DzActiviste.info Publié le jeu 10 Avr 2014

Avoir 20 ans chez Bouteflika (source JDD)

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Avoir 20 ans chez Bouteflika (source JDD)

La jeunesse algérienne, qui n'a pas connu de "printemps arabe", craint que la bataille pour le pouvoir ne ramène la guerre civile.

Que les Américains nous balancent un missile et qu'on en finisse." Saïdou ironise à peine. Appuyé contre la façade d'un immeuble de l'avenue Askri-Ahcène, à Bab El Oued, le jeune homme "a le vide". Rien à faire, rien à vivre. Saïdou, 22 ans et déjà 17 jugements sur son casier judiciaire, préfère ne pas donner son nom de famille. Il a arrêté l'école à 15 ans et il éclate de rire : "Même le médecin du quartier s'est arrêté en neuvième année [fin de collège]." Il est 21 heures et depuis longtemps déjà, comme dans le reste de la ville, les magasins ont baissé leur rideau, les cafés et les restaurants débarrassé leurs tables, les bus ne roulent plus, les couples et les enfants sont remontés dans leur appartement, abandonnant la rue à des petits groupes de jeunes gens qui s'ennuient. Saïdou a suivi un stage de pâtissier, un autre d'électricien. Avec son casier judiciaire, impossible de décrocher un emploi. Dans la journée, il fait du "business" avec son ami Hicham, achats et ventes de portables, de vêtements… L'élection présidentielle a lieu dans deux mois, un non-événement. "Le régime méprise les jeunes, s'emporte le garçon. Les hommes politiques se fichent de nous." Pourtant, le 8 mai 2012 à Sétif lors de son dernier discours public, le président Abdelaziz Bouteflika avait affirmé qu'il fallait laisser la place aux "générations montantes", celles qui n'ont pas fait la guerre d'indépendance. En Algérie, les moins de 25 ans représentent la moitié de la population mais depuis 1962, les mêmes hommes, les "libérateurs", trustent tous les rouages de l'État. La mafia et Boutef Âgé de 76 ans et au pouvoir depuis quinze ans, "Boutef", comme on le surnomme ici, avait laissé entendre qu'il ne briguerait pas un quatrième mandat. Aujourd'hui, rien n'est moins sûr. "Si la mafia veut Boutef, il sera réélu, croit savoir Saïdou. Ça ne nous intéresse pas de voter. Seul le foot nous intéresse." Le garçon soutient le Mouloudia d'Alger et va au match comme il part à la guerre. "Pour se battre", avoue celui qui a perdu son jeune frère dans une bagarre un soir de rencontre. Ici, les stades sont un des rares espaces de rassemblement, les victoires un défouloir. Fin novembre, la qualification de l'équipe nationale pour la Coupe du monde au Brésil a fait chavirer Alger. Ce soir-là, les rues du centre-ville ont été noyées sous les Klaxon des voitures, avec à bord des gamins en équilibre sur les rebords des vitres, hurlant, drapeau vert et blanc à bout de bras. "Je n'aime pas cette idée de soulever le couvercle pour laisser exploser les frustrations mais ces moments de joie me donnent la chair de poule", reconnaît Walid Bouchouchi. Âgé de 25 ans, Walid est en sixième année aux Beaux-Arts, spécialisé en graphisme, imagerie populaire et photographie. Ses dessins et ses photomontages aux couleurs pop évoquent le quotidien algérien : le foot, la religion, le pouvoir, la nostalgie des années 1970. Sur une de ses images, deux mains manucurées portent un ballon de foot en plastique coiffé par le mot "Politics". Le ballon rond, catharsis nécessaire? Pour l'artiste, les soirs de victoire permettent de se retrouver dans les rues. D'ordinaire, dès la nuit tombée, Alger est une ville fébrile, fantôme. Quelques restaurants repoussent peu à peu l'heure de fermeture mais le couvre-feu de la guerre civile est encore dans les têtes. "C'est comme si on avait perdu les codes. On ne sait plus ce qu'on peut faire ou pas, analyse Walid Bouchouchi. Peu de filles osent sortir seules le soir. Je suis sûr qu'il n'y aurait pas de problème si elles essayaient. Des liens commencent à se recréer, entre les hommes et les femmes, entre les vieux et les jeunes. Les changements doivent se faire doucement." Comme en politique. "L'élection présidentielle ne m'intéresse pas", poursuit le graphiste. Il faut faire évoluer le système à partir du local, au même rythme que le pays, sinon c'est la division comme dans les années 1990." Attendre qu'ils meurent Les 150.000 morts et les milliers de disparus de la décennie noire hantent toujours les vivants. Même ceux qui n'étaient pas nés ou qui ont appris à marcher pendant cette période et ont 20 ans aujourd'hui. Les massacres, les kidnappings, les barrages, la vie empêchée, la peur, tout imprègne leur rapport à la politique. Comme si tout pouvait recommencer. "On a peur d'être des disparus," confesse Amar *, 23 ans. L'étudiant en biologie à Bab Ezzouar, la plus grande fac d'Algérie dans la banlieue de la capitale, ne veut pas toucher à la politique, ne pas y penser ni prendre sa carte d'électeur : "On va juste attendre que tous ceux qui sont au pouvoir meurent…" Amar est l'ami d'Imane*, fille de bonne famille ans qui suit des études d'esthétique pour ouvrir un institut de beauté. La famille habite Hydra, quartier chic sur les hauteurs d'Alger. Dans la maison, tous savent que celui qui passe régulièrement voir Imane est son petit copain. Tous, sauf le père, ou peut-être fait-il semblant de ne pas savoir, pour sauver les apparences. Le voilà qui arrive. Regard rusé et usé, sévère, l'homme faisait partie du sérail. Proche des plus hauts gradés militaires, il est à la retraite. Il s'installe autour de la table, comme de passage, sans poser son manteau bleu marine. Dina, la fille aînée, médecin d'une trentaine d'années, est assise aussi. Activiste militante, elle manifeste contre le régime dès qu'elle peut. À peine le mot "politique" lâché, le ton monte. Un match de boxe entre le père et sa fille aînée, avec Imane et Amar sur le banc de touche, impassibles, silencieux. "Faut que ce type [Bouteflika] et ses copains s'en aillent!, lâche Dina. Ils ne vont pas m'accompagner de ma puberté à la ménopause quand même!" "S'il y avait la démocratie, ce peuple inculte ne saurait de toute façon pas pour qui voter", réplique le père. Dina bondit : "Arrête papa, c'est de l'hypocrisie. On a été trahi par des gens comme vous." "Vous méritez ce que vous avez", poursuit le patriarche. "Tous ces jeunes qui ne croient pas en leur pays et veulent partir." "C'est de votre faute, papa, regarde-les! Ils sont dégoûtés. On était plus politisés qu'eux", reprend Dina en désignant Imane qui bâille, ne connaît pas la date des élections présidentielles et rit d'un rien. Elle porte un regard bienveillant sur sa petite sœur : "J'aimerais avoir son insouciance. J'envie son innocence." "Des SDF dans leur propre pays" Retour à Bab El Oued, en bord de mer, dans les locaux de la seule association du quartier : SOS Bab El Oued. Pas d'insouciance ici mais ce même sentiment de ne pas être chez soi. "Les jeunes sont des SDF dans leur propre pays, ils ne sentent pas citoyens", explique Nacer Meghenine, fondateur avec son épouse de cette "association de proximité" qui accueille 350 enfants par semaine pour des cours de musique ou une aide aux devoirs. Les mots cinéma, piscine, terrain de jeu, salle de concerts ont disparu du vocabulaire. "Il n'y a rien pour nous, personne qui nous écoute. Il n'y a qu'ici qu'on se sente bien", avance Kamal Hadj, en regardant la salle où le portrait de Che Guevara s'affiche sur les murs. "Ce pays ne nous appartient pas", ajoute son ami Nassim. En échange de pouvoir s'entraîner ici avec leur groupe de musique, les deux étudiants Kamel et Nassim animent des ateliers avec les enfants. Le 26 mars, trois jours après le lancement officiel de la campagne présidentielle, Nacer va les pousser à aller tracter pour appeler les Algériens à voter. "Il ne faut pas laisser les autres parler à votre place", leur conseille-t-il. Kamel tractera, mais voter ? Pas sûr.

* Les prénoms ont été changés.


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