DzActiviste.info Publié le jeu 30 Jan 2014

Cette Tunisie qui revient de loin

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On revient de loin, ça a été très dur. Mais je dirai que c'est globalement positif», me disait Nadia Chaabane, députée du parti de gauche al-Massar. «Par rapport à la mouture du projet constitutionnel mis en discussion en juin 2013, d'inspiration franchement islamiste et régressive en ce qui concerne les libertés, le projet adopté lundi dernier par une majorité de députés constitue une avancée», assure Riadh Ben Fadhel du Front populaire. «N'oublions pas que nous avons eu affaire à une Assemblée à majorité islamique», confiait-il récemment. «Nous avons réussi à conjurer le risque d'un Etat islamique», observait Hamadi Redissi, professeur de droit à l'Université de Tunis, auteur de L'Exception islamique aux éditions du Seuil et membre de Nidaa Tounès, livre dans lequel il démontre, argument à l'appui, que faute de payer le prix de la modernisation, les pays d'islam végètent dans des semi-modernités, où, en dernière instance, le religieux a toujours le dernier mot et fait peser sa chape sur les sociétés et les individus musulmans. Pour ces trois acteurs de la mouvance progressiste tunisienne, cette victoire est l'aboutissement d'une lutte qui est montée en cadence après le coup de marteau du 23 octobre 2011 qui avait vu Ennahdha, arrivé en tête des élections à l'Assemblée constituante, rafler plus de 40% des sièges en lice. Et tenter après coup d'islamiser en douceur, par petites touches, la société tunisienne, quand il n'était pas fait appel aux salafistes pour lui forcer la main. C'est donc la mobilisation sans relâche de la société civile et politique, surtout après la multiplication des agressions contre le monde des arts et de la culture, celle des femmes et des syndicalistes, qui ont contraint Ennahdha à faire des concessions. Les annonces de remise en cause des droits acquis des femmes, de tentative de criminalisation du sacré, celle de faire de la Charia la source de la législation avec en toile de fond les assassinats ciblés de Chokri Belaid et Mohamed Brahmi, combinés au reflux de l'islam politique en Egypte et ailleurs mais aussi comme me le confiait Ben Fadhel à Tunis, les coups de griffes portés au modèle turc ont conduit à cette mobilisation. Par ailleurs, Rached Ghanouchi, qui avait déclaré que la Tunisie est la dernière bougie du printemps arabe encore allumée, redoutait plus que tout un scénario à l'égyptienne. Privé du soutien de ses Frères égyptiens depuis l'éviction de Mohamed Morsi, sous pression de ses mentors américains et européens qui ne voulaient pas voir la crise perdurant en Tunisie se muer en chaos à l'instar de la Libye voisine, surtout après l'irruption des premiers maquis islamistes dans les monts Chambâa, le leader islamiste et son parti, qui ont manœuvré jusqu'au bout, n'avaient d'autre choix que de battre tactiquement en retraite. Parmi les aspects positifs de cette Constitution, assure Nadia Chaabane, et malgré les multiples références au religieux, la liberté de croyance et de conscience, l'interdiction de la Charia comme source de la législation, la constitutionnalisation d'une justice indépendante à laquelle s'est farouchement opposé Ennahdha, la création d'instances qui sont autant de contre-pouvoir et de garde-fous qui vont permettre à la société civile de peser sur le politique : instances de respect des droits humains et des libertés, de bonne gouvernance et de lutte contre la corruption, toutes deux disposant de pouvoirs d'investigation. Au final, la lutte menée par les progressistes et les démocrates tunisiens a permis de doter le pays d'une Constitution qui pose les bases d'un Etat démocratique et de droit.
Certes, Ennahdha n'a pas renoncé à sa raison d'être. Mais, pour ce parti, qui a vu plusieurs de ses sièges saccagés ou incendiés durant ces derniers mois par des milliers de manifestants en colère à Gafsa, Kasserine, Sidi Bouzid, el Kef, Beja, il sera difficile à l'avenir d'imposer aux Tunisiens un projet rétrograde et réactionnaire aux antipodes de ce pourquoi nombre d'entre eux se sont sacrifiés le 14 janvier dernier. Outre l'exemple que représente l'expérience tunisienne, pour l'Algérie, avoir pour voisin une Tunisie qui a exprimé un refus net de tout Etat islamique, est une bonne nouvelle pour les Algériens.

Par Hassan Zerrouki


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