DzActiviste.info Publié le lun 12 Mai 2014

Belaïd Ath Ali, l’écrivain errant de la langue kabyle

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Le premier romancier amazigh, décédé il y a 64 ans, le triste jour du 12 mai 1950.

 Belaïd Ath Ali est cet écrivain que les nombreuses anthologies de la littérature algérienne ont ignoré, faisant mine de regarder ailleurs que vers cet authentique auteur amazigh, tout imprégné des traditions du Pays, de sa Kabylie natale. La marginalité il l’a connue de son vivant et qui se poursuivit manifestement même après sa mort, il y a 64 ans, le triste jour du 12 mai 1950.

En effet, il n’est pas aisé de cerner et de retracer l’itinéraire d’un écrivain hors pair qui a toujours fui et marché sur les routes de tout son saoul jusqu’à perdre sa santé, sa vie.
Pour retrouver les traces de ce bohémien d’un autre temps, il faut prendre les chemins tortueux de la montagne, remonter à Michelet (rebaptisé "Aïn El Hammam" après 1962) et chercher dans les dernières sources de la première moitié du siècle passé. Et encore aucune école ou lieu symbolique ne porte encore son nom.

Ainsi, pour retrouver les traces du premier romancier d’expression kabyle, nous nous rabattons sur les Archives des Cahiers d’études berbères. Belaïd Ath Ali est né à Azrou Oukellal (Azru Uqellal), un village assis sur une colline à une portée de canon de cette ville de haute montagne qu’est Michelet. C’est auprès de sa mère qu’il tètera les rudiments de sa culture. Titulaire d’un brevet d’études, exploit rare à l’époque pour une femme, elle apprend à son Belaïd les secrets de la langue française.

Le glas des chemins perdus

Après quelques années passées à l’école d’Azrou, qui seront pour lui les plus belles, le glas de l’errance sonne pour Belaïd. Entre-temps il sera appelé sous les drapeaux où il brillera par son intelligence et obtient le grade de sergent-chef. A Alger, il joue au dandy, selon les archives des Pères Blancs. Avec son verbe facile et son français impeccable, il séduit certaines familles de la bonne société. Mais le temps de grâce sera court pour lui, car dès qu’elles apprirent sa véritable identité, elles lui ferment la porte au nez. Le revoilà seul errant et passant ses nuits quand il en a de quoi dans les bains maures.

En l’an 1939, la Seconde Guerre mondiale éclate. A l’instar des milliers de nord-africains, il est mobilisé. Fin 1942, il participe à la campagne de Tunisie sur les lignes Mereth. Fragile, il est atteint du scorbut et perd toutes ses dents. Belaïd aimait à n’en plus se passer la dive bouteille. Péché qui précipitera sa chute. Un jour de l’année 1943, alors que son régiment devait débarquer en Corse, lui s’en est allé cuver. Trois jours durant il s’adonnera aux plaisirs de Bacchus et rate l’embarquement. Sans le sou, malade, édenté et, le comble de tout, déserteur, Belaïd vend son uniforme pièce par pièce pour… assouvir sa soif de l’ivresse. Il reprend le chemin d’Alger dans la clandestinité.

La descente aux enfers

A Alger qu’il a regagnée après des jours de galère, il vit d’expédients divers et des poubelles des nantis. Dans une de ses lettres au Père Dallet, celui qu’il appelle "Bou lebsa tamellalt" (celui qui porte le vêtement blanc), il raconte : « Décembre 1945. Par une nuit d’ivresse, Popey (c’est son sobriquet) s’est fait complètement déshabillé par ses agresseurs. Il se retrouve avec une chemise devant un immeuble. La concierge effrayée, puis apitoyée par ce qu’elle a vu, lui donne un sac de jute : il est sauvé ! Le sac enroulé autour de la taille, Popeye peut désormais circuler. Il y met tout ce qu’il trouve dans les poubelles dedans. Entre-temps, il a aussi trouvé une vieille toile cirée qu’il a attachée sur ses épaules. Maintenant, il peut se mêler à la compagnie des cloches. » Malade, Belaïd décide de remonter au village ; retrouver les siens. Là-haut au moins il ne mourra pas de faim. Il retrouve même un travail ; sachant lire et écrire, il est embauché comme magasinier à l’usine d’électricité de Ljemâa, située à une dizaine de kilomètres de chez lui. De ces moments, Belaïd profitera énormément pour lire, écrire mais aussi jouer la mandoline qu’il affectionnait particulièrement. Est-ce pour autant la fin de l’errance pour lui ? Hélas c’était compter sans l’invétéré buveur qu’il était ! Car il sera vite remercié pour ébriété au travail. Le revoilà à la maison les bras ballants. Les rapports avec sa mère deviennent impossibles. Na Dahbia quitte le village pour habiter chez une de ses sœurs à Alger. Le revoilà encore seul, sans le sou et avec la peur d’être arrêté par les gendarmes pour désertion. Ces années étaient en effet les pires du dernier siècle pour les Algériens : les maladies, la famine… C’était le temps des bons de ravitaillement auprès des autorités coloniales. Belaïd, étant déserteur, ne pouvait y prétendre. Il ne tirait sa subsistance que des quelques lettres qu’il écrivait aux villageois ou de l’aide d’un ami qui lui donnait à manger. Et parfois – oh quelle bénédiction ! – du café et des cigarettes. Ces précieuses cigarettes qu’il fumait avec parcimonie lui tenaient compagnie pendant ses longues nuits de rêveries. C’est sans doute à cette époque de faim et de solitude frisant le délire que Belaïd a écrit ses récits et poèmes Culture du marché aux puces.

Mais Azrou devenait trop petit pour Belaïd et l’appel de l’errance devenait de plus en plus fort. Il prend la direction de Rabat (Maroc) où son frère, Mohand Saïd, marié à une Française, est installé depuis 1947.

Etrange parallèle avec Si Mohand u M’hand un autre immense poète qui vécut entre la fin du XIXe et début du XXe siècle. Si Mohand a fait un voyage épique vers Tunis, ponctué de haltes poétiques. Alors que Belaïd a, lui, pris la direction du Maroc.

Arrivé au Maroc désargenté, Belaïd fait le trajet Oujda-Rabat à pied. Sur place, il sombre vite dans le vagabondage et la boisson. Gêné, Mohand Saïd devait se débarrasser d’un Belaïd peu recommandable et peu enclin à la stabilité. La rue reprend dans son giron Belaïd. Ce séjour sera fatal pour lui. Guéri d’une pneumonie, il contracte une méchante tuberculose. Expulsé du Maroc, il regagne Tlemcen par Maghnia. Dans son courrier au Père Dallet, il écrit : « Pourquoi et comment j’ai quitté Maghnia ? Jeudi je me suis réveillé dans le commissariat. J’y avais été conduit, la veille paraît-il, dans l’état que vous devinez. Le jeune secrétaire du commissaire me dit : "Nous avons remarqué que vous êtes instruit. Il me semble d’ailleurs que vous savez faire autre chose que porteur d’eau et l’ivrogne. Allez donc à Tlemcen, voici une réquisition signée du maire pour une place dans le train et voici un paquet de cigarettes que vous fumerez à ma santé !" ». Arrivé à Tlemcen, Belaïd vend ses 14 dernières cigarettes pour acheter de quoi calmer sa faim. Après une nuit passée à la belle étoile, il est engagé le lendemain par un maraîcher. Il le fera travailler durement, mais Belaïd ne s’en plaignait pas. « Je vais faire griller quelques poivrons avec un oignon et une tomate. Ce qui me manque le plus est une bonne tasse de café, et aussi une lampe et un livre. Un bon livre volumineux substantiellement. » En dépit de sa condition infrahumaine, la même avidité et les mêmes plaisirs irriguaient la vie de Belaïd Ath Ali. Ainsi dans les conditions les plus insoutenables qui feront capituler plus d’un, il trouve le temps de lire et d’écrire.

Après avoir passé sa vie à errer, commence pour lui les hospitalisations répétées pendant lesquelles d’ailleurs il retrouvera quelque quiétude pour apaiser sa soif intellectuelle. Belaïd était exigeant dans ses lectures. Dans Le journal d’Alger, il a été publié une enquête sur le "géant kabyle". Ayant lu l’article et connaissant ses limites, il écrit : « … Je ne crois pas qu’il y ait eu jamais un seul écrivain qui nous décrive et dépeigne objectivement… Seul, sans doute, un Kabyle pourrait le faire, parce que, seul il a accès à certains coins de l’âme de ses …cousins. » En écrivant ces lignes, le poète ne savait pas qu’un certain Mouloud Feraoun avait écrit, mais sans le publier encore, l’œuvre Le fils du pauvre qui rendra fidèlement ce que, justement, lui appelait "l’âme kabyle".

Malade, il sera transféré de l’hôpital d’Oran à Saint-Denis de Sig. Puis, en 1951, à Mascara dans l’asile des vieillards où il rendra l’âme. Seul. Ecorché vif, Belaïd ne connut jamais le répit. Dès son enfance, il est marqué du sceau de la faim. Cette faim qui était le pain commun à tous les Algériens de son époque.

Belaïd n’écrivait pas pour être publié et devenir une personnalité reconnue. Il écrivait parce qu’il voulait exorciser le mal profond qui lui tordait les tripes. Pour l’apaiser. Sans doute pour témoigner aussi. C’était sa nourriture à lui. Parfois, pour oublier, il s’épanchait sur le papier d’un paquet de cigarettes qu’il recopiait par la suite.

Sa vie d’errant l’a malmené et ne lui a pas laissé le temps pour voir éclore pleinement son talent d’écrivain. Il est le premier romancier ayant écrit en amazigh (*). Ses manuscrits, constitués de contes, de récits et poèmes, il les envoyait sous forme de courrier au Fichier d’Etudes Berbères dirigé par J. M. Dallet. Réunies en deux tomes sous le titre générique Les Cahiers de Belaïd ou la Kabylie d’antan, ces œuvres gagneraient à être rééditées, lues et expliquées. Tout le génie de Belaïd Ath Ali s’y trouve.

Il mérite notre éternelle et immense reconnaissance. Ne l’oublions pas. Ayant une pensée pour Belaïd Ath Ali, notre grand et premier romancier amazigh, au moins chaque 12 mai.

Source : Tamazgha.fr, édition du 28 mars 2006.

(*) Amar Saïd Boulifa a publié en 1910 «Une première année de langue kabyle (dialecte Zouaoua) Edition Adolphe Jourdan. Ce livre était destiné à ceux qui souhaitent apprendre le kabyle.

 

Hamid Arab

 


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