DzActiviste.info Publié le mar 20 Mar 2012

Ben Boulaïd, un lion en capture

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Ben Boulaïd, un message d'union avec ses mainsJacques Soustelle empoigne le problème algérien à bras-le-corps. Pour l’instant, il est le nouveau gouverneur de l’Algérie.

Prendre connaissance des problèmes, Soustelle y est bien décidé. Pendant les trois semaines qui se sont écoulées entre sa nomination par Mendès et sa «confirmation» par le «pressenti» Edgar Faure, le nouveau gouverneur a déjà constitué à Paris avec ses collaborateurs un dossier complet sur la situation en Algérie. Catastrophique. A la « rébellion » du 1er novembre -la vérité des pétards à Alger, seul l’Aurès bouge réellement- l’administration a répondu par une répression aveugle et sans jugement: tout ce que les fichiers des Renseignements généraux comptaient comme membres du M.T.L.D., parti nationaliste de Messali El-Hadj, a été mis en prison. A tout hasard ! Et on a interdit le M.T.L.D.

« Il faut absolument voir ces gens en prison. Et les en faire sortir.»

L’homme qui parle ainsi, dans le bureau du ministère de l’Intérieur où Soustelle examine la situation et tente de constituer une équipe « valable », s’appelle Vincent Monteil. Il est commandant, mais on le voit rarement en uniforme. Spécialiste des questions musulmanes il parle l’arabe et les dialectes de la région. L’Algérie le passionne. Sur les conseils de Mendès France, Vincent Monteil a vu Soustelle pour partir avec lui. Le nouveau gouverneur général l’a enrôlé dans son équipe dont il constituera l’aile gauche. Il en sera aussi le thermomètre. L’homme de la compréhension et non de la répression. Car Soustelle veut discuter. Il veut savoir. Lorsqu’il part pour Alger, il est conscient des injustices qui ont poussé une poignée d’hommes à se révolter. Il s’agit maintenant de réduire ces injustices, d’appliquer des réformes, de rétablir l’ordre avant que tout le pays s’embrase.

Ce 15 février 1955. on a apporté un télex chiffré à Jacques Soustelle : « L’un des principaux chefs de la rébellion dans l’Aurès a été arrêté à la frontière tuniso-libyenne par des éléments français. Il a été transféré à Tunis. » Il s’agit de l’un des six organisateurs du 1er novembre 1954 : Mostefa Ben Boulaïd! Pour la D.S.T., qui a pris en charge le chef rebelle, la prise est de taille. Mais pour Soustelle, cette capture va être d’une importance extrême. Il va pouvoir avoir le contact direct avec l’un des chefs de la rébellion, savoir ce qui les guide, ce qui soutient le mouvement, quel a été le détonateur de la révolution.

« Il faut voir cet homme, dit Monteil. Il me semble qu’aujourd’hui je serais plus utile à Tunis qu’à Alger.

— Oui. Partez. Voyez ce Ben Boulaïd, dit Soustelle, tirez-en le maximum, mais rejoignez-moi vite. Je vais avoir besoin de vous. »

Vincent Monteil quitte pour Tunis, muni d’un ordre de mission officiel. Cette initiative lui sera vivement reprochée plus tard par la D.S.T., lorsque la révolution en sera arrivée à un point tel que tout contact avec l’adversaire sera considéré comme une trahison et que l’engrenage répression-terrorisme-contre-terrorisme aura creusé un fossé infranchissable entre les deux communautés. Mais en ce mois de février 1955, tout peut encore s’arranger.

C’est le 16 février qu’a lieu, dans une villa de la banlieue de Tunis, le premier contact entre un représentant du gouvernement français, Monteil, et un prisonnier membre du tout nouveau F.L.N. qu’en Algérie on appelle encore le C.R.U.A. (Comité révolutionnaire d’unité et d’action). Il est 14 h 30 lorsqu’un inspecteur de la D.S.T. donne à Vincent Monteil une liasse de documents saisis sur Ben Boulaïd.

« Il s’est fait passer pour Tripolitain lorsqu’on l’a arrêté, précise le fonctionnaire, mais grâce à cela on s’est aperçu rapidement que ce n’était pas n’importe qui. »

En effet, à la lecture rapide des documents, Vincent Monteil découvre une révolution plus importante qu’il n’aurait pu le penser. Des directives ronéotypées, des comptes rendus de  « crimes », d’« expéditions punitives » contre les musulmans les plus pro-Français, des projets d’attentats s’étalent sur le bureau. Monteil ignore que Ben Boulaïd est l’un des chefs les plus importants du F.L.N., qu’il a été avec Ben M’Hidi le moteur, le leader de la révolution. Au 1er novembre, le secret a été bien gardé et les identités dissimulées, même pour les participants, sous des surnoms. En revanche, la D.S.T. sait que Ben Boulaïd est la personnalité nationaliste la plus représentative de l’Aurès. Les papiers saisis complètent les renseignements.

« Mais en dehors de ces papiers, il n’y a rien à en tirer, mon commandant.

— II n’a pas été interrogé trop brutalement ?

— Ah ! non. Ça, je vous le garantis, proteste l’inspecteur. La preuve, c’est qu’on n’en sait pas plus.

— Amenez-moi à sa cellule. »

Mostefa Ben Boulaïd est gardé dans une des chambres de la villa réquisitionnée par la D.S.T. Face à face, les deux hommes se regardent. Même corpulence, peut-être Ben Boulaïd paraît-il un peu plus « costaud ». Il porte un costume croisé, un peu fripé, une chemise claire sans cravate, une chéchia bordeaux. L’inspecteur de la D.S.T. s’est retiré. Les deux hommes sont seuls. Le contact est difficile. Monteil se présente : « Je ne suis pas un policier… », et le dialogue s’instaure. Ben Boulaïd raconte sa vie. Il a trente-quatre ans, est meunier et propriétaire foncier. Il s’exprime bien en français. Il a été mobilisé en 1939, réformé en 1942, puis remobilisé après la libération de l’Afrique du Nord, de 1943 à 1944 à Khenchela. Il est président des commerçants des tissus de l’Aurès. Puis exploite un car sur la ligne Arris-Batna, l’une des trois voies de communication de ce massif du bout du monde qu’est Aurès. C’est un bourgeois aisé, mais sa condition privilégiée ne lui suffit pas. Il rejoint le P.P.A. clandestin de Messali dès 1947. Pour « faire quelque chose ». L’inégalité musulman-Européen qu’il a pu constater dans l’armée n’est rien à côté de celle qu’il retrouve dans la vie civile. Il décide de se lancer dans la politique. Aux élections de 1948, il est élu sur la liste M.T.L.D. Un triomphe ! 10 000 voix ! L’homme a une trop grande influence. L’administration annule son élection et le remplace par le candidat qu’elle a choisi, Cadi Abdelkader, qui va se signaler à Batna par une docilité merveilleuse compensée par l’octroi d’avantages inappréciables : faculté de nommer les petits fonctionnaires musulmans, d’obtenir décorations et récompenses. Sources de bénéfices qui ne sont pas négligeables pour un spécialiste en pots-de-vin! Ben Boulaïd est ulcéré. D’autant que, pour le punir d’avoir été candidat M.T.L.D., l’administration lui fait tous les ennuis possibles : procès-verbaux, amendes qui vont jusqu’à la suppression, en 1951, de la carte violette qui lui permet d’exploiter son car. Cadi Abdelkader la convoite pour un de ses parents. Et on ne peut rien refuser à un « député » si docile, si compréhensif des intérêts français! Ben Boulaïd dépose un pourvoi en Conseil d’État! Mais c’est Cadi qui dispose de la carte.

« C’est à ces hommes qui ne pensent qu’à exploiter leurs frères que l’administration de votre pays fait confiance », dit Ben Boulaïd.

Monteil, qui connaît bien ces problèmes, qui les a vécus au Maroc, comprend l’amertume de Ben Boulaïd. La conversation se poursuit en arabe, mais le prisonnier ne se décontracte vraiment que lorsque Monteil emploie le chaouï, le dialecte de l’Aurès qu’il a appris lorsqu’il « était aux tirailleurs ». Alors, Mostefa se « déboutonne».

« Toutes ces injustices qui me frappaient, avec mes frères, dit Ben Boulaïd, m’ont poussé vers le nationalisme. Je l’ai d’ailleurs expliqué au commissaire de la D.S.T. qui m’a interrogé : l’administration pourrie joue un rôle extraordinaire dans le mouvement de révolte auquel vous assistez maintenant. Vous ne pouvez savoir quel espoir a suscité chez nous le statut de 1947. Enfin, la France s’occupait de nous. Enfin, elle nous considérait comme ses fils, comme pendant la guerre! Mais c’était une illusion. Les administrateurs, les officiers de l’Aurès sont soit indifférents, soit franchement malhonnêtes. Quant aux dix-huit caïds de l’Aurès, ils ne sont même pas de chez nous et ne pensent qu’à l’argent. Ce sont de simples agents électoraux qui exploitent ignoblement l’ignorance des Chaouïas.

— Tout cela, je ne l’ignore pas, Ben Boulaïd. Mais vous avez pris les armes contre la France.

— Ça oui, mon commandant. Mais il faut s’entendre. Je suis assez aisé, je ne meurs pas de faim comme la plupart de mes frères, j’ai une femme et sept enfants. L’aîné a neuf ans. Ils sont tous à Arris. Et dans ces conditions, ce n’est pas de gaieté de cœur que je me suis lancé dans le combat. Mais c’est la seule issue possible. Jamais vous ne vous seriez occupés de nous si nous étions restés « tranquilles ». »

Et Ben Boulaïd raconte à Monteil l’extraordinaire aventure du soulèvement de l’Aurès. Le conseiller de Soustelle apprend que l’Aurès est divisé en cinq secteurs, que Ben Boulaïd est en contact avec les hommes du M.T.L.D. au Caire : Ben Bella, Khider et Ait Ahmed. Il se vante un peu quant à l’organisation et aux moyens. Les papiers saisis lors de son arrestation prouvent qu’au 12 février 1955 il y a, dans l’Aurès, 359 hommes armés, dont 349 combattants et 10 gardes du corps du groupe de commandement. Pas un de plus.

« Mais ce n’est pas fini, s’enflamme Ben Boulaïd. Bien sûr, nous n’étions pas nombreux au début, mais votre armée, avec sa façon d’agir, est notre meilleur agent recruteur. Les ratissages, les interrogatoires, les tortures nous amènent tous les jours de nouveaux combattants qui, au premier jour, n’étaient pas décidés. Les goumiers, les tirailleurs marocains pillent, violent, détruisent les provisions. Que feriez-vous à la place de ces hommes? Ils ne pensent qu’à se venger et nous rejoignent.

— C’est tout de même vous, avant le 1 novembre, qui…

— C’est sûr. Avant le 1er novembre, c’était le désordre dans les esprits. Alors on pouvait nous exploiter, nous considérer moins que des chiens sauvages de l’Aurès. Il faut passer par cette phase de violence. Je ne regrette rien. Si c’était à refaire, je recommencerais. »

Ben Boulaïd est extraordinairement animé. Le petit homme calme, le prisonnier un peu abattu est «possédé». II veut convaincre son interlocuteur. II sait que le commandant est un personnage important. Il y a peut-être une chance. Le 1er novembre peut n’être qu’un signal d’alarme. Mais Ben Boulaïd, dans son exaltation, ne perd ni son sang-froid ni sa prudence. Habilement, Monteil cherche à connaître le rang du prisonnier dans l’état-major de la rébellion.

« Je suis très connu dans l’Aurès, répond Ben Boulaïd, c’est pourquoi on m’a suivi. Mais le patron, le chef, c’est Si Messaoud. Un jeune. Il a vingt-huit ans. Il est « pratique ». Il raisonne. Nous nous consultons souvent.

— Tu es au-dessus de lui ?

— Oh ! non. Mais s’il n’était pas là, les autres m’écouteraient. » Monteil, qui a une grande expérience du monde musulman, sent qu’il a devant lui un responsable. Mais il ne peut se douter que Ben Boulaïd est un de ces Fils de la Toussaint, l’un de ces six hommes qui ont tout monté, tout déclenché le 1er novembre. D’abord parce que personne en février 1955 ne sait exactement comment a été organisé le coup d’envoi de la révolution algérienne. Et puis peu lui importe. Il a devant lui un personnage marquant, un homme cultivé, qui pense, qui réfléchit, qui agit aussi. Les papiers le prouvent, bien que Ben Boulaïd ait nié être un combattant. « Un organisateur, dit-il, c’est tout ce que je suis… » Il a protégé Chihani Bachir, qui n’est que son second, derrière le pseudonyme de Si Messaoud. Il se passera des mois avant que les Services spéciaux français mettent un état civil sur ces pseudonymes qui garantissent la sécurité des clandestins. « Mais les autres pensent-ils comme toi ?

— Les autres ?

— Oui, ceux d’Alger, de Kabylie, du Constantinois… 

— Je ne sais rien de ceux-là. Je suis coupé de toute liaison. J’avais un seul poste émetteur qui est tombé en panne. Alors j’ai tenté une liaison avec Tripoli et Le Caire pour obtenir des informations et des directives.

— Pourquoi pas Alger ? essaie Monteil.

— Alger ! A Alger, je ne connais personne. J’ai déjà eu bien du mal à passer la frontière tunisienne et puis je me suis fait prendre… »

La conversation se poursuit entre les deux hommes. Ben Boulaïd ne donne aucun renseignement pratique qui pourrait faciliter une enquête policière ; en revanche, sur les raisons sociales et politiques qui ont amené les membres du C.R.U.A. à l’action armée, il est intarissable. De même, il dément une aide de l’extérieur : « Chez nous il n’y a que des Aurèsiens. De purs Chaouïs. Ni Tunisiens ni Tripolitains… »

Monteil trouve l’homme sympathique, courageux, prudent non pour lui mais pour les siens. Il vient avec Soustelle en Algérie pour « arranger les choses », il faut savoir pourquoi se battent les rebelles.

« Mon but, explique Ben Boulaïd, serait une Constituante algérienne. Mais ça ne se fera pas tout seul. Dans un premier temps, il y a trois mesures urgentes : d’abord, retirer les troupes de l’Aurès. Surtout les goumiers marocains en raison des viols et des crimes. Ensuite, que la France amnistie les condamnés politiques. En particulier les 2 000 détenus de la Toussaint. Enfin, l’application du statut de 1947.

— C’est notre but.

— Je vous crois. Mais il faut une date. Surtout pour la suppression des communes mixtes où nous n’avons aucune représentation. »

Décidément, pense Monteil, nos points de vue ne sont pas très éloignés. Les deux hommes se séparent. Monteil va sortir quand Ben Boulaïd le retient par la manche :

« Je ne demande rien pour moi-même, mon commandant, je suis même prêt à signer un papier reconnaissant que j’accepte d’être fusillé si ma mort doit sauver l’Algérie. »

Monteil ne répond pas. Il a un petit sourire triste sur les lèvres. Ben Boulaïd le regarde avec confiance. Avec intensité. La porte se referme. Le policier tire les verrous. Monteil ne reverra jamais Ben Boulaïd.


Article original rédigé par aziz3d et publié sur Guerre d’Algérie
Reproduction interdite sans autorisation


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