DzActiviste.info Publié le mer 4 Juin 2014

Cet Occident qui prostitue ses valeurs par Omar Merzoug

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Sociologue de réputation mondiale et député socialiste, Jean Ziegler a été rapporteur spécial auprès de l'ONU sur la question du droit à l'alimentation dans le monde. Il est l'auteur de nombreux ouvrages dans lesquels il examine longuement cette question, notamment « Destruction massive, géopolitique de la faim » (Editions du Seuil). Nous l'avons interrogé sur les thèses qu'il soutient dans un livre qui fit quelque bruit « La haine de l'Occident » (Editions Albin Michel). 

O. M.: Dans votre dernier ouvrage La haine de l'Occident, vous entendez remonter aux racines de cette haine et en même temps la dépasser, mais quelles sont ces causes et comment vous entendez surmonter cette haine ? 

Jean Ziegler : Tout d'abord il y a deux sortes de haine qu'il faut nettement distinguer. Une même souffrance a produit deux types de haine. La première, pathologique, est celle d'Al-Qaïda et elle est à combattre totalement. Il serait toutefois absurde de mettre tous les musulmans dans le même sac que les terroristes. Les musulmans se réclament du Coran qui est un livre d'amour, qui professe le contraire des agissements des salafistes en Algérie par exemple. Mais il y a une autre haine qui consiste en une force de riposte sociale, qui représente une force de renouveau, une force historique extraordinairement importante et qui a deux sources complètement différentes. D'abord une résurgence mémorielle. La mémoire collective est semblable à un individu qui reçoit une blessure profonde ou humiliante, il ne peut pas en parler, ni la conceptualiser, alors il l'enfouit. Ensuite la génération suivante sait qu'il y a un secret de famille, mais comme le père ne parle pas, ils sont maintenus dans l'ignorance et c'est seulement la troisième ou la quatrième génération qui finalement peut transformer en conscience l'horrible trauma. Pour la Shoah, il a fallu attendre deux générations pour qu'elle s'installe pour les peuples du Sud, les deux événements qui font cette résurgence mémorielle, ce sont l'esclavage et le colonialisme. 350 ans d'esclavage avec tout ce que cela suppose de crimes, de génocides, de destruction des populations. Le dernier pays à avoir aboli l'esclavage a été le Brésil en 1888 ; cela fait cent trente ans. Ce fut la même chose avec le colonialisme ; l'Algérie s'est libérée il y a une quarante-six ans ouvrant la voie à l'accès à la souveraineté de l'Afrique noire, l'Inde a acquis la sienne en 1947.Plus qu'un long discours, voilà une anecdote révélatrice : Quand Nicolas Sarkozy débarque à Alger pour négocier avec les autorités algériennes des accords d'Etat, Abdelaziz Bouteflika lui réclame des excuses officielles pour les massacres de mai 1945. Sarkozy répond textuellement : « je ne suis pas venu pour la nostalgie ». Le président algérien lui réplique : « la mémoire passe avant les affaires ». Il n'y a pas eu de négociations. L'Occident répond à la mémoire blessée des peuples anciennement colonisés par l'arrogance. Deuxième raison qui motive cette haine de l'Occident qui est infiniment positive, c'est le double langage permanent de l'Occident. A titre d'exemple, je citerai le Conseil des Droits de l'Homme des Nations Unies, chargé de veiller à l'application de la Charte et de la Déclaration. Le 12 janvier 2009 a lieu une session extraordinaire à propos de Gaza. Les représentants des Etats occidentaux refusent de condamner Israël, de condamner le carnage qui a lieu alors que ce qui s'y passe en termes de violations des droits de l'homme, de massacre, mépris de l'autre etc. est effrayant, au-delà de tout langage. Et en même temps, l'Occident se permet de donner des leçons au monde entier en termes de démocratie, cette duplicité n'est pas acceptable. Enfin, l'Occident a instauré un ordre qui cannibalise le monde. J'ai beaucoup discuté avec Hugo Chavez, Evo Morales et aussi avec Bouteflika. Pour eux, l'ordre cannibale du capital financier, du capitalisme globalisé qui cause la mort d'un enfant toutes les cinq secondes, 100 000 personnes meurent de faim ou de ses séquelles tous les jours, 923 millions de personnes sont gravement et en permanence sous-alimentées, ce capitalisme globalisé est le dernier avatar d'un processus qui a commencé par la conquête de l'Amérique, le génocide des Indiens, le commerce triangulaire pendant 350 ans, le colonialisme pendant 150 ans. Edgar Morin, qui n'est pas un trotskyste furieux, déclare : « la domination de l'Occident est la pire de l'histoire humaine dans sa durée et son extension planétaire » (in Vers l'abîme ? l'Herne, 2007, p.117) Les Blancs ne constituent que 13% de la population mondiale et depuis 500 ans ils exercent une domination qui ne désarme pas sur la planète. Et cette domination atteint à l'heure actuelle son terme. 

O. M.: L'un des enjeux de votre livre est de « contraindre l'Occident à respecter ses propres valeurs ». Mais pourquoi l'Occident trahit-il ses valeurs et subsidiairement, comment peut-on le contraindre à les respecter ? 

J.Z. Je constate qu'en matière de droits de l'homme, qui sont quand même la charpente de toute une société civilisée, la déclaration des droits de 1948 et la Charte des Nations Unies, l'Occident avec une arrogance toute coloniale, c'est cela qui est fondamental à mon avis (Régis Debray dit : « ils ont enlevé le casque. En dessous leur tête reste coloniale »). Pourquoi, dans les massacres de Gaza, les Occidentaux se taisent ou appuient Israël, lui fournissant des armes par exemple, parce que ce sont des Arabes qui meurent et que les Israéliens sont des Blancs. Avec leur arrogance pareille à celle qu'ils manifestaient quand ils étaient les seigneurs des colonies, les Occidentaux considèrent que leur parole est universelle, puisque les peuples colonisés étaient privés de parole. Cette attitude, qui se maintient au-delà du changement du rapport de forces, est bien entendu profondément coloniale. Je le constate aux Nations Unies. L'ambassadeur de France évoque la France, « berceau des Droits de l'homme », l'humanité devant se confondre avec l'Occident, les valeurs de l'Occident sont universelles et doivent donc être imposées aux autres. Tout ceci n'est qu'un tissu de mensonges. Ce sont en réalité les sociétés transcontinentales européennes qui tiennent le monde. En 2008, les 500 plus grandes sociétés privées ont fait main basse sur 51% du Produit mondial brut. Il y a une dictature effrayante qu'exerce l'Occident à travers ces sociétés qui s'étend au monde. 

O. M.: Dans sa préface aux Damnés de la terre de Fanon, Sartre écrivait : « l'élite européenne a formé un indigénat d'élite ». Est-ce que cette domination de l'Occident est possible sans une complicité des élites locales ? 

J.Z.: Vous posez la question de la corruption. Prenons l'exemple du Nigeria qui est totalement affolant. La corruption est un des grands moyens, une des armes de destruction massive de l'esprit de résistance dont l'Occident fait usage. La formule de Sartre, qui date de 1960, est d'une terrible actualité. L'un des instruments, en plus de l'humiliation et de l'usage des bombardiers F-16 sur Gaza, c'est la corruption. Je sais de quoi je parle, mon pays, la Suisse, en vit. 

O.M.: Que répondez-vous à ceux qui proclament ici ou là qui s'offusquent qu'on puisse exiger de l'Occident une reconnaissance des crimes commis, voire une repentance ? 

J.Z.: Il s'agit des « intellectuels organiques » du pouvoir, ou plutôt du capital qui tiennent le haut du pavé, à Paris. Ce qu'ils disent est sans fondement, mais leurs « thèses » sont à combattre.


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