DzActiviste.info Publié le dim 30 Mar 2014

Collaborationnisme, gueule de bois, et lucidité rétrospective

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larbinAbdelhamid Charif, Professeur, King Saud University

 

« La fitna (semer la discorde) est pire que le meurtre », Coran 2/217.

Même si l’histoire ne se répète pas, on doit toujours revisiter le passé car les défaillances humaines sont reproductibles. Il ne fait aucun doute que les élites d’une société (savants, écrivains, journalistes, artistes…) sont des « faiseurs d’opinion » et peuvent souvent influencer, voire infléchir, la politique des gouvernements ; pour le meilleur, mais hélas aussi pour le pire. Cette influence mutuelle entre deux autorités censées être indépendantes, peut parfois prendre des formes d’alliance suspecte, et quand c’est le pouvoir en place qui « inspire » les élites, on retrouve alors la triste définition du collaborationnisme.

Collaborationnisme de référence

L’occupation éclair de la France par l’Allemagne d’Hitler n’aurait jamais été aussi rapide et humiliante sans une certaine prédisposition de capitulation, non seulement chez le gouvernement de Vichy dirigé par le maréchal Pétain, mais aussi auprès d’une bonne partie de l’élite Française de l’époque. Presque du jour au lendemain, plusieurs journaux changèrent de fusil d’épaule et se mirent à louer les bienfaits de l’occupation Allemande, et le « redressement salutaire de la France malade », tout en nourrissant la haine des juifs, Anglais, et autres Bolcheviks. Les stations de radio, salles de cinéma et des centaines de journaux entrèrent subitement dans une farouche concurrence d’offres de services aux nazis [1-2]. Des titres tels que « Le matin », « Je suis partout », « Gringoire », « L’œuvre », « Le petit Parisien », « Candide », « L’appel », « Franciste », « Cri du peuple », « Le pont », « Le Téméraire » , « La gerbe »  fondé par  Chateaubriand, et bien d’autres encore, se sont mis à lancer des appels et slogans antisémites tels que : « Il faut fusiller Blum », « Protéger la race », « Se séparer des juifs », «  Eliminer les dissidents et terroristes »… Le vocable « Résistant » était interdit d’usage. Quant au grand commanditaire « Camarade Gaulle De Vache », plus connu, avant et après, sous le nom de général De Gaulle, il inspirait les caricaturistes plus que la barbe et le tchador réunis [3]. Plusieurs partis politiques, notamment de gauche, se ruèrent pour former une alliance collaborationniste : « Rassemblement National Populaire », « Mouvement Social Révolutionnaire », « La Ligue Française », « Le Francisme », « Parti Populaire Français » [4]. On n’hésita pas en renfort à accoucher en 1941 d’un nouveau parti collaborationniste, « Rassemblement National Populaire ». Des artistes de renom, tels Charles Trenet, Tino Rossi, Maurice Chevalier…, ne pouvaient eux aussi se permettre de rater le train en vogue du collaborationnisme. Faut-il rappeler, qu’une fois libérée par les alliés, La France se débarrassa très vite de ses traitres notoires par une campagne expéditive d’épuration, et tente toujours d’occulter cette partie très embarrassante de son histoire. Les journaux collaborationnistes furent fermés, leurs locaux mis sous scellés, et leur matériel saisi. Réconciliateur, Le Général De Gaulle a de son côté minimisé le nombre d’intellectuels collaborationnistes à une « une poignée de misérables ». N’est-il pas légitime de s’interroger de ce qu’aurait été le paysage politique Français si l’occupation Allemande s’est prolongée jusqu’à aujourd’hui ? Sans doute que la « poignée de misérables » aurait fini par constituer, avec l’Allemagne, l’Union Européenne Aryenne, et l’encyclopédie des caricatures sur le « Camarade Gaulle De Vache » serait devenue un best-seller.

Définition du non-collaborationnisme

L’illustre Jean Paul Sartre a été épargné par l’épuration, comme beaucoup d’autres, mais a reconnu à postériori sa dérive collaborationniste durant l’occupation Allemande en admettant timidement : « On est toujours responsablede ce qu’on n’essaie pas d’empêcher ». Cette louable confession est évidemment censée moraliser et immuniser les générations futures. Elémentaire cher Sartre ! Insuffisant et tardif ! Plusieurs siècles avant vous, un illettré dans le désert Arabique, nommé Mohammed, avait clairement défini tous les contours possibles du non-collaborationnisme, n’exigeant ni témérité fanatique ni héroïsme suicidaire : « Que celui d’entre vous qui voit un mal le corrige de sa main. S’il ne peut pas, qu’il le corrige avec sa langue! S’il ne peut pas, qu’il le fasse avec son cœur et c’est là le plus faible degré de la foi », Hadith du Prophète (Paix et Salut Sur Lui).

Epargné lui aussi mais pas suffisamment rassuré, et une fois arrivé au pouvoir, François Mitterrand acheta le silence de centaines de personnes trop informées sur son passé collaborationniste, par des postes de hauts fonctionnaires [5]. Le collabo de Mitterrand avait fidèlement servi le gouvernement de Vichy, au point d’obtenir des mains du maréchal Pétain la fameuse récompense Francisque. Il a également acheté le silence sur un autre passé, quand en tant que Garde des Sceaux, il n’hésitait pas à guillotiner pour une Algérie Française [6]. Parmi les décapités, le nom de Fernand Iveton, du Parti Communiste Algérien exécuté le 11 février 1957, est attaché comme une macule à celui de Mitterrand.

« Alhadra âla jari wa elfahem yafhem » (La discussion porte sur le voisin, mais le salut s’adresse aux frères bons entendeurs)

Beaucoup de personnes me reprocheront sans doute mon acharnement sur l’exemple Français alors que l’évidente proximité ethno-spatio-temporelle devrait plutôt m’inviter à m’occuper de nos oignons, plus gros, plus frais, et plus piquants. J’ai mes raisons mes frères, à commencer par des comptes enfouis de fils de chahid, victime moi-même, trois mois après l’indépendance, d’une de ces dizaines de grenades « soigneusement oubliées » à quelques centaines de mètres de chez moi à Laksar – T’kout dans les Aurès, et gardant toujours des débris dans mon corps. Mais rassurez-vous, ce n’est pas là mon motif principal. Comme tout musulman, je suis instruit de me tenir toujours du côté de mes frères. Cela doit être fait avec d’autant plus d’indulgence que ces derniers sont dans le tort, si jamais tel est le cas bien sûr. C’est une stratégie qui risque évidemment de ne plaire à personne. Mais tant pis. En absence de fraude électorale, j’obtiendrai au moins une voix, la mienne.

La tornade éradicatrice qui a suivi le coup d’Etat de 1992 a bousculé et fait basculer beaucoup de personnes, et pas seulement les journalistes, souvent forcés de jouer le double rôle de « manipulateurs manipulés ». On y trouve autant de nouveaux convaincus que d’opportunistes racés, des élites de support, des barbus de service, des démocrates non pratiquants (la démocratie), sans oublier les artistes subitement inspirés. Même s’ils ont pris soin de censurer toutes les attaques contre eux, nos frères journalistes ont été les moins épargnés : « Commandos médiatiques », « Mercenaires de la plume », « Crimes de la plume »…

Lucidité rétrospective

Il est inutile de s’attarder sur l’ivresse initiale, quand on ne se gênait pas du tout d’accuser de crimes récents, des personnes emprisonnées bien avant les événements, ou se trouvant à des milliers de kilomètres, tout en responsabilisant et poignardant des cadavres pour leur mort. En mettant de côté les causes de la crise, la terreur guettait tous les camps, et un langage réconciliateur doit accorder des circonstances atténuantes à tout le monde. Je préfère plutôt prendre acte des récents, timides mais indéniables, changements positifs dans beaucoup d’organes de la presse nationale. Certains ne seront là aussi pas d’accord, et encore une fois tant pis. J’espère du fond du cœur que cette évolution est sincère et durable, et qu’il ne s’agit pas d’un recul stratégique ou d’un quelconque positionnement de confort relatif, considérant qu’il suffit simplement d’être moins éradicateur que les autres. L’arbre du pire ne saurait jamais cacher la forêt sauvage du moindre mal. « Quiconque tue une personne non convaincue de meurtre ou de corruption sur la terre est considéré comme meurtrier de l’humanité entière », Coran 5/32.

En tant que musulmans, ne sommes-nous pas sommés de nous soumettre à l’arbitrage de notre religion dans tout conflit ou différend ? Rappelons-nous des conséquences terribles de l’oppression et de l’injustice. Le sage Emile Pontich prêchait : « L’oppresseur ne sent son injustice que lorsque sa victime parvient à se venger de lui ». Ce n’est pas toujours acquis, répliqueront certains. Les plus grands oppresseurs de l’histoire sont partis sans rendre compte de leurs actes, devant leurs victimes. Les non-croyants peuvent trouver la suite du texte redondante, et n’ont dans ce cas pas à lire la suite. Qu’a dit le grand Pharaon de Moise juste au moment de rendre l’âme ? Il s’agit de l’un des rares récits sur lequel juifs, chrétiens et musulmans sont d’accord : «Oui, je reconnais qu’il n’y a d’autre Dieu que Celui en qui croient les enfants d’Israël, et me soumets totalement à Lui » », Coran 10/90. L’oppresseur finit là aussi par reconnaitre et regretter son injustice ; mais quand c’est trop tard, la facture est très salée et risque même de durer toute une éternité.

Si lucidité rétrospective il y a, elle doit être sincère et entière. Elle ne doit pas être occasionnelle, partielle, ou résultant d’un simple désaccord au sommet de l’autorité hiérarchique ; comme observé dans les mythiques expériences du professeur Stanley Milgram à l’université de Yale dans les années 60, « Conditions d’obéissance et désobéissance à l’autorité » [7].

Pourquoi donc risquer si gros contre un maigre profit éphémère consistant à faire avaler des couleuvres aux gens ? La presse, les journaux, la télévision, tous les outils du quatrième pouvoir, étatiques ou privés, sont en réalité la propriété de 40 millions d’Algériens. Il suffit peut être juste de garder cela à l’esprit.

 

A. Charif

 

[1] :      http://www.contreculture.org/AT_Presse_Collabo.html

[2] :      http://archives.allier.fr/3310-la-presse-sous-l-occupation.htm

[3] :      http://www.fondationresistance.org/documents/cnrd/Doc00098.pdf

[4] :      http://www.fonjallaz.net/MLH/collabo/roparz-2.html

[5] :      http://saumur-jadis.pagesperso-orange.fr/recit/ch50/r50d2partis.htm

[6] : http://www.lexpress.fr/actualite/politique/guerre-d-algerie-mitterrand-rattrappe-par-son-passe_928131.html#8lu2c3k5wlGl70AQ.99

[7] :      http://fr.wikipedia.org/wiki/Exp%C3%A9rience_de_Milgram

 


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