DzActiviste.info Publié le sam 31 Mai 2014

Boulevard Said Bouteflika (document complet de 1 à 4). Pourquoi il faut croire Madani Mezrag par Mohamed Benchikou

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Boulevard Said Bouteflika (document complet de 1 à 4). Pourquoi il faut croire Madani Mezrag par Mohamed Benchikou

Voilà trente jours que le pays, terre de miracles, est livré à un président régnant sur fauteuil roulant et il nous faut bien admettre que, tout compte fait, l’on n’y gouverne pas plus mal en pyjama qu’en costume Smalto. Sellal et sa bande auraient quelques raisons de pavoiser, eux qui ont si longtemps soutenu que la maladie du chef de l’État n’avait aucun effet sur la bonne marche des affaires. Chez nous, l’habit, en l’occurrence le pyjama, fait bien le moine et même le patrimoine, en vertu, justement, de la « bonne marche des affaires ». Mais tout ça, le pouvoir à vie, la corruption, l’utilisation des deniers publics à des fins personnelles, la répression des manifestations, la censure, tout cela, c’est fini, nous disent les Amuseurs de la République ! Après quinze années de dilapidations de l’argent du pétrole, il est temps de penser à l’Algérie et aux Algériens, nous suggèrent-ils avec l’accent grave des hommes à qui revient le devoir de décider du sort de leurs congénères ! La nouvelle Constitution qui se prépare, disent-ils, c’est le Zabour de Daoud, le texte avéré, l’ultime cadeau de Bouteflika à sa patrie et à son peuple ! Ainsi, le président a-t-il décidé d’inscrire dans la prochaine Constitution, « la protection de l’économie nationale contre toute forme de malversation ou de détournement, de corruption, de trafic et d’abus, d’accaparement ou de confiscation illégitime ». Pensez donc que, durant quinze ans, Abdelaziz Bouteflika a gouverné avec une Constitution qui ne prévoyait rien de tout ça, l’exposant, le malheureux, à s’entourer de fieffés voleurs, du ministre Chakib Khelil au wali Bouricha qu’il a dû, par respect à ses hautes charges, protéger et soustraire à la justice ! Mais tout cela, c’est fini, nous assurent les Amuseurs de la République. La preuve ? L’article 48 ! Mais oui, le nouvel article 48 de la nouvelle Constitution ! Une révolution, l’article 48, puisqu’il « protège les juges contre toute forme de pression, intervention ou manœuvre de nature à nuire à l’accomplissement de sa mission ou au respect de son libre-arbitre. » On s’explique, alors, les égarements de l’équipe de Bouteflika qui, privée durant 15 ans de ce précieux article 48, s’est laissée aller à convoquer la « justice de la nuit » pour destituer Benflis, à neutraliser la Cour suprême pour éviter la prison à Mohamed Bouricha, à dicter au tribunal d’El-Harrach d’incarcérer le directeur du Matin, à manipuler la Cour de Blida pour acquitter les « amis » impliqués dans le scandale Khalifa, à désavouer le Conseil d’État pour imposer Amar Saâdani à la tête du FLN…Tout ça, par la faute de cet étourdi de législateur qui n’avait pas pensé à temps à l’article 48 ! Et on ne parle pas, ici, des libertés qui, toutes, qu’elles soient « d’expression, d’association, de réunion, de rassemblements et de manifestation pacifiques » seront, Alléluia, garanties au citoyen », à commencer par la liberté de la presse dont on jure qu’elle ne sera restreinte « par aucune forme de censure préalable », ce que le nouveau ministre de la Communication résume par « la culture du bonheur. » J’ose espérer pour lui qu’il n’ignore pas que, depuis la CIA d’Allen Dulles, engagée alors dans l’affaiblissement de l’influence du marxisme et la promotion du modèle démocratique américain, le vrai pouvoir n’est pas dans l’information mais dans la désinformation. La cohorte de communicants qui s’emploie à dresser de Bouteflika l’émouvant portrait de « réformateur endurci » s’obligeant à épuiser ses dernières forces aux commandes du pays, dans le noble objectif d’assurer à son peuple une « transition démocratique » doit savoir réduire les influences « inamicales », au besoin par la prison et la calomnie au profit des expressions « amies » par le recours à la caisse noire de l’État. La tâche était, jusqu’à présent, dévolue aux services de renseignement. Mais depuis la neutralisation du DRS, le pouvoir de la désinformation est confié aux proches du Président qui s’y adonnent, il faut le dire, avec un sens de la discipline remarquable et une efficacité redoutable, comme en témoigne le travail de sape entrepris par les chaînes Ennahar et Chourouk, qui sont au clan présidentiel, ce que Radio Free Europe et Radio Free Asia, des radios de propagande anti-communistes furent à la CIA. Nous assistons à une entreprise sans panache qui consiste à noyer dans une rhétorique nationaliste les vraies intentions de Bouteflika. Ou, plutôt, la seule vraie intention : garder le pouvoir, même après la mort ! L’obsession de Bouteflika c’est le « bouteflikisme », c’est-à-dire le pouvoir perpétuel, le sien et celui qu’il lèguerait à son frère Saïd. Il n’a aucune conscience du chaos qui se prépare, insouciant de la formidable « accélération de l’histoire qui promet de balayer toutes les dictatures », comme l’a remarqué Ali Yahia Abdenour. Bouteflika est un homme absorbé par l’« exercice du pouvoir absolu, un homme dont Ali Yahia Abdenour dit qu’il serait prêt à sacrifier la patrie pour lui-même » C’est pourquoi, dans la nouvelle Constitution, vous ne trouverez nulle mention de cette idée dont on nous a si souvent rebattue les oreilles, le poste de vice-président qui succéderait mécaniquement au chef de l’État en cas de défaillance. Quelle idée saugrenue ! L’idée des « gens d’en face ». Elle est partie avec les « gens d’en face ». Bouteflika a utilisé les 15 années de pouvoir à mettre en place les conditions d’un pouvoir absolu et éternel. « Bouteflika ne veut pas être le pouvoir mais le système politique comme c’était le cas de Houari Boumediene ou Fidel Castro à Cuba », nous avait averti Ali Yahia Abdenour. Il semble avoir réussi. Bouteflika est débarrassé de la lourde et fastidieuse besogne à laquelle il s’est prêté durant 15 ans et qui consistait à réaliser cet équilibre vital entre les clans du système, de procurer aux uns les raisons de croire encore à lui, aux autres les motifs de ne pas douter de son amitié. Aujourd’hui, le système lui paraît tout entier acquis. Le relais, il le passera au frère, quand il le décidera et aux conditions qu’il décidera. Un boulevard s’offre à son clan pour garder le pouvoir ad vitam æternam. Le boulevard Saïd Bouteflika. Où commence-t-il ? Où mène-t-il ? Nous y reviendrons.

L’ennui, c’est que Bouteflika a toujours une bataille d’avance sur ceux qui prétendent le combattre. L’option Saïd Bouteflika fait sourire les esprits pas dupes de l’opposition, ceux-là qui -pour le quatrième mandat, par exemple- ont toujours souri quand il fallait agir et qui se sont mis à agir quand les hommes de Bouteflika étaient en train de sourire. Pourtant, n’eût été le Printemps arabe, l’affaire Chekib Khelil et l’AVC qui a terrassé le Président en avril 2013, Saïd Bouteflika aurait, peut-être, été consacré président de l’Algérie en 2014. Mais ce n’est que partie remise. Le projet de propulser Saïd Bouteflika aux commandes de l’Algérie est, sans doute, celui auquel le chef de l’État accorde l’essentiel de son temps, de son énergie et de ses tractations. Pour lui, la question se résume en une évidence : le pouvoir ne se restitue pas, il se transmet à l’intérieur de la famille ou du clan, c’est un bien privé, celui de la famille fondatrice, la sienne, le clan d’Oujda qui a imposé son diktat en 1962 et accaparé le commandement. Après Boumediene, c’était à lui qu’il revenait d’en hériter, « mais la réalité est qu’il y a eu un coup d’État à blanc et l’armée a imposé un candidat », se lamente-t-il sur Europe 1 devant Jean-Pierre El Kabbach, en septembre 1999. Oui, le pouvoir ne se restitue pas, encore moins à ces généraux parvenus qui lui ont « volé » le trône en 1979 à la mort de Boumediene, et qui ne méritent aucun égard. « Quand j’étais officier, beaucoup de généraux actuels n’étaient peut-être même pas dans l’Armée », avait-il ajouté à ElKabbach. Comment imaginer qu’il allait leur redonner les clés en 2004, en 2009, en 2014, voire en 2019 ? Après Boumediene, c’est au tour de Bouteflika 1 et après Bouteflika 1, eh bien, ce sera Bouteflika 2 ! Nous n’en sommes toujours pas convaincus alors que tout, pourtant, dans la révision constitutionnelle qui se prépare comme dans les projets politiques en gestation (amnistie, élections législatives anticipées…) nous y invite. L’affaire Saïd Bouteflika nous rappelle que, en politique plus qu’ailleurs, il ne suffit pas d’avoir une stratégie, il faut surtout posséder une bonne mémoire. Revenons en arrière. Nous sommes en mai 2009. Le Quotidien d’Oran annonce que « le plus jeune frère du président Bouteflika, Saïd, se préparerait à prendre le pouvoir en 2014 et devrait créer un parti qui raflerait la mise aux élections législatives de 2012 et qui lui servirait de tremplin « légal » pour remplacer son frère au poste de président de la République ». Le journaliste, visiblement « introduit », avertissait déjà à cette époque : « La scène politique nationale risque de connaître des bouleversements par la création de ce nouveau parti » dont il précise qu’il « va naître sous les auspices d’un homme, Abdelaziz, l’aîné de la famille Bouteflika ». Chez les observateurs internationaux, on est plus réservé. Le 6 octobre 2010, l’agence américaine UPI indique que « Le frère cadet du Président, Saïd, est devenu une des principales figures du camp Bouteflika, mais il manque d’une base politique forte et du charisme nécessaire pour être considéré comme un candidat crédible ». Une base politique forte ? Rien de plus simple. Le 6 juin 2009, deux articles paraissent dans lematindz auxquels on ne prête pas grande attention et intitulés : « Saïd Bouteflika ou la nouvelle légitimité du système ». On y annonce l’intention de Saïd Bouteflika de se déployer avec un nouveau mouvement politique, mais sans s’appuyer sur les anciennes structures discréditées, le FLN ou le RND. En ce temps-là, le Printemps arabe était dans l’air, les vieilles dictatures étaient arrivées à péremption, les fausses républiques arabes étaient à bout de souffle, l’écart entre les régimes archaïques et la société civile devenait préoccupant. Un homme, Seif El Islam Kadhafi, allait avoir alors une idée de génie : sauver, partout, le système de papa en lui donnant une nouvelle « légitimité » ! Dans ce monde qui a changé et où les vieilles autocraties n’ont plus d’avenir, il propose faire du neuf avec du vieux ! Il héritera du pouvoir de son père, mais dans une « Libye démocratique », adaptée à son époque, et avec une nouvelle « légitimité », sans rien devoir au passé ! Il sera le chef « légitime » d’une Libye rénovée et non pas l’héritier d’un père putschiste ! Il s’appuiera sur la « société civile » ! La stratégie des jeunes loups arabes, Seïf El Islam Kadhafi, Gamal Moubarak, Saïd Bouteflika, congénères de Mohamed VI, se met en place : les fils prendront la relève des pères, mais avec une nouvelle légitimité ! Eux, les heureux légataires de « tawrîth al Sulta », vont avoir le pouvoir et la légitimité du pouvoir ! Seïf El Islam annonce avec fracas, en 2008, à partir de Sobha, son « retrait » de la vie politique et fait un réquisitoire violent des dictatures arabes L’idée séduit. Seïf El Islam Kadhafi, le fils de son père, fait deux ou trois voyages en Algérie. Au centre des contacts : le nouveau Maghreb arabe « démocratique » qui va voir le jour sur les décombres de l’ancien, et dont il va être la continuité. En Algérie, Saïd Bouteflika prend note. Lematindz annonce que son projet politique reposera sur les forces qui, pense-t-il, vont donner au système une nouvelle validité : une coalition impliquant la société « civile » et à laquelle se joindraient les Islamistes de l’ex-FIS ! Le jeune frère évoluerait sur un terrain viabilisé : consensus total ! Le fondement de la nouvelle « légitimité » du système reposerait sur la « rénovation » et la paix. La « rénovation » par une nouvelle classe politique qui remplacerait les anciennes structures discréditées ; la paix par une concession politique majeure aux Islamistes radicaux : le retour sur la scène politique ! Ce journal annonce que, dans la perspective de cette classe politique sur mesure, des partis satellites comme l’UDR d’Amara Benyounès sont retenus et que l’ordre est donné à Zerhouni de les autoriser à activer. Le Quotidien d’Oran informe que des contacts sont entamés, depuis quelque temps, par Saïd Bouteflika auprès de ce qu’on appelle la société civile ou alors les notables des différentes régions du pays. Il s’agit, en fait, d’échos qu’on reçoit, notamment en provenance des villes de l’Ouest, du Sud-Ouest et du Sud du pays. Oran, Tlemcen, Adrar, Bechar, Laghouat, Biskra, entre autres, sont celles où, nous dit-on, les contacts sont entrepris d’une manière sérieuse et soutenue. » El Watan du 1er décembre 2010 annonce que la « campagne préélectorale du frère cadet du président Bouteflika semble engagée ». L’hypothèse « Saïd Bouteflika » ne fait plus sourire.

Arracher la collaboration active des Islamistes radicaux du FIS ? Le retour des Islamistes radicaux à la politique exigeait, au préalable, leur réhabilitation aux yeux de la loi. Effacer leurs délits et les réhabiliter dans leurs droits civiques. Qu’à cela ne tienne ! Dès sa réélection en 2004, Bouteflika était passé à l’action avec les chefs de l’ex-FIS et leur avait proposé un marché exceptionnel : la réhabilitation politique, c’est-à-dire la possibilité de créer un nouveau FIS qui s’intégrerait dans l’architecture du futur pouvoir de Saïd Bouteflika. Ce sera fait avec la fameuse « Réconciliation nationale » qu’il fera voter par référendum en septembre 2005 et qui proclamera l’amnistie pour les terroristes, y compris pour les chefs, sans même exiger leur repentance préalable. Tenue secrète durant deux années, la transaction sera dévoilée publiquement par le chef de l’Armée islamique du salut, Madani Mezrag, en juillet 2007, puis par son adjoint, Ahmed Benaïcha, l’ancien émir de la branche armée du FIS, en décembre, dans les colonnes du journal arabophone El Bilad : « Dès sa réélection en 2009, le Président prononcera une amnistie générale et permettra au FIS de retourner sur la scène politique ». Pour rendre irréversible le pacte avec Bouteflika, Madani Mezrag le rend public, le surlendemain 16 août en conférence de presse, et annonce la création prochaine d’une nouvelle formation politique qui succéderait au FIS. « Des droits politiques et civils nous ont été accordés dans le cadre de l’amnistie, et notamment la participation aux élections, et ces droits inquiètent déjà certaines personnes influentes au pouvoir, qui cherchent à nous barrer la route. Nous concrétiserons ce projet, s’il le faut, sans l’approbation du ministre de l’Intérieur », ajoute-t-il, laissant entendre l’appui direct de Bouteflika. Le 2 septembre 2007, Yazid Zerhouni confirme aux journalistes les propos de Mezrag : « Les activistes de l’Armée islamique du salut dissoute, qui ont fait part de leur intention de revenir à l’activité politique dans un nouveau parti, peuvent présenter leurs dossiers ! » La sortie déroutante de Zerhouni est saluée par les dirigeants de l’ex-FIS. « Zerhouni a agi en tant qu’homme d’État qui respecte la loi et la Constitution ainsi que le droit des citoyens à s’organiser dans un cadre légal », déclare aussitôt Madani Mezrag à El Khabar. Le 14 décembre 2009, Le Quotidien d’Oran précise que Saïd « n’a fait appel ni au FLN, ni au RND, ni à aucun autre parti déjà en exercice, il a préféré s’appuyer sur de nouveaux militants pour lui créer un parti à lui à partir de Laghouat, c’est-à-dire à l’intérieur du pays où sa parole est écoutée ». En attendant de s’élargir, le parti a été créé au moment où la dissidence bouscule le FLN de Belkhadem, les émeutes se multiplient dans le pays, la contestation de plusieurs secteurs s’amplifie et les scandales éclaboussent l’autorité publique. Traduction : le nouveau parti de Saïd Bouteflika s’attellera à régler les problèmes que les partis-États n’ont pas pu résoudre. Le scénario était bien huilé. Le programme de Bouteflika pour mettre son frère sur orbite est tout tracé : organiser un référendum sur l’amnistie avant les législatives de 2012, élections qui devaient entériner la mort ou le déclin du FLN et du RND, en même temps qu’elles consacreraient l’essor du nouveau mouvement de Saïd. Toujours dans Le Quotidien d’Oran du 14 décembre 2009, Ghania Oukazi nous apprend que « Saïd Bouteflika a accepté de présider le Rassemblement pour la Concorde nationale (RCN)) « à condition qu’il lui soit collecté deux millions de signatures ». On apprend même que, dès ce moment-là, « une fois l’élection présidentielle de 2009 terminée, des comités de soutien au président de la République avaient tenu à se regrouper au sein d’un ensemble qu’ils ont appelé « Mouvement national des générations libres » (MNGL) que préside un certain Mourad Sassi qu’on dit conseiller au palais d’El Mouradia. Les premières assises de ce qu’on a qualifié d’Organisation non gouvernementale (ONG) ont été tenues l’année précédente à l’hôtel Essafir (ex-Alleti) d’Alger ». Autrement dit, le clan présidentiel n’a pas perdu de temps : la succession de Bouteflika par son jeune frère est programmée depuis belle lurette. Elle sera, cependant, contrariée par des embûches prévisibles -les premières ripostes du sérail- -et non prévisibles-, les révoltes arabes, la maladie… Contrariée, mais pas compromise. En quatre ans, Abdelaziz Bouteflika a pu, à la fois, s’imposer contre les contre-attaques de ceux qui, parmi la hiérarchie militaire et les services de renseignement, lui avaient porté la contradiction, et même survivre au Printemps arabe et aux grands scandales de corruption dont le plus criard, celui du ministre Chakib Khelil ! Bouteflika n’avait pas jeté le gant à la face des généraux, sans prendre au préalable ses dispositions. Il avait noué des alliances assez puissantes pour faire pièce à l’hostilité de la hiérarchie militaire. Aujourd’hui, on réalise avec retard que le passage du pouvoir de Liamine Zéroual à celui d’Abdelaziz Bouteflika, c’était le passage d’une Algérie plus ou moins patriotique à une Algérie alignée sur des gros intérêts de lobbies, étrangers ou nationaux. Si, en 2014, en dépit de son handicap physique, Bouteflika est redevenu la pièce centrale du jeu politique en Algérie et qu’il peut reprendre à planifier le passage de témoin à son frère, c’est parce qu’il est, plus que le chef d’État, l’homme d’un puissant tentacule politico-financier qui va des barons algériens de l’import à la pègre pétrolière internationale, en passant par les grandes places politiques et militaires d’Europe et d’Amérique. C’est à ce tentacule qu’il doit d’avoir survécu aux adversités. C’est le tentacule qui l’a placé aux commandes de l’Algérie, en 1999 ; c’est le tentacule qui l’a épaulé pour l’obtention des autres mandats successifs ; c’est le tentacule qui l’a protégé dans ses grands moments de vulnérabilité, quand éclata l’affaire Chakib Khelil, quand souffla le Printemps arabe sur le Maghreb, quand il succomba à cet accident vasculaire qui l’immobilise jusqu’à aujourd’hui. À chacune de ces phases du déclin, Abdelaziz Bouteflika a trouvé l’appui décisif du tentacule. En retour, sa politique, toute sa politique sera orientée au bénéfice de ceux qui l’ont aidé à accéder au pouvoir. C’est pourquoi, même en fauteuil roulant, cet homme devait remporter le quatrième mandat. Et c’est pourquoi l’option « Saïd Bouteflika » a du poids : seul le frère cadet est garant de la pérennité de ce pacte.

Deux annonces, pas forcément synchronisées, viennent confirmer la mise en branle de la stratégie du président Bouteflika visant à viabiliser le terrain pour faciliter le transfert du pouvoir à son frère avant la fin de l’actuel mandat

La première est sortie de la bouche du fidèle Amara Benyounes qui ne demande rien moins que l’organisation d’élections législatives anticipées au courant de l’année 2015. La seconde nous vient de l’ex-chef de l’Armée islamique du salut (AIS), Madani Mezrag, qui révèle, dans un entretien paru dimanche 25 mai sur Echourouk, le retour du FIS sur la scène politique. Ces deux déclarations sont deux pièces importantes dans le puzzle complexe et cohérent que le chef de l’État est en train de mettre en place afin de permettre l’accession au pouvoir de son jeune frère. Amara Benyounes justifie sa proposition de législatives anticipées par le fait qu’elles sont « rendues nécessaires par l’adoption d’une nouvelle Constitution, le nouveau découpage administratif annoncé et l’évolution significative du rapport des forces politiques en présence depuis le dernier scrutin législatif ». Ce qu’il ne dit pas, c’est que seules des législatives anticipées permettraient la mise sur orbite du futur parti de Saïd Bouteflika comme formation politique majoritaire à la place du FLN et du RND. La sortie de Mezrag valide, elle, ce que nous écrivions dans notre précédente chronique : « Le projet politique (du Président) reposera sur les forces qui, pense-t-il, vont donner au système une nouvelle validité : une coalition impliquant la société « civile » et à laquelle se joindraient les Islamistes de l’ex-FIS ! Le jeune frère évoluerait sur un terrain viabilisé : consensus total ! Le fondement de la nouvelle « légitimité » du système reposerait sur la « rénovation » et la paix. La « rénovation » par une nouvelle classe politique qui remplacerait les anciennes structures discréditées ; la paix par une concession politique majeure aux Islamistes radicaux, c’est-à-dire le retour de l’ex-FIS sur la scène politique ! » L’accord entre la présidence et les chefs de l’ex-FIS reposait sur un marché exceptionnel : la réhabilitation politique, c’est-à-dire la possibilité de créer un nouveau FIS qui s’intégrerait dans l’architecture du futur pouvoir de Saïd Bouteflika. Comme toujours, la dernière déclaration de Mezrag a fait sourire ou hausser les épaules. Nous serons décidément toujours en retard d’une bataille par rapport à Abdelaziz Bouteflika. Ce dernier ne fait que poursuivre une démarche mûrement réfléchie devant déboucher sur la consécration de son frère, démarche entamée en 2005 et qui avait failli se concrétiser une première fois en 2007 s’il n’y avait pas la réaction des « gens d’en face » avant d’être gelée à partir de 2010 par les révoltes arabes et la fragilisation du pouvoir de Bouteflika suite aux scandales de corruption qui ont compromis son clan. Au risque de nous répéter, rappelons qu’en juillet 2007, les tractations entre Bouteflika et l’ex-FIS avaient été dévoilées publiquement par ce même chef de l’Armée islamique du salut, Madani Mezrag, puis par son adjoint Ahmed Benaïcha, en décembre, dans les colonnes du journal arabophone El Bilad : « Dès sa réélection en 2009, le Président prononcera une amnistie générale et permettra au FIS de retourner sur la scène politique. » Pour rendre irréversible le pacte avec Bouteflika, Madani Mezrag le rend public le 16 août, en conférence de presse, et annonce la création prochaine d’une nouvelle formation politique qui succéderait au FIS. « Des droits politiques et civils nous ont été accordés dans le cadre de l’amnistie, et notamment la participation aux élections, et ces droits inquiètent déjà certaines personnes influentes au pouvoir, qui cherchent à nous barrer la route. Nous concrétiserons ce projet, s’il le faut, sans l’approbation du ministre de l’Intérieur », ajoute-t-il, laissant entendre l’appui direct de Bouteflika. Le 2 septembre 2007, Yazid Zerhouni, « instruit » par le chef de l’État, confirme, toute honte bue, aux journalistes les propos de Mezrag : « Les activistes de l’Armée islamique du salut dissoute, qui ont fait part de leur intention de revenir à l’activité politique dans un nouveau parti, peuvent présenter leurs dossiers ! ». La sortie déroutante de Zerhouni est saluée par les dirigeants de l’ex-FIS : « Zerhouni a agi en tant qu’homme d’État qui respecte la loi et la Constitution ainsi que le droit des citoyens à s’organiser dans un cadre légal », déclare aussitôt Madani Mezrag à El Khabar. Pourquoi, alors, le plan avait-il échoué ? À cause des « parrains d’en face ». Entre le 2 et le 4 septembre 2007, une tempête bouleverse le régime. Le général Toufik réussit à renverser la vapeur. « Le FIS ? Pas question ! » Deux jours après avoir acquiescé au projet de retour du parti dissous, Yazid Zerhouni se rétracte le 4 septembre à partir de Jijel, déclarant devant des journalistes ébaubis : « Tout retour des responsables du parti dissous sur la scène politique est exclu. Ceux qui évoquent aujourd’hui le retour des anciens responsables du FIS à l’activité politique semblent oublier que la plaie du terrorisme est encore ouverte ». La pirouette fit rire tout Alger. « Si ça continue comme ça, on va finir par attraper un vilain rhume ou pire, une méchante grippe ou pire encore, une angine carabinée, se gausse le chroniqueur du Soir, Hakim Laâlam. M’enfin ! Arrêtez de fermer et d’ouvrir cette porte du FIS sans arrêt ! » Deux jours plus tard, un attentat suicide est perpétré à Batna où se trouvait Bouteflika en visite. On y dénombrera une cinquantaine de morts. Le kamikaze s’était joint à la foule qui attendait l’arrivée du cortège présidentiel. Mais, selon des témoins, découvert par la population, il a précipité son action et fait exploser sa bombe au milieu de l’assistance. Le Président est alors intervenu en direct sur plusieurs chaînes de télévision, lançant sa fameuse parabole : « Je dis à ces criminels qu’il n’y a aucune issue possible en dehors de la Réconciliation nationale ». Les initiés comprennent : il visait les « parrains d’en face. » Mais aujourd’hui, nous ne sommes plus en 2007. La marge de manœuvre du clan Bouteflika est totale. La dernière décapitation du DRS ouvre un boulevard pour l’option Saïd Bouteflika. Il n’y a plus de « parrains d’en face » pour déjouer la manœuvre. Même Ahmed Ouyahia qui se prononçait contre les négociations avec les Islamistes, et pour « la lutte contre ces criminels, traîtres et mercenaires jusqu’à leur éradication totale », convie les dirigeants de l’ex-FIS à présenter des suggestions pour l’amendement constitutionnel !


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