DzActiviste.info Publié le mar 28 Mai 2013

Cette génération de la faillite.

Partager

eldjoubana Kamal Guerroua

Il est triste de l’affirmer et encore plus affligeant de le penser, cette ancienne génération qui a pesé comme un plomb sur le pays est aujourd’hui en faillite. Ce n’est pas un hasard historique d’en arriver là. Car, à interpréter dans toutes ses tessitures cette litanie de maux dont souffrent nos compatriotes, on en comprend mieux la profondeur, l’abysse des incompréhensions, des craquements et des dissonances, lesquelles se font entendre ça et là dans la chair de notre société, l’ossature de notre État et le corps même des nos élites vieillissantes, gérontocrates, hantées par le démon révolutionnaire et tristement dépassées par le temps. Qu’on veuille ou pas l’admettre, ces élites-là ont cadenassé le pays dans l’archaïsme, le carriérisme et l’arriérisme après l’avoir sauvé in extremis de la terreur et  de l’abjection coloniale. C’est à la fois une déconfiture morale, un échec politique et un camouflet générationnel, patents à bien des égards. Ceci est, bien entendu, plus qu’un constat, c’est désormais un jugement que partagent spécialistes, médias et citoyens lambdas dans la mesure où, par-delà cette dimension épico-lyrique de la lutte révolutionnaire, il y a le tropisme de «l’ensauvagement dictatorial», fort hégémonique durant les années 60, 70 et les fortunes prébendières et prédatrices dominantes de nos jours. Au grand malheur de notre brave peuple, l’autisme et le refus d’esquisser la moindre autocritique, les contrevérités, les billevesées et le bricolage historique ont fini par calfeutrer légèrement les fissures tailladant les fondations de la maison algérienne sans en combler les trous.  Aujourd’hui, tout donne l’impression d’un vide, le goût d’un ratage, la sensation d’une déconvenue. La réalité de mon pays est pessimisme, désolation et désespérance! Voilà la ritournelle en vogue qui malmène les minces espoirs qui y restent quand sur leurs sièges cossus, l’orchestre des thuriféraires veut nous convaincre du contraire comme si la plèbe algérienne survit sur une planète lointaine autre que la terre. Ce qui est en soi la référence constitutive du discours pathogène, réactionnaire, irréaliste et démagogue distillé en haut lieu comme une panacée universelle à tous les errements étatistes. Il se trouve en plus, à mon humble avis, au cœur de cet engrenage maléfique de régressions tous azimuts un certain esprit de jouissance «sadico-maniaque» pour inventer un terme inédit en psychologique pathologique ayant mis en miettes tout sens du sacrifice, de don du soi et du patriotisme et participant d’un processus de normalisation sociale fort regrettable. Une normalisation somme toute à la négative des ressorts de la pensée collective à même d’initier, forger et  parachever  ce que le sociologue algérien  feu Abdelkader Djeghloul  appelle à juste raison «l’archéologie de la modernité algérienne», laquelle se base sur un triptyque indissociablement lié: une fraternité instinctive,  un destin unique et une vision d’avenir largement partagée. Or, comme la majorité des algériens l’ont constaté, de fil en aiguille, les velléités modernistes d’un segment du courant nationaliste en germe à l’aube de l’indépendance nationale, lequel fut mis en minorité par la suite, sont tristement passées à la moulinette en raison de la mise au ban du G.P.R.A (gouvernement provisoire de la république algérienne), l’unique et le véritable représentant de la volonté populaire loin du refrain des pronunciamientos, des raclements des godasses et des détonations des baïonnettes. En conséquence de quoi, la tendance régressive, tentaculaire et omniprésente des sphères dirigeantes, aurait phagocyté l’aspiration des algériens à l’émancipation définitive, totale et effective du joug des tutelles.

 

 

C’est incontestablement là que les bombes incendiaires à effet retardataire de la dictature ainsi que de l’islamisme politique se sont greffées sur l’implant colonial et trouvé un premier terreau de fertilisation sous des prescriptions médico-populistes différemment interprétées par les uns et les autres : d’abord, une légitimité linguistico-révolutionnaire saupoudrée par des doses du narcissisme et inspirée en grande partie du bâathisme nassériste chez «l’historique» Ahmed Ben Bella (1916-2012), puis une légitimité révolutionnaire prétorienne, proche du puritanisme idéaliste et sous-tendant un État-Providence prêt à satisfaire l’ensemble des besoins vitaux du «sujet politique» tout en faisant en même temps table rase des exigences de base du «citoyen politique» (libertés individuelles, culturelles, identitaires) sous l’ère du «colonel» Boumédiène (1932-1978). Ensuite, une légitimité révolutionnaire avec une variante économico-libérale relancée en haut des sphères dirigeantes par le président Chadli sous la pression tant de la rue désaxée et en perte de repères que des milieux d’affaires et du business attirés par l’appât du gain facile et sévissant  au sein même des appareils d’État, du reste atrophiés et gangrenés par la peste de la corruption à tous les niveaux. Ce modèle fut, précisons-le bien, une opération de «déboumédiénisation» totale visant, sur le plan politique interne, la chasse aux sorcières : tous les symboles de l’étape précédente furent en effet écartés (Bouteflika, Benyahia). Sur l’échelle internationale, le désengagement graduel des causes tiers-mondistes chère à une Algérie post-révolutionnaire est devenu presque effectif peu avant et au lendemain de la chute du mur de Berlin en 89. Au final, sur le plan économique, cette opération a mené à l’abandon des politiques économiques de nationalisation à la faveur du grand plan d’Al-Infitah et des stratégies économiques, vidées de tout sens telles que la politique d’anti-pénurie (P.A.P). Puis, vient l’étape cruciale de la légitimité religieuse dans les années 90 basée sur le sang et l’appartenance de la patrie algérienne à cette «Oumma islamique» mythique, transcendentale et éternelle qui tire ses assises du sacré et du divin lancés à contre-courant du profane et du positif prédominant jusque-là. Laquelle légitimité a, encore faudrait-il le rappeler ici, été freinée par «une légalité de tout-sécuritaire» construite sur les décombres de l’arrêt du processus électoral en 1992, poursuivie et consolidée ensuite par la lutte anti-terroriste (terrorisme résiduel, la peur doit changer de camp..etc), réactivée en force bien après sous la houlette des américains au lendemain des attentats du 11 septembre.

 

Il est digne de préciser que ces quatre légitimités frelatées sont toutes l’émanation de l’usurpation de la volonté populaire en 1962 aux fins de servir les appétits du pouvoir. Processus destructeur  ayant trouvé son couronnement dans la naissance de cette caste de fuyards khobzistes ne sachant quoi faire ni dire d’un pays qui gît sur des richesses immenses au milieu de foyers de tensions inquiétants alors qu’un président en agonie le gère par télécommande ou du moins ce qui reste sous son influence! Certes, l’aspect révolutionnaire y tient une place privilégiée dans la mesure où il est la source primaire de toutes les autres transformations mais il n’en demeure pas moins minoré quand il s’agit de sa mise en pratique. En vérité, cette confusion sémantique au fond viscéralement idéologique fut un chœur où tous les interprètes ont leurs partitions propres justifiant une mise au pas de la société progressiste. L’intention n’est pas de jouer là la carte du catastrophisme mais de voir comment notre pays a basculé du rêve sinon du feu de paille libérateur, tiersmondiste, socialiste et progressiste vers le cauchemar du sous-développement à la merci de l’économie du Bazar, anarchique et néolibérale où «hizb chekara» gère en maître incontesté et sans s’en démonter pour autant les deniers de la collectivité nationale. Cette affreuse et non moins malcommode vérité enfonce inexorablement mes compatriotes dans la détresse. La déception gagne de proche en proche les cœurs. Nos citoyens qui attendent de pied ferme des signaux forts en haut lieu, s’en inquiètent parce que ceux-ci ne viennent malheureusement pas. Nos autorités doivent  regarder de plus près et avant qu’il soit tard cette mélancolie et cette grisaille qui brouillent notre paysage politique, la profondeur du cataclysme social et la laideur du malaise citoyen. C’est une urgence, c’est vital pour le pays d’autant que la réalité est là blafarde, laide, insupportable et la réaction de ces mêmes élites dirigeantes tarde à se manifester. Il est sans doute possible qu’il s’agisse là d’une tumeur maligne qui se serait, en dépit de l’évolution des mentalités durant ces dernières années, prise sur un corps social qui, englué qu’il est dans ses contradiction, cherche un équilibre. L’on se donnerait  alors une peine inutile à balayer du revers de la main l’idée d’un printemps algérien si l’on continue à maintenir les choses en l’état sans des soins médicamenteux intensifs, des réformes de base d’envergure et en l’absence de «cette glaive de la justice» qui est seule capable, à mes yeux, de chercher et d’abattre les têtes pensantes de cette corruption généralisée là où elles puissent se cacher. De plus, la politique internationale de ces derniers temps est un rouleau compresseur qui évolue à géométrie variable cassant par sa cadence les petits États qui ne savent pas s’incruster à cette architecture interétatique complexe et interdépendante. Pourquoi cette inertie donc? l’Algérie est-elle vraiment ce géant ayant peur de son ombre comme l’avait laissé dernièrement écrire l’hebdomadaire Jeune Afrique? Si ce n’était pas le cas pourquoi ce silence honteux de la classe politique (pouvoir et opposition comprise) sur ce grand scandale politico-financier dont la société-phare Sonatrach avait été le théâtre? Pourquoi  est-ce qu’on se limite à des positions ambiguës alors qu’à 700 kilomètres d’Alger, Jerôme Cahuzac, le ministre du budget dans le gouvernement socialiste de l’Hexagone dont l’unique tort est d’avoir ouvert un compte dans une banque helvétique a plongé le quinquennat du François Hollande et par ricochet toute la 5eme République française dans un tremblement de terre aux conséquences imprévisibles? Ne serait-il pas temps pour notre nomenclature d’en tirer les enseignements et leçons qui conviennent? Ne serait-il pas  plus qu’opportun d’enterrer ad vitam aeternum cette culture de la vache laitière (bakara haloub) dont les mamelles ne connaissent  jamais de sécheresse sous la sépulture de laquelle on édifiera le panthéon de la transparence et de museler ces ambitions prédatrices d’une poignée de barons sans scrupules ayant hystérisé la société et bradé l’économie nationale? Le peuple n’a plus  besoin de débats d’érudits sur la bonne gouvernance, l’État de droit, la citoyenneté et tutti quanti mais de solutions concrètes à même de désinfecter ces acnés, ces abcès et ces pus qui ravagent l’aura étatique (Haybate Al-Dawla) d’une nation en déliquescence.

 

Certes,  ce peuple peut s’en passer du populisme «cette caricature fascisante» comme le rappelle Jacque Julliard, de surcroît sourd, aveugle et aventurier mais n’en reste pas moins accroché à l’idée d’un compromis  rationnel pactisé entre l’État et ses appareils, puis entre l’État et le pouvoir politique et ensuite entre le Pouvoir et le peuple et enfin de compte entre l’État et le peuple. Un compromis délesté des fioritures démagogiques, habile à capter les courants d’opinion sur la voie d’un redressement national. A ce propos, on ne devrait pas attendre le feu jusqu’à ce qu’il entame notre maison pour réagir, cela serait interprété comme étant un suicide collectif ou un penchant maladif pour l’euthanasie. C’est ridicule, c’est indigne d’un pays qui se respecte d’abandonner 70% de sa population juvénile sur cette voie sacrificielle parsemée de dilemmes atroces (suicide, mort sociale ou exil) sans entreprendre en profondeur des séances de thérapie sociale au long cours. N’est-ce pas trop? N’est-ce pas un échec consommé, une abdication, une forfaiture politique de notre nomenclature dirigeante?  L’évolution ne veut pas dire qu’il faille laisser filer le temps sans prendre la mesure des tensions sociales sous-jacentes, lesquelles en s’accumulant, en s’accentuant et en s’exacerbant pourraient mener à l’irréparable? Il y a des chances que les autres nous envient : un pays vaste, une population jeune, pourvoyeuse de main-d’œuvre, des richesses naturelles presque inépuisables et il ne suffit qu’à retrousser les manches et coordonner ces trois éléments pour faire de notre pays une puissance à l’échelle régionale. De même les autres contrées africaines attendent quelque chose de ce géant qui dort d’un sommeil moelleux  à leurs côtés. Les relations internationales ont changé et la physionomie des peuples avec,  s’attacher aux slogans désuets des années 70 et 80, c’est se donner la mort avec ses propres armes, l’affaire de In Amenas l’a amplement illustré. La vie est aux grands ensembles. On est obligé d’exaucer le vœu de nos ancêtres en un Maghreb uni dans les rêves, les aspirations et les espérances où moment où les pays de Europe de Sud se perçoivent de loin comme des géants en carcasse, fortement lésés par la crise des subprimes (Chypre, Espagne, Portugal, Italie). C’est plus qu’une certitude, l’Algérie sera un pays émergent si elle sait saisir les chances qui se présentent devant elle. Le repositionnement de la carte géostratégique au niveau afro-asiatique au lendemain du printemps arabe a fait jaillir la Turquie et le Qatar au côté de l’Iran des Ayatollahs comme des nouvelles puissances émergentes en place de l’Égypte, l’Algérie y aura sa place pourvu qu’elle fasse l’effort de sortir de la prison des conventions et des préjugés de toutes sortes. A cet effet, il va falloir que, excusez de peu, la vieille garde nationaliste, «cette génération de la faillite» fasse des bouchées doubles, accepte de s’incliner au peuple et donner de la sorte des excuses officielles à la jeunesse algérienne pour tous les traumatismes subis jusqu’ici en étrennant une nouvelle ère où le pays saurait acquérir son nouveau statut de puissance émergente s’appuyant une économie productive (culture vivrières, mise en place de chantiers industriels, réforme économique), une gouvernance sage et une technocratie aux aguets de tout dérapage. Notre jeunesse  ne veut pas vivre à jamais une vie d’emprunt, elle ne veut pas également  fuir le pays mais y rester. Cela ne se concrétisera pas à mon avis sans des révisions déchirantes de toutes les politiques passées et du courage moral et éthique des élites. A bon entendeur.

 

 


Nombre de lectures: 356 Views
Embed This