DzActiviste.info Publié le ven 15 Fév 2013

Algérie, cinquante ans après l’indépendance : quelle place et quel avenir pour les jeunes générations ?

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Voilà plusieurs mois, le président de la République justifiait l’échec de sa politique en se défaussant sur l’administration locale. C’est de la faute aux autres, quand bien même ceux qu’il rend responsables des déboires de sa gouvernance ont été choisis par lui. Des « efforts considérables » auraient été consentis par l’Etat pour répondre à la demande sociale et améliorer le quotidien du citoyen mais ils (ces efforts) n’auraient été pas soutenus – pour ne pas dire qu’ils ont été sabordés ( ?) – par des responsables locaux défaillants. Qui sont donc ces responsables qu’il brocardait ainsi ? N’est-ce pas ceux qu’il a lui-même soigneusement choisis ? Une administration toute-puissante qui détient tout le pouvoir, au détriment de l’élu local dont les prérogatives sont réduites à très peu de choses.

Il est vrai que les programmes quinquennaux successifs, ainsi que les lois de finances confectionnées chaque année, ont consacré des budgets colossaux pour acheter la paix sociale. Pour autant, le quotidien des algériens n’a pas cessé de se dégrader. Leur existence, faite de privations multiples, est ponctuée par l’incertitude du lendemain. Ils vivent dans l’humiliation permanente et leur désespoir peut être mesuré au nombre de tentatives d’émigration clandestine (harragas), à celui grandissant des suicides notamment des immolations devant les institutions publiques, à l’accroissement des conduites toxicomaniaques ou encore aux dizaines (aux centaines ?) de milliers d’émeutes qui émaillent la vie sociale dans notre pays. Des comportements qui témoignent de l’insupportable indignité dans laquelle les citoyens sont plongés, des manifestations qui revendiquent simplement une vie décente. Du travail, en particulier pour les jeunes qui sont rongés par le chômage, plus de loisirs et de liberté mais également la possibilité de participer à la décision politique et de contribuer à la construction du destin commun. En somme une vie normale.

D’aucuns penseront que mon propos est défaitiste et que je refuse de voir les efforts faits par le gouvernement pour donner du bonheur aux algériens. D’autres verront dans mon écrit une attitude nihiliste voire un défaut de patriotisme. Cela n’a pas d’importance puisque la réalité est là. La population macère dans le détresse ; une détresse visible dans la souffrance du père de famille qui ne sait pas « où donner de la tête » pour nourrir les siens ; dans celle de la ménagère qui revient du marché avec un couffin presque vide parce que les moyens financiers dont elle dispose ne sont pas suffisants ; dans celle de l’étudiant qui vit entassé, avec plusieurs camarades, dans une chambre universitaire vétuste, sans chauffage, sans eau chaude, et que l’université prépare au mieux au pré-emploi, au pire à un avenir de chômeur ; dans celle de ce jeune hittiste désœuvré ou de ce trabendiste qui s’engouffre dans l’illégalité pour aider sa famille à survivre ; dans l’ultime humiliation des retraités qui sont obligés de battre le pavé – comme cela a été le cas il y a quelques mois – pour obtenir une révision de leur pension ; dans le supplice de ces malades atteints du cancer et auxquels l’Algérie de 2013 ne peut offrir ni les médicaments appropriés à leur état, encore moins l’accès à la cure de radiothérapie ; dans la tourmente des classes moyennes algériennes qui assistent impuissantes à leur inexorable extinction…

Qu’on ne vienne pas nous dire qu’il fait bon vivre en Algérie et que les algériens devraient y être heureux. Qu’on ne vienne nous faire des sermons et nous culpabiliser en nous racontant que ceux qui sont mécontents n’aiment pas assez leur pays ; que ceux qui se droguent, veulent mourir, se jettent à l’eau pour partir, deviennent émeutiers ou encore montent dans les maquis sont ingrats, délinquants, traitres à leur pays, et que sais-je encore ? C’est faire preuve d’autisme ou d’irresponsabilité que de ne pas voir le désespoir qu’expriment ces comportements extrêmes. Des convulsions sociales que les décideurs de ce pays devraient appréhender comme un cri de désespoir et pour lesquels apporter des réponses est aujourd’hui une urgence.

Les salaires sont insignifiants et l’inflation est galopante. Vivre décemment, dans ces conditions, est impossible pour le citoyen modeste. Le SNMG (salaire national minimum garanti) – 18000 DA brut par mois, 150 Euros, le plus faible des pays du Maghreb – ne correspond à rien au regard d’un environnement économique national déstructuré et incohérent.

A titre d’exemple et toutes proportions gardées, sont considérées en France comme vivant en dessous du seuil de pauvreté les personnes ayant un revenu mensuel de moins de 940 Euros. Ce qui correspond à plus de 110000 DA. Hormis les produits de première nécessité, les carburants et les loyers (dans le secteur public) qui sont soutenus par l’Etat algérien, le reste du coût de la vie dans notre pays peut être aligné sur ce pays d’Europe. C’est le cas notamment des prix des viandes, du poisson, des fruits et légumes, des vêtements… L’algérien lambda, sans pouvoir d’achat, n’a pas accès à ces « denrées ». C’est ainsi qu’un nombre sans cesse grandissant de familles vit en dessous du seuil de pauvreté et que de plus en plus de foyers sont dans une « extrême pauvreté ». Vocable utilisé par les Nations Unies pour désigner la misère. Une situation insupportable parce que ces personnes ont, du fait de leur condition, un profond sentiment de honte et de déshonneur.

L’Algérie est riche de son baril de pétrole et elle dépense sans compter. Une gabegie qui ne construit pas le bien-être du peuple. Une orgie qui profite seulement à l’Algérie d’en haut pendant que celle d’en bas, de plus en plus démunie, assiste à une débauche de privilèges dont bénéficient avec ostentation les enfants de la nomenclatura et autres favorisés du système. La fracture sociale est aujourd’hui béante.

Quand que le pays n’avait pas de ressources, dans les années 80 et 90, les citoyens avaient accepté de vivre dans le dénuement et l’indigence. Ils pensaient que la pauvreté était partagée par tous et que l’esprit de solidarité commandait la patience. Tout le monde était dans la même situation et il était naturel, pour chacun, de se résigner et d’attendre des jours meilleurs. Quand la manne pétrolière est venue, à la fin des années 90, l’espoir a commencé à naitre. Mais la désillusion a rattrapé le citoyen qui s’est rendu à l’évidence. Le partage de la rente ne profite pas à tous. Les algériens, notamment les jeunes, avec ou sans emploi, ont aujourd’hui compris que la pauvreté qui s’est emparée de leur quotidien n’est pas partagée et que les ressources dont recèle le pays sont entre les mains d’une caste boulimique qui s’enrichit et qui ne s’en cache pas. Des prévaricateurs indifférents au désespoir des familles qui sont démunies et auxquelles il est clairement signifié qu’elles ne comptent pas, qu’elles sont exclues.

L’Algérie est riche mais n’est pas prospère parce que les moyens dont elle dispose ne servent pas à faire reculer les inégalités sociales en assurant notamment une répartition équitable des richesses et en offrant les mêmes possibilités d’épanouissement à tous les citoyens. Des ressources naturelles qui sont dilapidées dans des programmes « d’assistance sociale », des sommes colossales qui ne sont pas utilisées pour mettre en place les conditions à même de ressusciter un tissu économique moribond. L’alternative à la rente pétrolière…. Des revenus thésaurisés en dépit du bon sens. Plus de 200 milliards de Dollars – une paillasse plus que confortable, que nous envieraient les pays les plus riches de la planète – sont placés dans des banques, sous le faux prétexte de les sauvegarder pour les générations futures. Une incohérence en matière de gouvernance économique. Pendant que les pays les plus développés s’endettent « naturellement » pour investir dans la création d’emplois et de richesses, et dans la consommation parce que ce triptyque fait la vitalité d’une nation.

L’Algérie est riche de la jeunesse de sa population. 26 millions ont moins de trente ans et 12 millions sont en âge de travailler. Il leur faut des emplois et ils doivent consommer. Des besoins au devant desquels les pouvoirs publics doivent aller avant toute autre chose. Une ressource humaine indéniable, un capital inestimable, l’après pétrole si les décideurs de ce pays daignaient seulement en prendre conscience.

Durant la campagne présidentielle de 2009, le candidat-président avait entre autre slogan de campagne celui-ci : « l’avenir de nos enfants est dans leur pays ». Il a été réélu, ce vœu s’est avéré être une profession de foi, une lettre morte. Aucune initiative n’est, depuis, venue de sa part pour retenir « nos enfants » dans leur pays. Rien n’a été fait pour améliorer ou adoucir la pénibilité de leur existence, si ce n’est la multiplication des séminaires pour réfléchir et comprendre, nous dit-on, pourquoi ces concitoyens se révoltent, pourquoi ils s’immolent devant les édifices publics ou encore pourquoi ils se jettent à la mer pour s’exiler.

Quel crédit accorder à ce slogan de circonstance quand l’on sait que, durant les deux mandats précédents, le président ne s’est pas préoccupé de la jeunesse ? Jamais ces comportements extrêmes n’ont été aussi importants que durant cette période. Il avait promis des logements, du travail, un accès aux soins et au savoir, etc. Des promesses non tenues…

Il faut croire que les problèmes des jeunes algériens ne figuraient pas parmi ses priorités. Si cela avait été le cas, le « tab djnan na » qu’il avait prononcé à partir de Sétif, à l’occasion de la campagne pour les législatives d’avril dernier, aurait trouvé un écho dans le choix des sénateurs qu’il vient de désigner. Il a estimé en effet plus utile de nommer, pour le tiers présidentiel, des personnes usées par l’âge et le pouvoir, des ministres incompétents qui ont paralysé durant des années leur département ministériel respectif et qu’il a lui-même limogés du gouvernement précédent. Des fidèles qu’il devait impérativement mettre à l’ombre, parce que décriés, mais qui ne doivent surtout pas être éloignés de la décision politique. Voilà un anachronisme ; un mépris renouvelé et une violence supplémentaire faite au peuple, en particulier aux jeunes qui n’ont d’autre choix que de faire encore preuve de patience avant de prétendre décider de leur avenir.

Les observateurs de la vie politique nationale évoquent aujourd’hui l’hypothèse d’un quatrième mandat et les flagorneurs habituels commencent déjà à supplier le chef de l’Etat de rempiler. De toute évidence, la passation du témoin aux jeunes générations ne sera pas pour demain. L’initiative sur leur avenir est rejetée aux calendes grecques. Mais cela ne surprend pas. Faut-il, en effet, rappeler que près de 90% des citoyens algériens sont nés après l’indépendance et que le destin de notre pays est, depuis, entre les mains d’une gérontocratie qui a confisqué le pouvoir ? Des personnes qui ont assis leur hégémonie sur une prétendue légitimité historique « incarnée » par une famille révolutionnaire jalouse de ses insatiables privilèges.

Cette situation est, à terme, une menace pour la cohésion sociale et la paix civile, car une société livrée à la pauvreté se défait fatalement. Vivre durablement pauvre ou encore miséreux crée un sentiment de honte et d’indignité qui dépouille l’individu de son humanité, cet attribut essentiel qui en fait un être social, critique et moral. Le lien social d’abord, le lien familial ensuite se distendent puis se désagrègent définitivement. Les comportements égoïstes apparaissent et prennent le devant, pendant que les préoccupations pour « le vivre ensemble » reculent et disparaissent.

Parce que les valeurs – qui fondent la solidarité et structurent le sentiment communautaire – sont démantelées, l’individu sous l’emprise de ses instincts vit exclusivement pour lui. Le jugement, la raison sont annihilés et les interdits qui organisent les liens sociaux tombent pour laisser la place à l’expression de ce qu’il y a de plus archaïque chez l’être humain. En effet, en proie à la nécessité de survivre, le sujet se défait des caractéristiques essentielles qui font de lui un citoyen pour se transformer en un être antisocial mû exclusivement par ses envies. Ses rapports aux autres perdent leur caractère mutuel, seul compte sa personne. Des comportements de prédation émaillent alors ses relations avec autrui.

A ce stade, l’ordre social est déjà effondré et les individus, qui ignorent l’ordre institutionnel, ne reconnaissent plus l’autorité de l’Etat. Le passage à l’acte violent n’est plus très loin. Il s’exprime quelques fois au sein de la famille mais c’est essentiellement contre la communauté que la violence se manifeste avec gravité. Une situation d’anomie qui favorise l’anti socialité et qui constitue un vrai problème de sécurité nationale, un danger potentiel pour le pays.

Les décideurs, inconscients ( ?) de la menace parce que préoccupé par l’impératif besoin de garder leur emprise sur la société, ont continué à user de méthodes qui accentuent le sentiment d’injustice et le ressentiment envers l’Etat et ses institutions. Clientélisation du citoyen et corruption sont les moyens utilisés pour exercer le contrôle sur la population. Aujourd’hui, dans les coins les plus reculés du pays, la misère sociale aidant, il est aisé de trouver des personnes disposées à servir le régime contre un possible accès aux largesses de ce dernier. Cela se fait, bien sûr, au détriment de la cohésion sociale. Conduire les individus à la concussion et à la corruption accentue, à terme, leur sentiment d’indignité et dégrade davantage leur humanité. La perversion des esprits anéantit les mœurs sociales. Un grave dommage pour la société, sans doute le plus grave préjudice parmi tous ceux qui ont été infligés au pays, celui qui pèsera en définitif sur le destin de l’Algérie.

Le président de la République, culpabilisant, avait demandé aux jeunes algériens, alors qu’il était candidat à sa succession en avril 2009, de ne pas nourrir d’envie face aux personnes nanties et de ne pas leur manifester de la jalousie. Il avait pris conscience du danger que peut constituer l’injustice sociale et la haine qui lui est corollaire, mais il avait surtout validé une inégalité sociale grave. « Ils sont riches, vous êtes pauvres ». Etait-ce utile de rappeler, à tous ces jeunes « envieux », leur pauvreté et suffisait-il de leur demander de détourner le regard de la richesse des autres pour leur faire oublier leur déshonneur et leur ressentiment ?

Il a été réélu, injustice et hogra se sont accentuées et le risque d’une explosion sociale incontrôlable est plus que jamais à craindre. Si cette éventualité venait à se produire, l’Etat serait alors, comme en octobre 88 et avril 2001, amené à nouveau à ouvrir le feu sur ses citoyens.

Aujourd’hui, il semble que le chef de l’Etat – faute de n’avoir pas démocratisé la vie politique nationale – veuille démocratiser le fonctionnement des institutions de l’Etat. Il veut que sa gouvernance associe les ressources dont recèlent les « territoires ». Il veut « faire émerger une dynamique territoriale axée sur des principes d’auto développement basés sur les ressources locales, tant humaines que matérielles, et non pas uniquement sur l’aide et l’assistance de l’État ». Un vœu qu’il avait exprimé dans un message adressé au CNES (conseil national économique et social) qui tenait un séminaire sur le développement. A-t-il une réelle volonté de modifier la politique de gestion des affaires publiques ? Il est permis d’en douter. Chacun sait que le système jacobin, centralisé, convient bien aux mœurs des décideurs.

Si le président a l’intention de redonner une forme de souveraineté au peuple et de lui attribuer une part des prérogatives dans l’édification de son destin, il doit commencer par changer le lexique en usage. Ainsi, au lieu de parler de territoires – parce que ce vocable, qui fait partie du jargon administratif, est dépouillé de toute identité -, il devrait songer à le remplacer par celui de régions. Mais parce que ce mot a une signification sociologique (sociopolitique ?) et qu’il pose naturellement le problème de l’entité avec ses symboles identitaires, il est subversif et effraie. Pour autant, c’est sûrement la régionalisation qui donnera, à notre pays, sa véritable chance de développement et d’enrichissement. On ne peut pas continuer à diriger à partir d’Alger un  pays grand comme cinq fois la France et 72 fois la Belgique.

Si le président de la République a la volonté d’impliquer le citoyen dans l’édification de la nation et d’instaurer une démocratie participative dans notre pays, la voie est toute tracée. Il doit modifier la nature de l’Etat et créer des régions dotées d’un parlement et d’un gouvernement régionaux disposant de larges prérogatives pour gérer les affaires publiques. Une délégation étendue du pouvoir aux régions qui va stimuler leurs spécificités et leurs compétences respectives dans le cadre de relations mutuellement enrichissantes. Des relations sur lesquelles se bâtiront à terme, l’équilibre, la prospérité et le salut de l’Algérie. Mais pour cela, il faudra du neuf dans les mentalités et faire confiance aux générations de l’après-indépendance en leur donnant notamment la possibilité d’accéder à la décision politique et de présider à leur destin et à celui de leur pays.


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