DzActiviste.info Publié le jeu 25 Déc 2014

Benadjila Sofiane. Pourquoi l’Algérie n’a pas assuré sa sécurité alimentaire?

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mag6_2578685Benadjila Sofiane. Ingénieur agronome
Par Bsikri Mehdi pour ElWatan 25 12 2014

-Vous considérez l’Algérie comme un pays qui risque une crise alimentaire. Pourquoi ?

Si on considère la facture des produits alimentaires sans cesse croissante, et tenant compte de la diminution des recettes des hydrocarbures (effets cumulés : diminution de la production et des prix) qui nous permet d’acheter de quoi manger, la réponse sera affirmative. De tous les pays du Maghreb, nous sommes le seul à ne pas avoir assuré notre sécurité alimentaire, malgré l’avantage de la rente pétrolière. Il se trouve que nous ne sommes pas capables de nous autosuffire en produits de base qui menacent directement notre survie. Si on ne considère que quatre éléments vitaux, céréales, lait, légumes secs et pomme de terre, nous voyons que nous sommes fortement tributaires de l’étranger.

On estime, bon an, mal an, entre 25 et 50%  notre degré d’autosuffisance, qu’il faut fortement nuancer, puisque la production locale dépend aussi des importations en amont du secteur agricole et parfois en aval. On en arrive à dire que pratiquement qu’avec zéro importation, nous aurons zéro production. Il n’y a quasiment rien que l’on puisse produire sans avoir importé pour cet effet.
La raison directe serait que nous avons une agriculture peu performante, l’Algérie serait parmi les trois pays africains qui auraient le moins développé le secteur agricole. Mais la cause est certainement liée au fait qu’il n’y a jamais eu de stratégie de développement cohérente.

-Vous affirmez que la plupart des semences sont importées. Comment inverser la tendance ?

Je n’affirme rien du tout, ce sont les chiffres qui parlent et la réalité qui le dit. Il y a plus de trente ans que des scientifiques algériens ont commencé à alerter sur la perte des semences locales, une érosion génétique, une perte d’une partie du patrimoine culturel, et une perte de la diversité biologique. Produire de la semence (des plants fruitiers, races locales) de qualité capable de répondre à un maximum d’exigences (technique, économique, alimentaires…), et à grande échelle, est certainement l’une des choses les plus délicates et pointues à réaliser.

L’industrie semencière exige un niveau de technicité élevé et une spécialisation de tous les partenaires, du chercheur à l’agriculteur, et de toutes les structures qui les soutiennent. Ce qui implique une véritable professionnalisation de la filière dans une construction d’une géographie agricole du pays, c’est-à-dire en tenant compte des vocations régionales. La démarche basique dans l’état actuel serait de collecter le maximum de ce qui reste comme semences à travers le territoire, constituer des banques de gènes, et travailler sur leur amélioration et leur multiplication. Dans le monde animal, on introduit aussi des races qui dégradent nos races locales, au risque de les perdre par des hybridations et la dissémination anarchiques.

-Le lancement de projets agricoles nécessite des ressources humaines. Que proposez-vous pour répondre à cette demande ?

A partir du moment où le concepteur et l’animateur, de tout développement, sont l’homme, il devient évident que le facteur humain soit capital. Comme pour tous les secteurs, dans le monde agricole, on assiste à une perte du savoir-faire et une diminution du capital humain. L’agriculture n’est pas épargnée, à tous les niveaux une carence flagrante en compétences existe. Et nous sommes d’accord sur le fait que l’homme de ces derniers siècles a assuré sa sécurité alimentaire grâce au progrès de la science. Actuellement, la formation universitaire n’est pas en mesure de concevoir des hommes de métier capables de porter des projets durables. Les programmes universitaires sont encore ceux qui existaient durant la période coloniale.

A cela, il faut ajouter que les cours sont censés être dispensés en langue française, qui n’est plus à la portée des étudiants, elle leur est devenue inaccessible. La transmission du savoir s’en trouve réduite à sa forme la plus primitive. Mis à part le fait que les théories agronomiques enseignées soient souvent obsolètes, l’ingénieur sortant se retrouve par exemple à en connaître plus sur les races étrangères et pratiquement rien sur les locales, il en est de même pour les cultures végétales, tels que le palmier dattier et le pommier. Avec en plus une formation très peu soutenue par des pratiques sur le terrain, à sa sortie, le technicien se retrouve devant un paysage tout à fait étranger. Pour l’instant, nous avons des diplômés, il faut l’avouer, malheureusement incapables d’assurer le redressement du secteur. Il en est de même pour les techniciens de rangs moyens et les moniteurs.

C’est un véritable problème, puisque ceux qui enseignent actuellement pour la plupart, à leur tour, ne maîtrisent pas la langue de l’enseignement, eux aussi. L’agriculteur, l’ouvrier agricole ont, quant à eux, le plus souvent un faible niveau d’instruction, ou sont carrément analphabètes. Mais on sait qu’on peut rattraper le retard aisément dans un monde où les travaux saisonniers laissent le temps à une formation. Elle peut aller de la familiarisation de quelques heures pratiquée par des animateurs (agents de vulgarisation agricole), aux stages de formation, qui seront toujours sanctionnés par des certificats d’aptitude professionnelle.

Une instruction de base permet au dernier maillon de s’insérer dans le monde évolutif des techniques agricoles et la maîtrise des techniques déjà existantes. Si le rôle primaire de l’agriculture est de nourrir sa population, ce qui n’était pas le cas durant la période coloniale, alors on devrait adapter la formation pour répondre à cette première mission. Sachant que l’accès à la modernité ne se fait pas par une rupture avec le passé, mais dans un processus évolutif qui intègre le progrès.

-Quelles sont les régions qui seront concernées, selon vous, par le lancement de projets agricoles ?

De prime abord, je dirais toutes parce que théoriquement chaque région recèle une particularité qui peut être valorisée, mais il y a des zones et des productions prioritaires. Sans cibler de régions particulières, la raison voudrait que l’on opte pour ce qui nous permet de produire un aliment de base (stratégique) en quantité suffisante et à un moindre coût. Ou encore ce qui nous permet d’avoir un produit avec un maximum d’avantages comparatifs. En regardant l’aspect quantitatif de la production, on se tournera vers les terres les plus riches. Les coûts de production deviennent très faibles dès que l’on n’a plus besoin d’irriguer, et là, on regardera les zones les plus humides.

A partir du moment où l’on fait intervenir la nature du produit, apparaissent des particularités qui vont faire activer un nombre important de facteurs sur lesquels les techniciens devront travailler minutieusement pour affecter des cultures ciblées aux régions de production. Il serait trop prématuré de prétendre le faire  actuellement, on se heurterait aux problèmes de données manquantes ou faussées, mais il est clair que certaines régions ont affirmé leur vocation et leur destination. Ce qu’il faut garder comme objectif est toujours l’optimisation du développement assigné d’une responsabilité morale qui tient compte de l’économie d’énergie, de la durabilité.

-Si des projets agricoles conséquents sont lancés pour atteindre le seuil de sécurité alimentaire, quelle serait la problématique de l’eau et de sa gestion qui pourrait s’imposer ?

Avant d’atteindre le problème de l’eau et de la gestion des espaces, il faut avoir une vue sur le problème d’énergie carbonée qui va se poser dans un temps proche. Ne pas en tenir compte serait condamner ces projets à la ruine. Ce qu’il faut savoir en premier, c’est que l’agriculture durable travaille avec la nature. Un organisme biologique (animal ou végétal) peut être conçu comme un ensemble de réponses génétiques à un milieu donné. La logique voudrait que l’homme travaille sur l’amélioration et la sélection de ce patrimoine génétique en vue d’obtenir les performances qu’il désire, comme il l’a toujours fait. Dans ce cas, le paysage agricole sera composé d’une multitude (biodiversité) de compositions génétiques en harmonie avec les écosystèmes dans lesquels elles évoluent. La gestion des espaces se fera d’elle-même, puisqu’elle sera déterminée par le type biologique en place.

L’eau est un facteur qui est de plus en plus précieux, sa gestion sous-entend une utilisation rationnelle et intelligente. C’est le manque d’eau et l’excès de chaleur associés, qui semblent être des facteurs limitant, qui ont fait que la Numidie soit «le grenier» de Rome pour le blé dur. Grâce à l’intelligence de l’homme, ces facteurs a priori contraignants ont été exploités de façon judicieuse pour devenir des avantages dominants. Ce qui voudrait dire en quelque sorte, qu’optimiser la gestion de l’eau se résumerait à ne pas en consommer du tout pour produire autant. Ce raisonnement présente évidemment des limites puisque dans la plus grande partie du pays, la complémentation du processus de production par l’eau est quasi indispensable.Actuellement, le choix semble s’orienter vers une politique de gros moyens très énergivore pour adapter l’écosystème à l’organe biologique, alors que la logique voudrait que ce soit l’inverse qu’il faudrait faire. Pour un développement moralement responsable et durable, il serait insensé de ne pas raisonner dans un contexte de transition énergétique.

-Comment garantir une préservation de ces eaux qui serviraient à l’irrigation de terres, alors que le gouvernement a opté pour l’exploitation de gaz de schiste à partir de 2020, exploitation qui représente un réel danger de contamination pour les eaux souterraines ?

Les besoins en eau de l’humanité sont de plus en plus importants, face à une ressource naturelle quantitativement limitée celle-ci ne peut que se raréfier. Vitale sur le plan biologique, il est impensable d’en faire une utilisation irrationnelle et encore moins de la contaminer au point d’en faire un objet abiotique. A part le fait que cette industrie soit une grosse arnaque financière pour l’Algérie, et que nos réserves de gaz conventionnel soient suffisantes pour de longues années, elle associe cet autre caractère dont les retombées destructrices irréversibles sur la nature n’ont pas de limites.

A l’heure où la France s’apprête à reconnaître les dégâts faits par les essais nucléaires sur son ancien territoire colonial, nous décidons de refaire les mêmes dégâts sur notre espace vital. Les bassins potentiellement exploitables se trouvent au Sahara. Les forages devront en principe traverser la nappe albienne. Ils se font à des profondeurs allant jusqu’à 3000 m, alors que la nappe qui affleure parfois ne va pas plus loin que 1500 m en général. A ce jour, tout ce que les pétroliers peuvent assurer est qu’ils feront un maximum pour qu’il y ait moins de dégâts. Mais en aucun cas ils ne s’avanceront à assurer qu’il n’y aura pas de répercussions néfastes sur l’environnement. Nous avons vu ce qui s’est passé à Divid Creek (Etats-Unis), où les fissures de la fracturation horizontale ont contaminé les nappes aquifères, provoquant une catastrophe écologique irréversible. Des résultats similaires ont eu lieu au Canada.

Les compagnies pétrolières trop puissantes financièrement ont balayé les lois, et tous ceux qui pouvaient les empêcher de procéder à cette exploitation pétrolière mortifère. Il est normal de se demander quel serait leur comportement dans un pays étranger, dont les institutions ne seront pas en mesure de les contrôler. A l’heure où l’énergie carbonée montre ses limites, réfléchir un développement économique sans s’inscrire dans un contexte de transition énergétique, dénote une absence de réalisme et un manque de responsabilité. Aucune raison n’admettra que pour prétendre accéder au progrès, il faut commencer par supprimer le facteur eau comme élément biotique, surtout dans des milieux désertiques. On retiendra que cette industrie est le moyen le plus sûr pour destiner une partie de l’Algérie à l’extinction.

Bsikri Mehdi


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