DzActiviste.info Publié le dim 7 Fév 2016

Amirouche : une vie, deux morts, un testament. Le livre en PDF

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«Il (Amirouche) se défendit longtemps au bas d’une falaise et fut tué à la grenade. Pour lui, il reste à tuer la légende dont il était entouré.»
AFP, 30 mars 1959.
Par Saïd Sadi
Il faut connaître la vie et la mort du colonel Amirouche ainsi que le sort réserve à ses restes pour mieux comprendre la réussite de l’insurrection du 1er novembre 1954 et l’échec de l’Algérie d’aujourd’hui. Légende vivante pendant le conflit, il fut tué avec son collègue, le colonel Haoues, le 28 mars 1959, par une armada déployée par le général Massu, informé de son déplacement vers la Tunisie. Il s’y rendait pour exiger la dissolution de l’armée des frontières de Boumediene et des services secrets de Boussouf qui préparaient déjà l’après-guerre. Le pays venait de basculer dans un abime où il macère toujours.
Soucieuse de ne pas laisser trace d’une sépulture qui ne manquerait pas de devenir un lieu de pèlerinage, les troupes françaises enterrèrent secrètement les deux colonels. Boumediene fit déterrer clandestinement leurs ossements deux ans après l’indépendance pour les faire disparaître. A jamais, pensait-il. Cette abomination est à la fois le symptôme et la maladie qui minent un pays ou la confiscation et la falsification de la guerre de libération font office de bilan et de projet politique. A ce jour, les interpellations adressées au pouvoir d’Alger sur ce sujet, dans les medias ou a l’Assemblée nationale, n’ont reçu aucune réponse. La relation maffieuse qui fonde le système qui sévit depuis 1962 transcende les clivages claniques qui déchirent épisodiquement les parrains.
Et pourtant…
La séquestration des restes des colonels Amirouche et Haoues sera probablement l’un des traumatismes subis par le pays qui mettra le plus de temps à cicatriser, quand l’Algérie pourra enfin parler à sa conscience. Le silence des élites qui accompagna la découverte de ce qu’il faut bien appeler une forfaiture annonçait la dérive morale et le naufrage intellectuel dans lesquels se débat la nation, un demi-siècle après son indépendance.
Faut-il dire l’indicible ? Oui. Quels qu’en puissent être les désagréments conjoncturels qui s’ensuivent.
La censure, la désinformation ou même la peur sincère de la vérité, motivée par le souci de ne pas réveiller une histoire tourmentée et complexe, ont conduit l’Algérien à la méconnaissance, au reniement puis à la haine de soi. Cette schizophrénie a ouvert la voie aux bonimenteurs de la mémoire, eux-mêmes précurseurs des escrocs politiques qui ont façonné un passé à la convenance des appétits et des humeurs de despotes parasitant l’honneur et le destin de la nation.
Une épreuve dont on a identifié les causes est à moitié dépassée ; le refoulement génère toujours des rebondissements qui surgissent au moment où l’on s’y attend le moins et qui se manifestent de la pire des manières. C’est parce que l’Algérie, sans bornes ni boussole, a trop triché avec son passé que son histoire la hante. Quand un pouvoir use de la falsification du patrimoine symbolique pour se légitimer, c’est qu’il a délibérément et définitivement fait le choix du pire. Les assassinats politiques, les fraudes électorales ou les détournements de la ressource nationale sont des traductions, au sens génétique du terme, d’une tare originelle que seule une mutation à la mesure de l’aberration pourrait corriger.
On a avancé que la violence d’une colonisation de peuplement, ayant pulvérisé repères et normes communautaires, a substitué l’affrontement au débat. Soit. Mais il se trouve que ceux qui greffent leur impudeur sur cette séquelle dans un pays indépendant se posent comme les adversaires les plus distingués du colonialisme, eux qui, en vérité, en sont la reproduction la plus pitoyable.
On a aussi affirmé qu’il est fréquent de voir, dans tout le Tiers-Monde, des responsables protéger leur pouvoir par l’assassinat. Il ne s’agit pas de justifier ces crimes mais du moins est-il possible, en certaines occasions, d’en deviner la cohérence. Or, dans le cas du hold-up des ossements d’Amirouche et de Haoues, il n’y avait pas de menace sur le « trône ». Nous sommes bien face à la monstruosité absolue.

Il y a eu dans cette sombre affaire une synergie du Mal.
Affichant une singulière symétrie dans leurs attaques, les armées française et algérienne ont fait preuve d’une remarquable complémentarité, au point de conforter, dès 1962, l’information qui veut que l’ennemi n’a atteint les deux colonels que par l’imprudence, voire la complicité de ceux qui étaient chargés de les guider à partir de Tunis.
En effet, pendant toute la guerre et jusqu’à la mort du colonel de la wilaya III, les forces coloniales, banalisant exécutions sommaires et tortures et déversant leur napalm sur les villages et les forêts, n’ont eu de cesse de marteler que, le jour où elles neutraliseraient « le sanguinaire Amirouche », le conflit qui embrasait l’Algérie prendrait fin ou, du moins, verrait son dénouement se rapprocher considérablement.
Prenant le relais après l’indépendance, l’armée algérienne, c’est-à-dire l’armée des frontières ou, pour être encore plus précis, la Sécurité militaire – et donc Boumediene et son makhzen – qui a également construit son pouvoir sur les assassinats, la censure, les fraudes électorales et la corruption s’attellera à l’une des entreprises de désinformation post-indépendance les plus cyniques en s’acharnant à construire la contre-légende Amirouche : islamiste avant l’heure, paranoïaque sanguinaire, anti-intellectuel, arrogant, rien ne fut épargné au colonel de la wilaya III.
Le déferlement de rumeurs, d’allusions et de polémiques plus ou moins orchestrées ne parvenant toujours pas à occulter la vénération que vouaient à Amirouche ses hommes et plus généralement la population, Boumediene, digne héritier de Boussouf, recourut à la solution radicale : la mort symbolique. Il fit déterrer clandestinement ses restes pour les séquestrer dans la cave de la gendarmerie nationale où ils restèrent jusqu’à sa propre disparition. Privé de vie par l’armée coloniale, Amirouche était interdit de mort par Boumediene.
Quand des apparatchiks daignent aborder ce scandale, ils invoquent le complexe d’un Boumediene qui, n’ayant jamais fait le maquis, ne pouvait supporter la célébration d’un officier adulé de son vivant et dont la réputation avait été forgée dans l’épreuve qui avait frappé son peuple. Au regard de notre avenir collectif, le problème n’est plus de juger l’homme qui a fauté mais de trouver le courage moral de répondre à la question de savoir pourquoi, hormis des amis de la famille du martyr, pas un politique, pas un homme de religion, pas un artiste, pas un universitaire n’a osé, à ce jour, se prononcer sur ce qui relève du crime contre l’Homme. Il ne s’agit donc pas, pour l’intellectuel, de compatir avec ceux que l’horreur a frappés dans leur sang, mais de contribuer en tant que témoin privilégié à racheter notre dignité collective.
Les élites algériennes devront se résoudre à assumer, si toutefois elles veulent donner une chance à leur pays de le dépasser un jour, le déshonneur qui nous habite tous peu ou prou et qui fut à l’origine de la deuxième mort du plus emblématique des colonels de l’ALN.
En février 2010, je lis, de la plume d’un certain B. Amar un article apologétique intitulé « Un bâtisseur nommé Boumediene ». Il déplore le fait que, depuis sa mort, le nom de Boumediene ne soit pas assez cité. Plus loin, l’auteur ajoute que l’homme du 19 juin a redonné du panache aux Algériens, précisant que « la fierté du peuple algérien, c’est de voir ses élites intellectuelles respectées, ses héros réhabilités, son histoire écrite avec intégrité, sa presse libre et responsable, ses partis désintéressés portant des programmes créatifs. » Toutes choses que Boumediene a consciencieusement et férocement combattues.
La confusion et la violence ont perverti la performance intellectuelle algérienne. En l’occurrence, la démission est moins préoccupante que l’empressement à se vassaliser.

Pourquoi cette aphasie ou, plus grave, un tel empressement à la soumission ?
Quand Taos Amrouche vint avec ses chants berbères de Kabylie à Alger en 1969, à l’occasion du Festival panafricain, elle se heurta à la censure oblique mais obstinée de Boumediene. J’avais essayé de soulager sa déception en lui organisant un gala à la cité universitaire de Ben Aknoun où nous animions le « Cercle de culture berbère ». Tous ceux qui se pâmaient devant ses chants à Paris se défilèrent au moment où, à Alger, elle les appelait pour l’aider à comprendre et si possible à dépasser le sectarisme qui l’excluait d’une manifestation prétendant réhabiliter la culture africaine. Je me rappellerai toujours les propos désabusés qu’elle lâcha dans l’appartement de sa cousine, rue Horace Vernet : « Tu sais, mon frère, du courage il y en a eu une telle consommation pendant la guerre qu’il ne doit plus en rester beaucoup chez nous. »
Et pourtant, près de nous, les choses évoluent, y compris dans des pays ayant connu des systèmes similaires au nôtre. Lors de l’ouverture du congrès de son parti, j’ai entendu en 2006 Mahdjoubi Aherdane, président du Mouvement populaire, faire état, devant toute la classe politique marocaine, de la responsabilité directe de Mehdi Ben Barka – icône nationaliste s’il en est et qui fut à son tour victime de la violence politique – dans l’assassinat de Abbas Messadi, dirigeant de l’Armée de libération, qui gênait son ascension au lendemain de l’indépendance.
J’ai pu acheter à Rabat tous les livres de la famille Oufkir et ceux des détenus de Tazmamart relatant l’enfer que leur avait fait subir Hassan II. La déstalinisation a eu lieu, le castrisme est en voie de décongélation, le procès des Khmers rouges est en cours, un peu partout dans le monde des vérités historiques émergent, s’affinent et se confortent ; syndrome de Stockholm algérien, le boumédiénisme continue de sévir.
À ce jour, il est exceptionnel de trouver un article critique sur la stratégie de confiscation du destin algérien décidée et menée par le clan Boussouf. À chaque fois que j’ai eu à introduire un débat sur la responsabilité du tandem Boussouf-Boumediene dans l’impasse qui paralyse et ensanglante le pays, j’ai rencontré des yeux qui se baissaient ou entendu d’aimables recommandations m’invitant à ne pas réveiller les morts. Quand on essaie de faire valoir l’idée que les drames de notre histoire doivent être discutés, non pas pour assouvir une quelconque vengeance, mais parce que le débat public, servant de catharsis, peut contribuer à prémunir le pays contre de nouveaux malheurs, les thuriféraires prêts à s’enflammer sur d’autres excès expliquent sentencieusement qu’en ce qui concerne les agissements de Boumediene, « c’est de la politique. »
Cette séquestration n’a pas d’équivalent. Comme toutes les guerres révolutionnaires, l’insurrection algérienne a eu sa part de tragédies et de méprises. De l’assassinat d’Abane aux exécutions des colonels des Aurès en passant par la bleuïte et l’attaque de Sakamoudi, il y eut des fautes, des erreurs et de nombreux conflits politiques auraient pu connaître une issue plus sereine, si la brutalité qui continue de caractériser la vie publique avait pu être canalisée dans des espaces de médiation réguliers.
Mais comment demeurer silencieux devant un tel viol moral, qui, de surcroît, est commis par le premier responsable d’un pays et s’étonner ou se plaindre qu’une génération plus tard, des hommes éventrent des femmes enceintes au motif qu’elles n’appartiennent pas à leur secte ?
Quand Nordine Aït Hamouda, le fils du colonel Amirouche, m’informa en 1983 des conditions dans lesquelles avaient été camouflés pendant vingt ans les restes de son père et ceux de son camarade Haoues, j’avoue avoir eu le réflexe de l’avertir sur une possible manipulation politique. Chadli en effet, qui avait succédé à Boumediene, s’adonnait alors à un jeu de quilles dans le sérail et les barons ayant servi son prédécesseur tombaient les uns après les autres. La nouvelle était à ce point invraisemblable que l’idée d’une manœuvre destinée à éliminer un homme et son clan en les chargeant d’une tare indélébile pour justifier la disqualification de leur règne s’imposa à moi, comme à nombre de camarades dans l’opposition.
Ceci, en dépit de notre connaissance du pedigree du régime. L’enlèvement de Boudiaf au lendemain de l’indépendance et, plus tard, l’assassinat d’hommes tels que Mohamed Khider ou Krim Belkacem nous avaient instruits sur les mœurs qui inspirent et régissent l’exercice du pouvoir dans le système FLN. Nous-mêmes avions eu à découvrir à nos dépens le sort que pouvait réserver le pouvoir algérien à tout citoyen désirant se faire entendre dans son pays, fût-ce de façon pacifique. Nous avions connu les tortures, les emprisonnements, les retraits de passeports ou les licenciements arbitraires qui n’épargnaient pas même nos proches. Pour horribles qu’ils fussent, ces abus n’avaient pas suffi à nous aviser du fait que l’on puisse s’autoriser à néantiser des morts. Et quels morts !
« C’est un peu comme si la France avait séquestré Jean Moulin », me confiera François Léotard en 2007. On imagine pourtant bien qu’il avait eu, en tant que ministre de la Défense française, l’occasion d’accéder à des dossiers plus ou moins sulfureux.
Quand il a fallu se rendre à l’évidence et admettre que le sacrilège avait été bel et bien commis, je me rappelle ce que j’ai dit à Nordine Aït Hamouda : « Un peuple dont les élites applaudissent un homme qui s’abîme dans de telles ignominies passera par de terribles épreuves avant d’avoir le droit de réintégrer l’humanité. Désormais, nous voilà avertis, plus rien ne devra nous surprendre. »
Cette impossibilité à inviter à une lecture lucide et adulte des coups de force qui ont structuré le système algérien connaît des évitements sur d’autres registres, tout aussi handicapants pour la rénovation politique du pays. La question kabyle qui sous-tend le destin d’Amirouche et de beaucoup d’autres dirigeants algériens fait partie de ces tabous.
Je rappelle dans le récit qui va suivre comment Ben Bella a alerté, après le Congrès de la Soummam, Fathi Dib, responsable des services spéciaux égyptiens, sur le risque que ferait peser sur la Révolution algérienne la rencontre du 20 août 1956 dès lors qu’elle était décidée par « deux acteurs kabyles » (Abane et Krim). Je signale aussi qu’Ali Kafi a décrété, après leur mort et dans l’indifférence générale, que les trois dangers de l’Algérie avaient pour noms Abane, Krim et Amirouche. Les convictions et les parcours différents, voire les antagonismes qui ont marqué à certaines périodes les relations de ces dirigeants n’ont pas suffi à atténuer la hantise suscitée par leur origine commune.
Les deux hommes, dont l’un a joué le rôle d’indicateur d’un service de renseignements étranger en pleine guerre et l’autre celui de hussard de la géhenne nationale, ont tous les deux désigné des compatriotes de premier plan à l’élimination physique ou l’infamie.
Malgré de telles fautes, certaines de nos élites estimeront que le problème n’est pas dans ce que deux responsables qui se sont laissé aller à des conduites aussi coupables aient fini par exercer des fonctions de chef d’État ; non, pour nos intellectuels organiques, le préjudice causé au pays serait dans ce que l’auteur de ces lignes, homme politique originaire de Kabylie, ose évoquer de travers impliquant des dirigeants extérieurs à sa région.
Ne pas traiter d’un réel sensible dérangeant l’un ou l’autre des clans, occulter la vérité historique ou, plus grave, la livrer aux mises en scène de cour serait sans impact sur la conscience nationale et sans incidence sur la cohésion du pays.
Au lieu de prendre la mesure des conséquences de nos errements, nous avons pris l’habitude de nous précipiter dans des fuites en avant, à chaque fois que l’Histoire nous met face à nos turpitudes. Incapables d’assumer nos actes, nous invoquons les immixtions de l’Étranger, dont nous exigeons pardon et réparation. Il en est ainsi du dernier slogan exhibé par le régime algérien, sommant l’ancienne puissance coloniale de faire acte de repentance en préalable à l’établissement de relations saines et apaisées entre l’Algérie et la France.
Cette manœuvre, abordant par ailleurs un problème historique essentiel, revêt ici l’allure du gadget politicien. La repentance de Paris est une affaire franco-française. Si ce pays, qui peut tout de même trouver quelques événements de son histoire à « positiver », veut spéculer sur les bienfaits de la colonisation, cela engage la communauté à laquelle est proposé cet artifice. En ce qui me concerne, en tant qu’Algérien, mon droit et mon devoir, c’est de chercher à comprendre et de contribuer à faire éclater la vérité sur des crimes politiques ou symboliques qui ont faussé les repères de notre mémoire, fragilisé notre conscience nationale et, de ce fait, hypothéqué le devenir de notre peuple.
Cette façon de concevoir notre histoire en projetant notre responsabilité sur d’autres a amplifié et compliqué les égarements qui réduisent l’Algérie à un État virtuel, une société atomisée et une nation en sursis, devenant, du même coup, une menace géostratégique pour la Méditerranée occidentale et l’espace péri-saharien.
Le traitement réservé au combat et à la mémoire du colonel Amirouche illustre jusqu’à la caricature cette propension quelque peu morbide à nier la réalité, la déformer pour la mettre en conformité avec les fantasmes des maîtres du moment.
Cela fait plus de quarante ans que j’écoute tous les témoins et engrange le moindre document pouvant me permettre d’éclairer ce que fut la vie de cet autodidacte, dirigeant hors pair, que j’ai entendu chanté par nos mères de son vivant. Plus j’avançais dans mes investigations, plus je découvrais une figure en tout point opposée à celle que se plaisait à façonner la propagande algérienne. En un sens, la ferveur populaire dont Amirouche fut et demeure l’objet et l’avilissement du personnage que s’acharnait à imposer Boumediene symbolisaient le divorce du pouvoir et de la société.
Je me suis entretenu avec la plupart des hommes qui ont servi et accompagné Amirouche avant et pendant la Révolution. Aucun ne m’en a donné le profil distillé par le pouvoir. Le colonel Amirouche a été vécu par tous comme un homme de cœur et un homme d’État. Témoignant de son humanisme, la quasi-totalité de ces maquisards a pleuré lors des interviews que j’ai faites avec eux : de douleur ou de colère trop longtemps contenue. J’en ai même rencontré qui vivent, comme c’est le cas pour Dda Mohand, que l’on découvrira dans ce livre, dans la culpabilité d’avoir survécu à leur chef.
Les missions qu’a effectuées Amirouche dans les Aurès et à Tunis, l’engagement militaire et la qualité de l’organisation politique qu’il avait obtenus en Kabylie, les orientations et l’aide qu’il prodiguait aux wilayate de l’intérieur ainsi que le melting-pot de maquisards qu’il y engagea, les recommandations qu’il adressait à l’extérieur, les réserves qu’il émit contre l’armée des frontières, sa modernité qui se révélait dans une stratégie de communication que lui envieraient bien des hommes politiques d’aujourd’hui, ses anticipations sur l’après-guerre, notamment à travers la formation des cadres, font de lui le dirigeant qui aura le plus et le mieux appliqué les résolutions du Congrès de la Soummam dont, au demeurant, il demandait dès janvier 1959 une déclinaison plus précise pour mieux appréhender l’avenir.
Amirouche avait le don qui permet de créer à partir de rien ou de si peu. Mais cela ne suffit pas à fabriquer une légende. Il a atteint une telle efficience et une telle considération parce qu’il savait évacuer le ressentiment personnel de la responsabilité politique. Que de fois n’a-t-il affronté des hommes sur des questions de principes, de programme ou d’attributions ? Une fois les choses dites, il était en mesure de renouer un contact aussitôt, dès lors que la patrie l’exigeait.
J’ai entendu les moins impulsifs des notables officiels concéder qu’Amirouche était le Zapata national. Une manière de réduire l’envergure d’un homme en l’enfermant dans le personnage enivré par la poudre du moindre pétard, prêt à s’emballer comme un cheval sauvage.
Je dois pourtant à la vérité de dire que récemment, insondable système algérien, un des dirigeants les plus informés du pays, ayant appris que j’allais publier un ouvrage sur le colonel Amirouche, m’avoua : « C’est un être fascinant, il y a quelque chose de Guevara chez cet homme. »
En retraçant la vie d’Amirouche, je pense avoir pu approcher la limite qui distingue le héros du militant ordinaire. Le héros, mû par une impulsion intime, met sa ferveur et son talent au service d’une cause qu’il confond avec son destin. Entretenant une relation quasi mystique avec la marche de l’Histoire, il ne doute jamais de l’essentiel et, de ce fait, s’interdit tout calcul. En la matière, l’Histoire a souvent renié le dicton qui veut que les héros ne meurent jamais. Comme tant d’autres révolutions, la guerre d’Algérie a vérifié que la plupart des héros meurent pour leur idéal. Ils ont pour nom Abane, Ben M’hidi, Boudiaf, Zighout, Ben Boulaïd, Didouche ou Amirouche ; tous ceux qui ne postulaient pas le combat comme un instrument de prise de pouvoir n’ont pas survécu aux attaques de l’ennemi ou aux intrigues de leurs pairs.
J’ai eu l’occasion de dire par ailleurs que l’Algérie indépendante, qui a eu tant d’hommes de pouvoir a, si l’on excepte l’épisode Boudiaf, été privée d’hommes d’État. Les premiers sont obnubilés par le contrôle et l’entretien des appareils : armée, police, parti unique, clientèles ; tout ce qui peut menacer la puissance absolue. Les seconds s’emploient à mettre en œuvre les chantiers qui libèrent les sociétés : éducation, justice, santé, statut de la femme, place du culte dans la cité, etc.
En replongeant dans le destin d’Amirouche, on trouvera sans peine à quelle catégorie il appartient.
Au terme de la rédaction de ce récit, j’étais partagé entre le dépit et l’espoir. Le peuple algérien, dont les cadres ont tu, admis et quelquefois amplifié un acte de trahison mémorielle, a également produit à partir de ses plus intimes racines un homme que tout poussait à la marge du monde et qui devint un symbole à 33 ans. Autre leçon de vérité, le cataclysme déclenché par Boumediene et ses affidés n’a pas pu avoir raison de l’adhésion populaire qui a porté, protégé et perpétué le combat et la mémoire d’Amirouche.
Aucune valeur, aucune norme, aucun repère n’a survécu à la boulimie du pouvoir. Saad Dahlab, évoquant la manipulation des actes fondateurs de la nation, déplore que l’on soit allé jusqu’à tricher sur la date de l’indépendance qui fut proclamée « le 3 juillet 1962 – le 3 juillet et non le 5 comme l’a décidé Ben Bella pour effacer paraît-il la date du 5 juillet 1830. Preuve de l’ambition démesurée de ce dernier. Comme si l’on pouvait gommer l’histoire d’un trait de plume [...]. Nous, ajoute-t-il, nous disons au contraire aux jeunes Algériens de ne pas oublier la date du 5 Juillet 1830 pour veiller jalousement à ce qu’elle ne se reproduise jamais. »
Nous avons falsifié la date de l’indépendance, nous avons organisé l’inflation du nombre de martyrs et d’anciens moudjahidine ; nous avons même séquestré les ossements de deux héros dans l’indifférence ou, pour certains, un silence complice.

Que peut-on construire sur tant de reniements ?
Comment parler d’injustice sans semer la haine, comment combattre l’arbitraire sans appeler à la violence, comment dire la vérité sans susciter la vengeance ?
En commençant tous par assumer notre part de la responsabilité, qu’elle soit active ou passive, dans le désastre national et en méditant cette parole du président Kennedy, dont on verra ici que l’engagement au côté du peuple algérien fut induit par Amirouche : « Mon pays a fauté mais c’est mon pays. »

1. Le Soir d’Algérie, 17 février 2010.
2. Cantatrice kabyle de confession chrétienne, sœur du célèbre poète et essayiste Jean Amrouche.
3. Pour l’indépendance de l’Algérie, Mission accomplie, Editions Dahlab, Alger, 1990.

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