DzActiviste.info Publié le sam 12 Oct 2013

Chemseddine Chitour, spécialiste en énergie, à Liberté “Sa production est aujourd’hui dangereuse”

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Par : K. Remouche liberte-algerie.com 09/10/2013

12 Chitour dr_200_150Dans cet entretien, l’expert présente les conséquences fâcheuses de l’exploitation des ressources non conventionnelles sur l’environnement et plaide pour un modèle de consommation énergétique rationnel en Algérie, moins gaspilleur de pétrole et de gaz.

Liberté : Faut-il développer les ressources nationales en gaz de schiste ?
C. Chitour :  Il nous faut, tout d’abord, parler de cette industrie, de ses atouts mais aussi de ses dangers. On dit qu’une mutation énergétique planétaire, prédite par l’Agence internationale de l’énergie (AIE), est en train de se réaliser. Ce bouleversement du paysage énergétique sera la conséquence directe de l’essor des hydrocarbures non conventionnels.  Les États-Unis deviendront le 1er producteur mondial de pétrole de la planète vers 2020, et un exportateur net de brut vers 2030, selon la même source.
La demande pétrolière mondiale va augmenter de 14% d’ici 2035 pour atteindre 99,7 millions de barils par jour. Parmi ces dangers, il nous faut citer les conséquences d’une exploitation inconsidérée : à titre d’exemple le 12 septembre dernier, des inondations catastrophiques ont dévasté les plaines du Colorado. Des murs d’eau de 10 mètres ont fait déplacer de nombreux habitants, des habitations ont été détruites.
Dans cet État, il existe 20.000 puits de “fracking” ( exploitation de gaz de schiste) dont une part importante a été noyée dans les flots, le gaz s’est échappé dans les airs… Pis encore, des hangars contenant les produits chimiques utilisés pour la fracturation ont été dévastés et les produits (y compris les toxiques) se sont répandus dans la nature.De plus, les premiers déclins de la production de gaz de schiste se font sentir, les champs de Barnett et de Haynesville, dans le sud des État-Unis, ont franchi leur pic de production, respectivement en novembre et décembre 2011.
C’est là que le boom des gaz de schiste a commencé. C’est là aussi que le déclin semble s’amorcer. Les puits de Barnett et Haynesville ont fourni jusqu’ici près de la moitié de la production américaine de gaz de schiste. Le champ de gaz de schiste de Haynesville, à cheval sur le Texas et la Louisiane, a été le deuxième développé aux États-Unis, à partir de 2009. Ses extractions sont en recul de près d’un cinquième par rapport au pic de décembre 2011. La production des puits situés en Louisiane a encaissé un repli de pas moins de 28 % en seulement un an et demi, selon les données fournies par Washington. En Pologne, pays annoncé comme le plus prometteur en Europe, les géants nord-américains Exxon, Talisman et Marathon Oil ont rapidement jeté l’éponge. Les ressources polonaises en gaz de schiste se trouvent être enfouies plus profondément que celles exploitées aux États-Unis.
Une différence qui handicape sévèrement la rentabilité potentielle des forages.
En Chine, les importantes ressources potentielles sont également piégées à plus grande profondeur qu’aux États-Unis, ce qui réduit la faisabilité des projets envisagés.  Enfin, il est démontré que l’exploitation des gaz de schiste est un gouffre financier. Il semble que cette exploitation coûtera deux fois plus cher en Grande-Bretagne qu’aux États-Unis.
Le secret des États-Unis, c’est de forer sans cesse. L’économiste Thomas Porcher estime que la folle rentabilité des gaz de schiste américains s’écrit déjà au passé.
Il semble même que les compagnies perdent beaucoup d’argent dans cette affaire. Des experts allemands de l’environnement doutent que l’exploitation du gaz de schiste soit économiquement rentable et intéressante pour la transition énergétique des pays. Les problèmes non encore résolus à ce jour sont relatifs à la fracturation par de l’eau douce à haute pression. Cette eau est mélangée à plusieurs centaines de produits chimiques dont  on connaît indirectement les effets dévastateurs. Le tubing n’étant jamais étanche, du gaz s’échappe. De plus, la pollution des nappes d’eau intermédiaires est un problème non réglé. Enfin, la fracturation brutale fragilise les terrains et provoque des tremblements de terre ainsi que l’émanation de radon, un gaz rare mortel.

Comment assurer la couverture à moyen et long terme des besoins énergétiques du pays et dégager un niveau d’exportation d’hydrocarbures compatible avec nos besoins de développement sans l’exploitation des ressources hydrocarbures non conventionnels?
L’Algérie a des réserves évaluées à 12 milliards de barils de pétrole, ce qui lui assure un délai de 20 ans au rythme de production actuel. Elle disposerait d’environ de 2 000 milliards de m3 qui seraient épuisés vraisemblablement avant 2030 dans les conditions actuelles de consommation et d’exportation. Soit une manne pétrolière de près de 74 milliards de dollars avec un baril qui s’est maintenu autour de 100 dollars. L’Algérie aurait des  réserves prouvées qui sont de l’ordre de 21000 milliards de mètres cubes gazeux selon le rapport de l’AIE de juin 2013. Cependant, sa vulnérabilité tient à trois  paramètres :
*Le déclin inexorable de ses ressources fossiles.
*L’incertitude concernant les prix internationaux. Notre loi des finances est indexée sur le prix d’un baril erratique.

*Une consommation débridée où l’efficacité et les économies d’énergie sont absentes.

Il est vrai que la demande, si elle n’est pas contenue par la sobriété de chacun, va doubler  à l’horizon 2025.

La réalisation du projet de centrales électriques qui fonctionneront en majorité “en turbines de gaz” va nécessiter des quantités importantes de gaz pendant plusieurs décennies. Aurons-nous toujours du gaz ? 
Doit-on alors foncer tête baissée sur l’exploitation des gaz de schiste pour faire face à la demande énergétique ? Est-ce une fatalité que d’aller immédiatement sans étude préalable sans épuiser les autres possibilités vers l’exploitation du gaz de schiste en Algérie ?
Au-delà du risque pour l’environnement que présente la méthode actuelle d’extraction, la fracturation hydraulique, interdite ailleurs, l’Algérie est un pays aride qui ne dispose pas de grandes ressources en eau nécessaires pour ce genre d’exploitation. L’extraction d’un milliard de mètres cubes gazeux nécessite un million de mètres cubes d’eau. Un même puits peut être fracturé jusqu’à dix fois avec des rentabilités faibles.

De plus, le Sahara est un écosystème qui vit, il y a une faune, il y a une flore et il y a des citoyens qui y vivent.

De plus, pour un pays en stress hydrique, notamment, avec les changements climatiques de plus en plus récurrents, chaque goutte d’eau compte,  la gaspiller ou pire risquer de polluer la nappe phréatique est irréversible surtout pour le Grand Sud où un grand nombre de puits seront forés. La demande en eau très importante, soit 1,5 milliard de m3 en raison de la mise en valeur des terres agricoles.

Comment voyez- vous l’avenir énergétique de l’Algérie?

Il est indéniable que la demande va augmenter, mais il est nécessaire avant toute chose de faire un état des lieux. Avant toute chose, il est faux de réduire le débat à ceux qui sont pour et à ceux qui sont contre les gaz de schiste. Le gaz de schiste trouvera toute sa place dans “un bouquet énergétique” quand la technologie sera mature et que d’autres techniques de fracturation auront fait leur preuve ( propane, arc électrique…)
Il nous faut, avant tout, tourner le dos à l’ébriété énergétique actuelle. Il nous faut consommer mieux en consommant moins. C’est toute une pédagogie à travers les médias lourds une fois qu’un cap est tracé. Cette stratégie énergétique reposera sur les  piliers suivants :
-Faire la chasse au gaspillage sous toutes ses formes.
-Recycler et donner une seconde vie aux choses.
-N’extraire du sous-sol que ce qui est nécessaire, “notre meilleure banque est notre sous- sol”.
-Mettre sans tarder en place un plan Marshall  pour les énergies renouvelables où chaque calorie exportée devrait être adossée à un savoir- faire avec les partenaires.
-Développer le solaire thermique photovoltaique, l’éolien, la biomasse, l’hydraulique et la géothermie.
Pour le moment, force est de constater que rien de significatif n’est entrepris.
Maturons la technologie des gaz de schiste par une veille technologique.
Quand la technologie sera sans danger, l’heure du gaz de schiste arrivera.
-Arrêter par une série de normes et de mesures administratives l’importation d’équipements
énergivores.
-Agir graduellement sur les coûts de l’énergie pour inverser la tendance, paramètre important qui peut contribuer à la sobriété énergétique.
La stratégie énergétique n’est pas de la seule responsabilité du ministère de l’Énergie. Chaque département ministériel a une responsabilité particulière, notamment le ministère du Commerce. Il n’y aura pas de réussite de cette stratégie énergétique si on n’explique pas les enjeux aux citoyens par une pédagogie qui devrait être faite à travers les médias lourds. Les promesses d’exportation d’énergie renouvelables n’étaient pas sérieuses. Le plus grand gisement d’énergie est celui des économies d’énergie évaluer à 25 % d’après certaines études.
En clair, des gestes “éco-citoyens” nous permettraient d’économiser l’équivalent de 6 millions de tonnes équivalent pétrole qui seraient bien gardés pour les générations futures.
De plus, l’université prendra toute sa place en formant les cadres à même de créer de la richesse par la mise en œuvre de ce grand chantier.
Ces cadres pourraient créer leur propres emplois si un État stratège leur indique la demande nationale qui devra graduellement se substituer à l’importation. Imaginons la construction d’un million de chauffe-eau solaires qui remplaceront ceux aux gaz naturel ; imaginons  au moins 100.000 véhicules par an convertis au sirghaz. C’est cela le développement durable et le patriotisme économique qui  fera qu’on consommera algérien quand bien même la qualité est à parfaire.

 

Chemseddine Chitour est spécialiste en énergie et Professeur émérite de l’École Nationale Polytechnique


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