DzActiviste.info Publié le lun 18 Fév 2013

Cheikh Bellemou & Mazouzi, "Ma Âandi Zhar"

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Extrait du roman à paraître « En pays demba » de D.Benchenouf :






  Mustapha mit de la musique. Du Raï. Pas celui, bidouillé et synthétique, qui a cours sur le marché de la grande consommation, mais celui de ses débuts, quand il était encore une musique de bas-fonds, l’expression d’une sourde rébellion, contre l’ordre établi, contre l’hypocrisie pudibonde.
 
  Mustapha était inaltérable sur le Raï. Il en connaissait l’histoire, les genres, les interprètes.
Il me fit un cours magistral  sur le sujet.
Je lui ai montré mon micro, pour l’avertir que j’allais l’enregistrer.
  ― Tu comptes écrire un bouquin, ou soutenir une thèse sur notre grand bordel ? me demanda-t-il, en regardant mon micro de biais.
 — En tout cas, c’est mieux que de prendre des notes. Ce dictaphone ne me quitte jamais. Tu ne vois pas d’inconvénient à ce que je m’en serve, lors de nos discussions ?
Il me fit une œillade complice, en guise de réponse. 
   
  Il m’apprit que cette musique qui déferla sur le monde entier était née dans des maisons borgnes et des bouis-bouis. Elle fut très populaire tant qu’elle resta elle-même, qu’elle continuait à exprimer, avec des moyens très sommaires, le mal-être et la dépravation sans complexe des maisons de passe d’où elle était sortie. Mais sous l’impulsion du commercialement correct, elle ne tarda pas à vouloir se mettre au goût des amateurs occidentaux, jusqu’à en perdre son âme.
Elle se fondit alors dans le musicalement correct, et dut se contenter de devenir une petite musique de discothèque.
  Mustapha connaissait bien son sujet. Il me raconta comment le Raï était  né, et comment il prit son essor, avant de rentrer dans le rang des musiques dites du monde.
Il en parlait avec des mots abrupts, qui tombaient sous le sens.
  Il devrait se faire guide touristique altermondialiste, non pas pour montrer des lieux communs à des touristes qui photographient tout ce qu’ils voient, sans rien regarder, mais pour faire découvrir le pays cru, à tous ceux qui s’intéressent aux vraies choses de la vie, celles qui se cachent, et qu’on cache.
 
  Il m’a donc appris que le Raï avait vu le jour à la fin des années 70, à Ain-Temouchent, une petite ville proche de Sidi- Bel-Abbes.
Le vrai géniteur de ce nouveau genre musical, celui qui lui donna son rythme entraînant en même temps que son fond languide, fut un trompettiste du nom de Messaoud Bellemou. Un virtuose plutôt, qui jouait de la musique espagnole, paso doble et flamenco, entre autres, à Ain-Temouchent et Sidi-Bel-Abbès, du temps de la colonisation. Sidi Bel Abbes, en ces temps, était une ville peuplée presque exclusivement d’Européens. Napoléon III l’avait surnommée le petit Paris.
La population européenne y était cloisonnée en origines. Les français de souche, presque tous des colons qui cultivaient des vignobles, habitaient le centre-ville, dans des Hôtels-particuliers, des villas et des maisons de caractère.
Tout autour, dans des quartiers concentriques, vivaient les petits-blancs, des gens originaires d’Espagne, de Malte, d’Italie. Mais l’élément espagnol y était prépondérant, comme tout l’ouest de l’Algérie par ailleurs, où l’on parlait plus espagnol que français.
On y toréait, et on y appréciait la musique espagnole. Bellemou, alors adolescent, y faisait partie d’un petit orchestre amateur, où il y apprît à jouer de divers instruments, de la trompette surtout.
C’est ce vieil héritage qui allait se manifester, de manière surprenante, dans l’avènement du Raï.
  Le vieux patrimoine musical oranien, chanté par les Cheïkhètes[1], dont les paroles  sont d’une grande intensité poétique, où l’érotisme le plus outrancier ne craint pas de s’exprimer, sous des allusions très ésotériques néanmoins, ne péchait que par son ton monotone, et la pauvreté de sa musique. Peut-être pour rester un art destiné à une minorité d’initiés.
Bellemou allait y introduire sa touche personnelle et son talent. Celle de la musique espagnole, avec une virtuosité inégalée.
Et ainsi, les vieux morceaux du patrimoine oranien, soporifiques pour qui n’en sait pas goûter la substance voilée, allaient-ils se transformer en une musique populaire d’une grande vivacité. Le Raï cassa la baraque.
            Le mot raï est une invention de journaliste. C’était en 1980, en ces temps où ce genre était proscrit, interdit d’antenne, parce que considéré comme licencieux par la bien-pensance dominante. Un journaliste d’Algérie-Actualités, Mohamed Balhi, fit un reportage sur ce phénomène qui avait emballé toute la jeunesse du pays. Le titre de son article  comportait le mot raï.
Il ne sut pas qu’il venait de baptiser une musique qui venait de naître, au détour d’une cuite. C’était la première fois, en effet, que ce genre musical porta ce nom. Le journaliste avait dû être frappé par la récurrence du mot  raï dans les chansons (ha raï, y a rayyi, raykoum raykoum, etc.).
  Le journaliste avait toutefois omis de dire, ou n’avait pas compris, que  le Raï, cet héritage hybride de musique espagnole et de vieux poèmes du melhoun[2], était la trouvaille, ou plutôt la fantaisie géniale de Bellemou, ce trompettiste qui s’invitait en plein milieu de ksidates[3], pour agrémenter les vieilles mélopées, de langoureuses envolées hispaniques.  Ce fut ainsi, dans des mariages ou des soirées très arrosées, au cœur d’un monde interlope et bon viveur, que Bellemou créa le raï.
En donnant du mordant et du nerf aux  complaintes des vieux bardes, il a su, dans le même temps, les agrémenter d’improvisations qu’il tirait de sa tendance naturelle, celle de la musique espagnole populaire.
Il avait insufflé au vieux fond, un rythme inédit, entraînant et lascif tout à la fois. Autant une musique à danser, qu’un genre populaire très authentique, sorti des milieux qu’on dit mal famés, où on ne craignait ni les mots crus, ni l’évocation très osée du sexe et de l’alcool. Le Raï venait de naître, sans que personne ne s’en rende compte seulement.   
Ce fut un succès fou.
Des hurluberlus en tout genre se mirent à revendiquer la paternité de ce Raï, tombé comme la foudre, au moment où Bellemou, son seul et vrai père, se faisait oublier, par pudeur, par gentillesse, laissant tous les autres réclamer la paternité de son bébé.
 
  Le raï n’allait pas tarder à quitter le milieu des cheikhètes, pour être enfourché par des jeunes aux voix magnifiques, qui se donnèrent le titre de cheb.
Les plus en vue, l’un à Oran et l’autre à Sidi-Bel-Abbès, à égale distance de Ain-Temouchent, cheb Khaled et cheb Zergui mirent leur grain de sel, dans  cette nouvelle musique en y introduisant, l’un l’accordéon et l’autre, la guitare électrique.
  Ces deux chanteurs se sont livrés à une joute féroce, qui ne s’éteindra qu’à la mort de Zergui, dans un accident de la circulation. Puis d’autres groupes et chanteurs apparurent, et connurent la notoriété, avec des fortunes diverses.
  
  Le Raï, combattu par le régime et la rigidité morale,  parce qu’il avait violé tous les tabous d’une société particulièrement coincée, d’une population dont on ne voulait pas qu’elle sorte du cadre où elle avait été  assignée, n’allait pouvoir faire son entrée par la grande porte, auprès du public algérien,  qu’après s’être exilé partout dans le monde. Après être devenu une musique du monde. Au point où l’Algérien le plus connu de la planète, dans les années 80,  fut Cheb Khaled.
  
  Bellemou ne profita pas du succès planétaire qu’il avait lancé.
Il continua sa petite carrière de musicien, dans les mariages bien arrosés, et les discothèques borgnes, faisant le bonheur des noctambules et de ceux qui aimaient chanter le vin et l’amour libre. Il lança de nombreux autres artistes. Généreux et talentueux, il aimait improviser des bœufs  avec des artistes inspirés, comme Lamkalech, le guitariste marginal de Sidi Bel Abbes, et non moins gardien de cimetière.
  Mustapha m’a dit qu’il connaissait personnellement  Messaoud Bellemou, cet artiste génial que le succès de sa musique n’a pas grisé, et qui est revenu à Ain-Temouchent, sa ville natale, la patrie du vignoble, entourée de vallons et de coteaux,  où le vin a coulé à flots, où il continue de couler à flots, où la nostalgie des jours heureux est tellement vivace.
Il y vit toujours, dans l’indigence, oublié de tous.


[1]Bardes au féminin.
[2]Genre de poésie maghrébine, en arabe dialectal.
[3]Poèmes.


(Extraits du roman  à paraître « En pays demba » par D.Benchenouf)





[1]Bardes au féminin.
[2]Genre de poésie maghrébine, en arabe dialectal.
[3]Poèmes.


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