DzActiviste.info Publié le ven 28 Déc 2012

Comment Kateb Yacine a rencontré Abraham Lincoln à Ighil Imoula.

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kateb-yacine-ali-zammoumPar Amar Cheballah 

A la Djemaâ D ’Ighil Imoula, juste en face de la stèle du premier novembre 1954, l’écrivain Kateb Yacine partageait le plus grand de son temps avec les paysans qui se moquaient bien de sa littérature. Il leur offrait même les cadeaux qu’il recevait de la part d’illustres personnages. Il les aimait bien ; il avait la plus grande considération pour chacun d’entre eux. Il était devenu l’un des leurs. Si bien qu’à sa mort tout le village a pleuré et s’est mobilisé pour lui rendre un hommage sincère et désintéressé. A la hauteur de l’amour qui leur portait.

Des hauteurs d’Ighil Imoula, la vue sur la vallée du Djurdjura qu’il chérissait tant en compagnie de D Timsit, Dr Bouchek, N Bougherara, est époustouflante. C’est là qu’il fit la connaissance de Hocine Hocine, un homme qui n’arrête pas d’errer et de bourlinguer entre Bouira et la Hodna. L ’homme issu d’une famille révolutionnaire, fit don de tout ce qu’il possédait au village et vécut comme un vagabond jusqu’à sa mort. Témoin silencieux d’une passion, le voyage, il n’arrêtait pas de dire que Bouira est une terre riche par le blé et l’hospitalité de ses habitants. Il lui arrivait même de s’engouffrer dans les dunes de Boussaâda qui ont à la fois fasciné et inspiré tant d’auteurs et d’artistes de renommée mondiale. Sa vérité et son bonheur étaient là dans ce monde. Et quand il tardait à rentrer au village, Ali Zammoum, fidèle compagnon de l’écrivain, partait à sa recherche.

Sur la place de la Djemaâ , Hocine Hocine se mettait toujours en face des hôtes du village. Saisi de peur devant la monotonie qui envahissait la vie de tous les jours, il roule un joint sans le moindre embarras et sort son poste cassettes. Au bout de quelques instants, il met en marche les chansons de Slimane Azzem qui ont bercé la Kabylie. Sans relever la tête et tout en regardant de travers en direction de Kateb Yacine, il lance : « Celui qui parle doit payer ; celui qui ne dit rien doit payer. » Indisposés, les vieux quittent à tour de rôle la place. Pour ne pas être témoins d’une gêne qui émousserait leur hospitalité légendaire et leur réputation auprès des invités de marque d’Ali Zammoum. Le croyant atteint psychiquement, les villageois l’évitent. Mais l’homme s’enfichait royalement des autres.

A chaque fois que Kateb Yacine venait au village, Hocine Hocine ne manquait pas de lancer sa parabole à haute voix, suivi d’un sourire charmant, mais moqueur et chargé de défis. Si bien que certains avaient cru qu’il s’agissait d’un code dont se servaient les deux hommes pour communiquer entre eux. D’ailleurs, nous autres Kabyles, nous adorons les mythes et les légendes… C’est notre péché mignon.

Mais un jour, regroupés tous sous le même toit, D Timsit et Kateb Yacine demandèrent à l’homme de leur expliquer le sens de sa parabole. Ce dernier ravi d’avoir été courtisé par des gens importants, dira : « Celui qui parle alors qu’il n’a rien à dire, doit payer ; celui qui a des choses a dire et refuse de parler doit payer. »

« Mais, ya bourab, vous parlez comme Abraham Lincoln », dit Yacine.
« Qui est donc A Lincoln ? », interroge l’homme.
« Un grand président Américain. »

L’homme sourit à nouveau en régalant l’assistance d’un regard plein de défis : « Chez nous, tout le monde est Abraham Lincoln. »

Depuis ce jour, jusqu’au mois de mars 1989 date de son dernier séjour à Ighil Imoula, Yacine ne jurait que par la sagesse de son nouvel ami A Lincoln.


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