DzActiviste.info Publié le jeu 17 Avr 2014

Cherche Président à la hauteur par Ghania Mouffok

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Cherche Président à la hauteur par Ghania Mouffok

Chômage, inflation, stagnation politique, corruption… Le bilan des quinze années au pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika est désastreux.

Toutes les spéculations, à ne pas confondre avec l’information, sont possibles. On peut soutenir et écrire que le président, bien que diminué, a terrassé le DRS [Département du renseignement et de la sécurité], présenté il y a encore quelque mois comme le faiseur de rois, de fortunes, de carrières avec droit de vie et de mort sur 38 millions d’habitants. Comme on peut affirmer, au contraire, que le DRS n’a rien perdu de sa puissance et qu’il n’a pas dit son dernier mot. A moins que tout cela soit juste un écran de fumée qui finira par se dissiper. Le suspense continue… Toutes ces spéculations médiatico-politiques ne servent en définitive qu’à semer la confusion et, plus grave encore, à tétaniser la population. L’Algérie, c’est le plus grand pays d’Afrique depuis la partition du Soudan, un pays aux frontières immenses entre Sahel et Sahara, voisin de sept pays tous en pleine redéfinition : le Mali, le Niger, la Tunisie, la Mauritanie, le Maroc, le Sahara-Occidental et enfin la Libye. L’Algérie, c’est une économie totalement dépendante du cours du pétrole, sans lequel nous serions incapables de nous nourrir, nous vêtir, nous soigner. L’Algérie, c’est aussi un chômage structurel qui pénalise le passé d’une génération mise à la porte avec des retraites de misère et l’avenir d’une autre, plus jeune, réduite au rang d’improductifs dépossédés [en 2013, 21,5 % des Algériens ont moins de 35 ans, selon le FMI]. Une génération de chômeurs et de chômeuses de longue durée. L’Algérie, c’est aussi l’inflation qui appauvrit les honnêtes gens pendant que les inégalités sociales s’aggravent et que l’argent sale coule à flots, insultant l’effort et le travail. Choix calamiteux. Et en politique, derrière ces ombres qui font figure de marionnettes d’épouvante, on pourrait se poser des questions toutes simples comme : qui gouverne aujourd’hui l’Algérie ? Qui sont les décideurs, si ce n’est plus le DRS ? Le clan présidentiel ? Mais c’est qui le clan présidentiel ? Un vieux monsieur malade dont le regard est d’une tristesse inouïe, un regard absent ? Si ce n’est lui, c’est donc son frère ? Mais alors d’où tiendrait-il un tel pouvoir, sa force ? De l’intelligence surhumaine du président telle que la décrit un chef du gouvernement dépassé par l’Algérie [Abdelmalek Sellal, nommé le 13 mars directeur de campagne de Bouteflika et remplacé au poste de Premier ministre par Youcef Yousfi] ? Que représente chacune de ces ombres ? Que cachent-elles dans cette obscurité qui nous aveugle ? Ceux qui nous gouvernent ont fait des choix économiques et politiques calamiteux dictés par les dogmes néolibéraux de la Banque mondiale et du FMI des années 1990. Ils ont livré l’Algérie, endettée jusqu’au cou, à un plan d’ajustement structurel en 1994, dont nous payons aujourd’hui le prix. Le passage d’une économie centralisée à une économie dite de marché a été une calamité pour l’écrasante majorité de la population, pour l’industrie nationale et pour les institutions, qui ont été incapables de se réformer dans le même temps. Rente pétrolière. Nous avons une Bourse mais les devises s’échangent dans la rue, pendant qu’à proximité les policiers en uniforme canalisent les embouteillages de voitures achetées à crédit. Privatisation sans banque ni marché financier, destruction des monopoles d’Etat, remplacés par des monopoles privés sans concurrence, libéralisation du commerce de la terre et de la propriété sans marché foncier ni cadastre, libéralisation de la force de travail sans marché du travail réglementé, livrant la classe des travailleurs à des négriers du sud au nord du pays, ouverture du marché national à l’import-export entraînant la destruction de milliers de petites PME nationales quand, dans le même temps, étaient démolies au bulldozer les firmes publiques, qui ne seront remplacées par rien d’autre que le néant, aggravant le chômage, déjà structurel depuis les années 1980, aggravant l’inflation. Heureusement qu’il y a le pétrole, le gaz. Et si on parlait du pétrole, de la rente pétrolière et de la manière dont elle est gérée, depuis la surexploitation de nos ressources naturelles jusqu’à la redistribution des ressources financières qu’elle procure ? Cela nous permettrait peut-être d’y voir plus clair que le concept inopérant de “clan”. L’argent du pétrole avec des réserves de change historiques, qu’en ont fait ceux qui nous gouvernent ? On sait que le pouvoir a remboursé sa dette rubis sur l’ongle, mais on ne sait pas si c’était une très bonne idée. On sait également que le pouvoir a prêté quelque 5 milliards de dollars au FMI, sans conditions, pour renflouer son capital, qui détruit les Etats, de l’Algérie à la Grèce. On ne sait pas si c’était une bonne idée, nous n’avons pas été invités à en débattre, trop occupés que nous étions à décrypter les signes des ombres. On sait également que le plan de relance économique du président mobilise quelque 300 à 500 milliards de dollars ou de dinars, on ne sait plus le chiffre exact, cela dépend des sources. Ces milliards ont-ils sorti l’économie algérienne de l’ornière, préparé l’après-pétrole, pour que prenne fin la dépendance suicidaire à une seule ressource en devises, pendant que le cours du pétrole baisse en même temps que nos réserves naturelles ? Ces milliards ont-ils créé de l’emploi, de l’industrie, modernisé nos villes, nos écoles, nos hôpitaux ? Ou ont-ils été avalés par les multinationales – “bienvenues chez nous”, leur a dit Hamid Temmar [ministre de la Prospective et des Statistiques] – japonaises, chinoises, françaises, américaines, turques et compagnie, entre surfacturation et corruption, transfert illégal d’argent public, pendant que, magnanime, l’Etat redistribuait dans le chaos les miettes pour acheter la stabilité sociale, amadouer les classes pauvres ? Agences de sécurité. Mobilisant dans le même temps des forces de police inouïes quadrillant le pays, devenues familières dans notre paysage, comme une seconde peau, à tel point que, lorsque nous voyageons dans les autres pays, il nous manque quelque chose, des uniformes, y compris dans les pays frères en pleine révolution. Entre redistribution des miettes et maintien de l’ordre, les Algériennes et les Algériens sont emprisonnés dans la politique du tout sécuritaire, c’est là la seule option stratégique de ceux qui nous gouvernent, en clan, en meute ou en tribu. Au moindre conflit social, à propos du logement, du droit au travail, à la moindre revendication de droits démocratiques, comme le droit d’association, le droit syndical, le régime déploie des forces de l’ordre, cantonne les manifestants et peut prétendre, ravi, au “retour au calme”. C’est ce qu’on appelle la “gestion démocratique des foules”. Et si la police ne tire que très rarement sur les manifestants, craignant les réactions internationales, combien cela nous coûte-t-il en termes d’argent public, ce déploiement quotidien des forces de l’ordre ? Combien cela coûte-t-il, l’ordre sans la stabilité ? Pas seulement en termes financiers, mais également en termes de dignité, d’humiliation, pour un peuple méprisé, dépossédé. Un peuple de qualité à la recherche d’une élite à la hauteur. Le passage du parti unique au multipartisme [selon le texte constitutionnel adopté après la réforme de février 1989 et révisé en 1996, l’Algérie est dotée d’un système politique basé sur le pluralisme et les élections] a abouti à un échec dans des flots de sang [la guerre civile des années 1990]. Aujourd’hui, l’utilisation des armes n’est plus du seul ressort de l’Etat. Incapable de rétablir l’ordre, celui-ci fait désormais appel à des agences de sécurité privées, pendant que les multinationales revendiquent le droit de se protéger pour défendre leurs intérêts, l’affaire Tiguentourine [l’attaque du site gazier, en janvier 2013] faisant office de preuve. A quand des mercenaires étrangers vérifiant nos pièces d’identité à l’entrée des bases pétrolières, secondés par des agents algériens, si ce n’est déjà fait ? Le champ de la marginalité s’est élargi avec l’installation d’un chômage de longue durée, le préemploi en guise de béquille, avec la dévalorisation du statut de producteur, qu’il soit salarié ou petit patron de PME, la destruction du métier de paysan et du métier d’artisan, qui ne sont même plus représentés. Aujourd’hui, c’est presque la majorité des Algériens qui est marginalisée. Nouveaux riches. Etre salarié ne confère même plus le statut d’“intégré au système”, l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA) est devenue incapable de remplir cette fonction, jouant le garde-chiourme de nouveaux intérêts privés, comme le montrent les nouveaux statuts des membres de son élite, à la fois sénateurs et hommes d’affaires, comme le montrent les dépôts de l’argent des travailleurs dans la Khalifa Bank, aujourd’hui disparue, pendant que Sidi Saïd [Abdelmadjid Sidi Saïd, secrétaire général de l’UGTA] est à la barre des témoins. Pendant qu’à l’ombre de la destruction de cinquante ans d’indépendance naissaient les nouveaux riches, milliardaires qui ont su, entre rente pétrolière et marché mondial, accumuler un capital que nous sommes incapables d’évaluer mais qui est désormais un nouvel acteur de la scène politique et économique – il participe de l’ombre. Le régime algérien a produit un monstre politique qu’il s’avère incapable de maîtriser, les murs des façades qu’il a laborieusement construites à coups de propagande, de mensonges et de répression s’écroulent et son incapacité à trouver un candidat consensuel n’est que la partie visible de l’iceberg. L’armée algérienne, l’institution des institutions, qui se revendiquait l’“héritière de l’ALN” [Armée de libération nationale], n’est plus une force intouchable garante des équilibres du régime. Qui dirige l’Algérie en 2014 si ce n’est plus l’ANP/FLN ? [l’Armée nationale populaire et le Front de libération nationale, le parti au pouvoir]. A force de débats confus participant de la désinformation, on en vient à oublier cette autre ombre de la campagne : le peuple des électeurs. Un peuple rendu invisible, à qui l’on interdit de se réunir, de s’organiser, de manifester, criminalisé, sous haute surveillance depuis son portable jusqu’à son recoin de terre. Il faut cependant rendre justice aux exclus qui, en dépit de l’horreur traversée et à venir, se battent pour que leur citoyenneté soit respectée. S’organisant en comités de chômeurs, en comités de quartiers, en syndicats autonomes, tentant d’élire des délégués dans des conditions extrêmement difficiles, ils font grève, ils manifestent pour une redistribution équitable des logements, pour des routes, des hôpitaux. A travers leur mouvement, en revendiquant des salaires décents, ils défendent ce qui reste de service public, dans l’enseignement, la santé, etc. Il faut rendre justice à tous ces combats collectifs et individuels contre la corruption, le gaspillage d’argent public, à toutes ces résistances populaires qui tentent de recréer des solidarités, de la fraternité, pour reconstruire le tissu social décomposé par deux guerres menées, dans le même temps, aux Algériennes et aux Algériens : une guerre civile [les années 1990] et une guerre économique. Alors, oui, peuple de qualité cherche élite à la hauteur.


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