DzActiviste.info Publié le jeu 30 Mai 2013

Comment préparer à Alger l’après-Bouteflika ?

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Victime d’un accident cérébral, le président algérien, Abdelaziz Bouteflika, est soigné en France depuis le 27 avril par le Service de santé des armées. Son état très préoccupant soulève la question de sa succession, ce qui fait craindre le retour de l’instabilité. L’Algérie peut-elle rester à l’écart du « printemps arabe » ? A un an de l’élection présidentielle, une crise politique et sociale peut-elle éclater ? Le pays est loin d’en avoir fini avec l’héritage du colonialisme, les séquelles de la guerre civile, le spectre de l’islamisme radical. Il est gangrené par la corruption et les inégalités sociales, alors que son sous-sol regorge de ressources gazières. Une transition politique est-elle possible ?

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La transition fait craindre un retour à la violence

Le Monde | 30.05.2013 à 14h21
Par Luis Martinez (Directeur de recherches au CERI-Sciences Po)

Pour être restée à l’écart des révolutions arabes, l’Algérie est félicitée de toutes parts pour son modèle de stabilité dans la région. Alors que, dans les années 1990, sa guerre civile donnait des sueurs froides, elle est aujourd’hui considérée comme le pays le plus solide avec son voisin et rival, le Maroc.

Au regard des problèmes de sécurité en Libye et des orientations islamistes des régimes tunisiens et égyptiens, l’Algérie continue d’offrir le charme désuet d’un modèle de république nationaliste et militaire qui ravit les diplomaties occidentales, déstabilisées par l’irruption des partis islamistes et des sociétés civiles sur la scène politique des Etats d’Afrique du Nord. De plus, la présidence d’Abdelaziz Bouteflika, depuis 1999, offre un semblant d’autorité civile après le règne des généraux (1991-1999).

L’ART DU CAMOUFLAGE

Fortement décriés pour leur violation massive des droits humains durant la guerre civile, les militaires ont appliqué l’art du camouflage, si ce n’est celui de la mise en veilleuse, en disparaissant des écrans. Au cours de ces dix dernières années, l’armée algérienne, déchargée de la gestion des affaires politiques, s’est professionnalisée. Dans un contexte incertain, elle s’efforce de restaurer sa gloire passée par la démonstration de sa puissance.

Derrière la façade de son chef d’état-major, octogénaire, le général de corps d’armée Ahmed Gaid Salah, et de généraux à la retraite, parfois impliqués dans des affaires financières troubles, se profile une génération de quinquagénaires responsables des régions militaires et des principales unités opérationnelles.

Ils espèrent ne jamais revivre l’expérience d’une guerre civile et, si leur armée doit être le pilier de l’Etat, ils ne veulent pas qu’elle devienne l’ennemie d’une société civile. Les exemples des armées en Tunisie et en Egypte sont là pour leur démontrer, à l’inverse du choix des généraux éradicateurs en 1991, que la cohabitation est possible entre gouvernement islamiste et armée.

La fin proche de l’ère Bouteflika annonce-t-elle des changements politiques en Algérie ? Beaucoup les espèrent, mais peu les considèrent comme possibles. Après ses trois mandats, les institutions politiques sont en lambeaux : le Parlement, auquel s’est adressé François Hollande en décembre 2012, est une coquille vide. Les partis sont discrédités.

La Cour des comptes est paralysée. C’est dire que les usages des revenus pétroliers échappent à un contrôle rigoureux et transparent, au grand désespoir de la population. Lorsque les sommes dérobées sont trop importantes, le département du renseignement et de la sécurité intervient afin de réguler le marché de la corruption et de faire en sorte que les acteurs s’imposent des limites acceptables.

C’est avec un malin plaisir que la presse algérienne souligne comment des« officiers judiciaires militaires » ont mené des investigations qui sont à l’origine des plus grandes affaires de corruption. Mourant, le président est victime du retour des « barons » du système : certains, au sein de l’armée et des services, n’auraient qu’à contrecoeur accepté sa longue présidence et son soutien accordé à l’intervention française au Mali. Le 23 mai, le général à la retraite Mohand Tahar Yala, ancien commandant des forces navales, tire le premier : il accuse le président de  »haute trahison » et demande sa destitution immédiate.

LIGNE À HAUTE TENSION

Progressivement, les sources de financement du président, ainsi que celles de ses proches, sont neutralisées afin de réduire à néant le risque d’une candidature à la présidence qui ne serait pas sous le contrôle de l’armée et du département du renseignement et de la sécurité (DRS).

La « République des walis du président » s’achève. Car, sous la présidence d’Abdelaziz Bouteflika, le régime algérien a profondément changé. Séduit par la Tunisie de Ben Ali, Bouteflika a renforcé sa police.

Peut-on dire, comme l’affirment certains, que l’assassinat du directeur général de la sûreté nationale, Ali Tounsi, en 2010, symbolise la ligne à haute tension entre deux visions de l’Algérie : celle d’hier, avec son armée et ses services, et celle d’aujourd’hui avec le ministère de l’intérieur.

Depuis des mois, des affaires de corruption secouent le pays. L’après-Bouteflika fait craindre un retour à la violence en raison de la réapparition sur le devant de la scène de tous les hauts dignitaires qui avaient été contraints de démissionner sous sa présidence. Son agonie replonge l’Algérie dans l’incertitude et oriente de nouveau tous les regards vers l’armée, et surtout vers le DRS, dirigé depuis 1990 par le général de corps d’armée Mohamed Lamine Médiène.

Car derrière le rideau d’un régime stable se cache un constat inquiétant : hyperdépendance pétrolière, faiblesse des institutions, népotisme, système éducatif en piètre état, chômage massif des jeunes, corruption, terrorisme.

L’Algérie de Bouteflika a pris le chemin du Nigeria et non de la Malaisie. Le risque est grand, nous avertit le sociologue Zoubir Arous : « La société algérienne est sur un volcan. Tous les ingrédients de la déflagration sont réunis. »

RETARDER LES CHANGEMENTS POLITIQUES

L’Algérie post-Bouteflika aura fort à faire. Avec 200 milliards de dollars (155 milliards d’euros) de réserves de change accumulées et un baril de pétrole à plus de 100 dollars, les dirigeants de l’armée peuvent encore, pour quelques années, s’offrir le luxe de retarder les changements politiques que la région connaît et trouver de nouveau un équilibre dans cette instabilité.

Ils peuvent aussi surprendre et, par exemple, considérer que, dans un environnement social et politique aussi explosif, il est temps de laisser les électeurs choisir librement leurs élus, même s’ils sont islamistes.

L’Algérie renouerait alors avec sa transition politique interrompue il y a deux décennies. Mais reste à savoir si les dirigeants militaires sont enfin prêts à accepter les incertitudes qui accompagnent tout processus de démocratisation ? L’après-Bouteflika rouvre le débat.

 

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Il est temps de sortir de l’ère des inégalités

LE MONDE |  • Mis à jour le 

Mansouria Mokhefi (Responsable du programme Moyen-Orient Maghreb à l’Institut des relations internationales)

La communication confuse orchestrée par les partisans de Bouteflika sur son hospitalisation à Paris et le mystère maintenu sur la réalité de son état de santé ne peuvent plus empêcher la presse nationale et les partis de l’opposition de dénoncer les pratiques du secret et de la non-transparence qui caractérisent l’Algérie.

 

En raison de l’évidente incapacité du président à exercer ses fonctions, de nombreux partis exigent l’application de l’article 88 de la Constitution pour accélérer la transition.

Plus que l’empathie humaine d’un peuple pour son président malade, la populationalgérienne éprouve l’étrange sensation d’être maintenue dans l’ignorance et à distance d’une affaire capitale pour la nation.

DÉMENTIR LES RUMEURS

En se contentant de démentir les rumeurs selon lesquelles Abdelaziz Bouteflikaserait plus malade qu’on ne le dit, peut-être dans un coma profond, voire décédé, le pouvoir, sans apporter la moindre preuve que le président va aussi bien que l’affirment les déclarations officielles, a montré son incapacité à gérer une situation dans laquelle l’avenir du pays est en question et a fait preuve d’un mépris à l’encontre de la population.

Mépris qui, au moment où le pays est en pleine déshérence, accentue le climat de banqueroute morale et la grave crise de confiance des Algériens à l’égard d’unpouvoir discrédité.

En attendant la fin d’un régime qui n’a plus aucune légitimité démocratique et qui a laissé la corruption gangrener toutes les instances du pays, les Algériens sont indignés par les inégalités sur lesquelles ce pouvoir s’est bâti.

Et ils sont nombreux à être descendus dans la rue pour dénoncer, d’une part, les dramatiques carences de leur système médical, qui ne peut garantir de bons soins à des centaines de milliers de malades ni assurer un traitement adéquat à des milliers de personnes atteintes du cancer, et, d’autre part, les scandaleux privilèges de leurs dirigeants, qui peuvent bénéficier du meilleur traitement médical qu’ils vont chercher en France.

LA FIN DU POUVOIR SE DESSINE

En effet, si le président Houari Boumediene (1932-1978), dont la maladie avait elle aussi été entourée du plus grand secret et d’une grossière communication, avait préféré se faire soigner à Moscou en 1978, c’est à Paris que la plupart des dignitaires du régime reçoivent les soins que le système de santé algérien est encore loin de pouvoir fournir, malgré les compétences reconnues du corps médical.

Alors que la fin du pouvoir de Bouteflika se dessine et que l’Algérie est sur le point de clore tout un chapitre de son histoire, celui du maintien aux commandes de la génération issue de l’indépendance et d’un système aujourd’hui à bout de souffle, la persistance de l’agitation – grèves, manifestations, révolte dans le Sud – révélatrice du profond malaise social et de la faillite économique du pays le plus riche du Maghreb fait que celui-ci n’est plus à l’abri d’une plus grande instabilité.

Le mécontentement est général devant l’ampleur de la misère et du chômage dans un pays dont les richesses issues de la manne pétrolière restent invisibles pour la plus grande partie de la population.

La colère est vive devant les inégalités sociales et le désespoir profond chez une jeunesse privée d’avenir. Enfin, les désillusions sont grandes à l’égard d’un pouvoirqui avait les moyens d’assurer croissance et développement, cohésion sociale et sécurité et qui a échoué sur tous ces plans.

Pour beaucoup, la fin du règne d’Abdelaziz Bouteflika marque la fin d’une époque. Cela pourrait mettre un terme à la mainmise sur les richesses et les institutions du pays par les mêmes clans politiques et militaro-sécuritaires qui dirigent l’Algérie depuis les années 1960.

Cela permettrait aussi l’arrivée au pouvoir des nouvelles générations qui tiendront compte de la diversité culturelle du pays, se concentreront sur l’édification d’une économie capable de survivre à l’après-pétrole et bâtiront la nécessaire Union du Maghreb. Peut-être dans le cadre d’une nouvelle République.

Mansouria Mokhefi (Responsable du programme Moyen-Orient Maghreb à l’Institut des relations internationales)

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Les conditions d’une succession pacifique

Le Monde | 30.05.2013 à 13h54

Par Mohamed Chafik Mesbah (Politologue, officier supérieur, en retraite, de l’Armée nationale populaire)

Un spectre de menaces pèse sur l’Algérie. Risque de dislocation de la cohésion sociale. Risque d’amputation de l’intégrité territoriale. Risque d’effritement de l’unité de l’armée si elle était forcée de s’impliquer dans des tâches qu’elle réprouve. En l’absence d’un capitaine capable de tenir la barre, le pays est exposé à un risque d’implosion certain. Quels scénarios d’évolution pour la situation à venir en Algérie ? Ce sont, principalement, le statu quo, la succession violente ou la succession pacifique.

Le statu quo tout d’abord. Le commandement militaire et les services de renseignement pourraient procéder à un coup de force et destituer l’actuel chef de l’Etat en intronisant un nouveau à sa place. L’ère des coups d’Etat étant révolue, il est peu probable que les chefs militaires, à la tête du corps de bataille ou de l’appareil de renseignement et de sécurité, se placent en situation de rébellion vis-à-vis du pouvoir légal.

Les détenteurs des vrais leviers de pouvoir pourraient, aussi, maintenir, virtuellement, en fonction Abdelaziz Bouteflika jusqu’à 2014, terme de son mandat actuel. Le temps de s’accorder sur un candidat de compromis en vue d’une succession négociée. Ce serait compter sans le climat social délétère qui règne dans le pays ni le profond état d’exaspération qui prévaut contre les scandales actuels de grande corruption. Le statu quo n’est plus tenable aujourd’hui.

La succession violente ? L’éclatement de profondes divisions politiques – jusque-là étouffées – accompagné de puissantes manifestations pourrait servir de catalyseur à un puissant et brusque soulèvement populaire. La police ne pouvant y faire face, c’est l’armée qui serait requise. Improbable que les chefs militaires actuels acceptent de tirer sur la foule. Ce serait l’avènement d’une conjoncture nouvelle où le sort du pays dépendra des rapports qui se noueront entre l’armée – qui aura refusé de réprimer – et la population – qui se sera soulevée.

Quid de la succession pacifique ? Une élection ouverte et pluraliste où les candidats déclarés se livreraient à une compétition loyale est-elle possible ? Il est difficile d’imaginer que, dans sa configuration actuelle, l’Etat algérien puisse organiser, dans un délai de soixante jours, un scrutin incontestable. L’administration publique algérienne est plus rodée à organiser des élections truquées que des scrutins transparents.

PROCESSUS DE TRANSITION DÉMOCRATIQUE

Reste la possibilité d’une élection consensuelle, avec une personnalité emblématique capable de faire l’unanimité. Jouissant de la sympathie populaire, il disposerait de l’adhésion des divers courants politiques et de l’appui des institutions nationales en général, l’armée et les services de renseignement en particulier. Naturellement, son élection ne poserait guère problème. Sa mission consisterait à animer une équipe chargée d’un vrai processus de transition démocratique. Il devrait passer le relais dans un délai maximal de deux ans, le temps que les partis politiques se reconstituent, que le mouvement syndical et associatif reprenne souffle et que des leaders de dimension nationale s’imposent. Ceux qui connaissent le président Liamine Zeroual, au pouvoir de 1994 à 1999, savent combien il est horrifié par les honneurs officiels. Il n’aura de cesse d’organiser, le plus rapidement possible et dans des conditions incontestables, l’élection présidentielle pluraliste qui lui permettra de passer le relais afin de rejoindre, paisiblement, son terroir, au plus profond des Aurès.

Face à ces scénarios, quelle pourrait être la position des principaux partenaires de l’Algérie, en premier lieu desquels les Etats-Unis et la France ? Les Etats-Unis ont l’avantage de ne pas cultiver les ambiguïtés. Leur préoccupation consiste à éviter que l’Algérie ne bascule précipitamment vers un état de déstabilisation irréversible.

Pour l’heure, ils entretiennent un partenariat quasiment stratégique avec les services de renseignement et accessoirement avec l’armée. Ils s’évertuent à vouloir établir un pont entre leurs partenaires connus d’aujourd’hui et ceux qu’ils escomptent pour demain, les leaders d’un courant islamiste fort et uni. Moins sensible à cette feuille de route stratégique, la France reste prisonnière de l’esprit « Françafrique » qui privilégie les rapports avec les régimes en place – peu importe s’il s’agit de dictatures – au détriment de l’écoute des aspirations légitimes des peuples africains et maghrébins.

L’évolution du monde fait que, désormais, facteurs internes et externes sont enchevêtrés au coeur des situations nationales. Il ne faut pas imaginer, pourtant, que les Algériens attendent des puissances étrangères qu’elles accomplissent, en leur lieu et place, la révolution démocratique dont leur pays a besoin. Il serait de bon aloi, tout de même, que la patrie des droits de l’homme appuie les droits de l’homme là où ils sont bafoués !

Pour le reste, prenons date avec l’histoire. Grâce à la conjonction d’énergies attendue entre chefs militaires pétris de convictions patriotiques et jeunesse palpitante d’ardeur et de vivacité, bien des miracles peuvent survenir. Aujourd’hui souffrante et affaissée, demain, l’Algérie se relèvera et sera debout !


Docteur d’Etat en sciences politiques et diplômé du Royal College of Defence Studies de Londres, il a publié en 2009, aux éditions Le Soir d’Algérie, « Problématique Algérie ».


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Le Monde | 29.05.2013 à 18h29 • Mis à jour le 30.05.2013 à 10h26
Par Boualem Sansal (Ecrivain)

Franchement, je ne suis pas particulièrement excité à l’idée d’écrire un papier sur l’Algérie. Il ne se passe rien dans le pays, je veux dire de neuf, de piquant, quelque chose qui date de ce siècle, qui interroge l’avenir et fait vibrer les jeunes. Des articles pour dire qu’il ne se passe rien de neuf, j’en ai écrit des tas ces douze dernières années, ils n’ont jamais rien appris à personne. Toujours les mêmes vieilleries, du réchauffé, des rumeurs de harem, les sempiternels trucages, des rodomontades d’anciens combattants, des discours creux, des successions poussiéreuses entre vieux de la vieille. Pff, c’est ennuyeux à mourir. Je voudrais pouvoir parler de choses belles et neuves, mais ça n’existe pas, ça me rend triste.

Il y a trois raisons à cette misère lancinante : l’armée, l’islamisme et Bouteflika. Il faut les voir un à un et les considérer ensemble dans leur relation intime. Nocifs, ils le sont pareillement, mais leur rapprochement est atomique, c’est la réaction en chaîne, l’apothéose du « Mal », et une radioactivité installée pour des siècles. Cela, chacun le sait, depuis toujours. Je l’écrivais déjà en 2000. Je n’étais pas le premier. En 1964, deux années à peine après l’indépendance, Mohamed Boudiaf, opposant lumineux au régime noir d’Alger, réfugié au Maroc, publiait un livre, Où va l’Algérie ? (Editions Librairie de l’étoile), dans lequel précisément il s’interrogeait sur l’avenir du pays qui pourtant avait fait de la planification socialiste et de l’héroïsme au travail sa ligne de conduite. Il n’a rien vu de rassurant. Boudiaf est le premier révolutionnaire algérien : en 1954, il a créé le Front de libération nationale (FLN) et déclenché la lutte armée contre la France.

A l’indépendance, écoeuré par les agissements des nouveaux dirigeants de l’Algérie, enivrés par le pouvoir, il les dénonça et dut fuir à l’étranger pour échapper à leurs tueurs. Ils le rattrapèrent trente-huit ans plus tard, l’attirèrent dans un guet-apens et l’assassinèrent d’une rafale dans le dos, sous le regard effaré du public et des caméras. C’était le 29 juin 1992, il avait 73 ans. Crime parfait, on connaît les assassins, trois généraux, on sait où ils habitent, où ils travaillent, mais aucune justice ne peut les atteindre. Même le diable a peur d’eux.

Ces messieurs ont vieilli, ils ont tous le cancer et des cirrhoses carabinées, mais leurs enfants sont là, beaux, brillants, polyglottes, efficaces comme des managers de multinationale, ils trafiquent avec le monde entier ; ces dernières années ils le font avec les Chinois, les Russes, les hindous, les Turcs, et l’incontournable Dubaï. On travaille en confiance avec eux, ils ne collaborent jamais avec la justice internationale. L’argent, ils le gagnent là mais le dépensent en Occident, où la démocratie sait protéger les riches et les voleurs. Ils y retrouvent leurs copains, les fils de dictateurs, les Kadhafi, les Moubarak, les Trabelsi, les Wade, les Bongo… avec qui ils font du business et prennent du bon temps dans les boîtes à la mode. Pour eux, le pays de papa n’est qu’une planche à billets.

MASSACRES AVEUGLES

Après dix années de terrorisme et de massacres aveugles, les islamistes ont compris le sens de l’histoire, ils ont abandonné les maquis des montagnes et intégré les maquis des villes. Ils ont pignon sur rue, ils tiennent la quasi-totalité du commerce de gros et demi-gros. Voici le deal que les généraux ont conclu avec eux avant de signer la loi d’amnistie générale, appelée « réconciliation nationale » : les généraux tiennent le haut bout de la chaîne de l’argent – ils contrôlent la Sonatrach, les banques, décident la politique économique du pays, imposent les modalités budgétaires, fiscales et autres. Ainsi, ils connaissent d’avance ce qu’ils vont gagner et ce que le peuple va perdre ; les barbus tiennent l’autre bout de la chaîne, ils réceptionnent les conteneurs des généraux, répartissent la cargaison entre leurs émirs et leurs troupes. Avec les miettes, ils dotent les mosquées et aident les pauvres à survivre. En plus d’une portion de la rente, ils ont aussi leur quota de ministres, députés, sénateurs, ambassadeurs, hauts fonctionnaires. De cette façon, ils font le lien avec l’internationale islamiste pour leur compte et pour le compte des têtes pensantes de la junte militaire.

Et tout là-haut, replié en son palais blockhaus, imprévisible et redoutable, il y a Bouteflika. Sa maladie mystérieuse et son air hagard ajoutent à la menace. En fait il faut dire « les Bouteflika ». Abdelaziz n’est rien sans sa fratrie autour de lui. C’est un peu les Borgia, ces gens, en plus fort. Le plus efficace est le cadet, Saïd, un génie de l’intrigue. Il n’a pas de fonction officielle mais il décide tout, surveille tout. On dit qu’il est féroce. Les ministres pissent dans leur froc quand il les convoque. Les généraux le détestent, un jour ils le tueront.

Dès qu’Abdelaziz rendra l’âme, Saïd le suivra dans la tombe. Les dossiers qu’il a constitués ne l’aideront pas, la justice les réfutera. Le président, qui a l’esprit dynastique, lui a confectionné un puissant parti pour le soutenir, dirigé par des apparatchiks capables de faire élire n’importe qui à n’importe quel poste ; ils feront barrage contre les généraux et les islamistes, mais au final ils trahiront, c’est la règle. Le pauvre Saïd aura du mal, voler dans l’ombre du frère président est une chose, voler de ses ailes sans bouclier ni parachute en est une autre. En attendant, tout ce beau monde amasse de l’argent par camions, c’est le carburant des guerres à venir. Grâce à Dieu, le prix du baril tient la cote, l’argent coule à flots, la réserve déborde de partout. Jusque-là, il a permis une cohabitation acceptable, personne n’est vraiment lésé, les milliards qu’on nous chaparde le matin, on les refait l’après-midi. Et voilà, nous avons tous les éléments de la pièce qui va se jouer dès l’annonce de la mort d’Abdelaziz Bouteflika : les acteurs, l’intrigue, le décor, les figurants. Il y a les parrains des uns et des autres, français, américains, russes, saoudiens, qataris, mais on ne les voit pas, ils sont derrière le rideau.

En vérité, la pièce est écrite depuis longtemps et se joue déjà dans les coulisses, les trois coups ont été frappés à l’instant où Bouteflika a été évacué à Paris, dans son hôpital préféré du Val-de-Grâce. Ombres, murmures et courants d’air. On pourrait se poser les questions qu’on se pose depuis le premier putsch en 1962, mais cela sert-il ? Nous recevrons les mêmes fausses réponses. Bouteflika mort, l’armée fera le ménage et adoubera Tartempion VI. Le roi est mort, vive le roi et Allah est grand.


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