DzActiviste.info Publié le dim 12 Fév 2012

Changer ou pas

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Les obstacles au changement pacifique

Trois obstacles principaux s’opposent à un changement pacifique en Algérie. Le premier et le plus important, il me semble, se rapporte à la capacité de la société à se juger[1]. Ce qui se traduit par la difficulté de distinguer ce qui est le fait de la société, de la responsabilité collective et ce qui est le fait de l’individu, de la responsabilité individuelle. L’absence de Constitution[2], peut être considérée comme un élément révélateur d’une telle confusion. Ce ne sont pas les personnes mais souvent les rôles qui peuvent être incriminées, les personnes n’ayant occupé les rôles que par hasard. Aussi il est difficile d’isoler un acte et de le rapporter à une personne plutôt qu’à un esprit commun qui unit la victime et le bourreau. Ce qui crée des phénomènes de solidarité qui entravent le processus d’individualisation de la responsabilité et de la faute[3]. C’est pour cela que les crimes ne peuvent être entièrement imputés à des personnes que s’ils sont dans le même temps rapportés à une certaine société : le comportement déviant est établi par rapport à un certain fonctionnement de la société. La difficulté à démêler les responsabilités peut expliquer la forte propension à l’amnésie de notre société. Pour simplifier, il faut ici dire que pour établir les responsabilités, la société doit d’abord dire comment elle a fonctionné et comment elle aurait dû le faire : c’est dans le cours de la société que les actions des individus et des groupes se sont déroulés. Ensuite elle pourra rapporter à ces normes de fonctionnement la conduite des parties. Mais le droit n’ayant pas été explicité, on ne peut juger des personnes sur la base d’un droit qui n’a pas existé. C’est pour cela que la non-objectivation de la justice dans des normes et des institutions efficientes fait que ces rendus sont exposés à la contestation. La société doit donc d’abord se réconcilier avec elle-même, ce qui signifie se donner un droit auquel chacun adhère. La société aura d’abord à se pardonner à elle-même, pour ensuite se donner un droit, afin finalement de pouvoir juger ses membres en toute objectivité et neutraliser ceux qui du fait de leur passé peuvent lui paraître nuisibles. Rapporter la justice à de seules valeurs universelles, ne permet pas d’éviter le chemin plein d’écueils dans lequel peut être conduite la justice, celui de la quête d’un bouc émissaire. Il découle de cette confusion un obstacle dérivé au changement pacifique qui consiste dans la croyance chez certains groupes dominants qu’en cas de crise ils pourraient toujours présenter quelque bouc émissaire. Il faut donc sortir la justice de cette ornière. Se donner un droit d’abord, « régler » la société pour pouvoir individualiser les comptes, puis neutraliser sans esprit de vengeance ceux qui sur cette base peuvent être jugés dangereux pour la société. Une telle justice exige une société courageuse certes, mais il faut se dire que la construction d’une société de droit n’est pas non plus une affaire de touristes. Seul un tel courage peut racheter l’ignominie de crimes passés.
Un second obstacle au changement pacifique est la résistance au changement de la société dominante. Mettre fin à ses privilèges, y renoncer exige une certaine violence sur elle-même. De surcroît, dans la société dominante cet effort est plus important à demander à certains groupes qu’à d’autres. Il faut distinguer entre ceux qui dirigent et sont sur le point de renoncer au pouvoir de commander après en avoir longtemps usé, et ceux qui attendent de le faire puis ceux qui en profitent et en profiteront, soit les vieilles barbes et les jeunes loups, les individus et leur cour. Ceux qui arrivent aux affaires et ceux qui ont pris des habitudes de puissants, ont du mal à accepter le sens du renoncement dont font preuve leurs parents ou aînés. Le second obstacle d’importance est donc à rapporter à la résistance au changement que peuvent développer les héritiers du pouvoir. Je relève ce point car il a rarement été souligné et a conduit à bien des méprises. Le pouvoir n’est ni un bloc, ni quelques individus. La Libye et le Sénégal deux régimes différents le montrent très bien.
Le troisième obstacle se rapporte au comportement du monde extérieur quand il offre un milieu protecteur contre la justice nationale. La promesse d’impunité que peut fournir la fuite à l’étranger est un facteur qui encourage la résistance de la société dominante au changement démocratique. La dictature a souvent relevé ce point contre ses opposants. Mais là aussi, il faut soumettre les relations entre individus de nations différentes au droit et non aux rapports informels. De ce point de vue, la France sera encore une fois, coresponsable de la violence qui pourrait avoir lieu[4]. Car elle profite, et donc protège, encourage les exactions de la société dominante. Notre communauté à l’étranger devrait déterminer sa conduite électorale en fonction de la politique du gouvernement quant à cette question.
La levée des obstacles au changement exige un combat certain, contre soi et contre ses ennemis, mais il convient d’en avoir la conscience nette pour en avoir la meilleure maîtrise, en produire les meilleurs effets.

DERGUINI AREZKI
Sétif,  le 11 Février 2012.

[1] À faire son autocritique diraient Marx et d’autres.
[2] Traduisant l’esprit d’un peuple, sa loi et non l’instrumentalisation du droit par un appareil exécutif.
[3] Cela traduit par le sentiment que l’on ne sait pas comment la décision a été prise.
[4] L’affaire Ben Barka me vient à l’esprit et me paraît un excellent exemple de la connivence entre intérêts criminels locaux et internationaux.


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