon se fait encore sentir de nos jours, aussi bien en Israël qu’au Liban et en Syrie. Sur le plan sécuritaire, l’opération «Paix en Galilée», en ouvrant la voie à une occupation du Sud-Liban par Tsahal jusqu’en 2000, n’a assuré la paix ni en Galilée ni dans le périmètre libanais occupé par l’armée israélienne. Les hostilités se sont poursuivies.

Les combattants de l’OLP ont en effet cédé la place à une nouvelle vague de résistants, chapeautés par le parti de la Révolution islamique au Liban (plus tard nommé Hezbollah), tandis que les incidents sécuritaires et les tirs de roquettes se sont multipliés. En juillet 2006, six ans après le retrait d’Israël —et quelques mois après l’entrée de Sharon dans le coma— la tension à la frontière a même provoqué une guerre contre le Hezbollah, qui s'est soldée par l'échec politique de l’Etat hébreu.

L’opération de 1982 a par ailleurs provoqué un phénomène de déplacement massif et permanent d’un grand nombre de chiites de la région occupée, accompagné d’une radicalisation de la communauté, d’un affaiblissement des familles politiques modérées ainsi que du rôle de l’Etat libanais dans cette zone. Ces éléments ont contribué indirectement à renforcer le Hezbollah, dont l’action continue d’influencer dans une large mesure la vie politique libanaise mais aussi syrienne, avec l’implication récente du parti dans les combats auprès du régime de Bachar el-Assad.

Le Hezbollah a en effet bénéficié du statut de résistant et n'a pas été démilitarisé, contrairement aux autres milices libanaises, au lendemain des accords de Taëf de 1989. Son armement a été maintenu même après le retrait d’Israël et celui des troupes syriennes, en 2005, lui offrant l'occasion de le tourner pour la première fois contre l’intérieur du pays, en 2008, avant de l'exploiter quatre ans plus tard dans le conflit voisin.

L’occupation d’Israël a servi en outre de motif à la Syrie pour justifier le maintien de sa mainmise sur le Liban et instaurer pendant près de deux décennies un front de confrontation indirecte à la frontière libanaise, lui permettant de maintenir et de consolider le statu quo qui prévaut sur le front du Golan. Elle a également renforcé le rôle de l’Iran qui, à travers son soutien actif au Hezbollah, a créé un équilibre de la terreur face à l’Etat hébreu et conforté sa position diplomatique dans toute négociation directe ou indirecte avec l’Occident.

Bachir El Khoury

[1] Propos cités dans «Israel’s foreign policy objectives in Lebanon: a historical overview», tiré de l’ouvrage Peace for Lebanon? From war to reconstruction. Revenir à l'article


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