DzActiviste.info Publié le ven 5 Déc 2014

Consommation énergétique nationale : que nous apprennent les chiffres ?

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coupure_electricité_algeriePar Abdelatif Rebah, Le Soir d’Algérie, 3 décembre 2014

Le thème de la consommation énergétique nationale est au centre de l’actualité. Les spécialistes du secteur multiplient les mises en garde qui se résument en une sorte de leitmotiv : la poursuite des trends de consommations énergétiques actuels risque de compromettre l’équilibre offre-demande à long terme et même les arbitrages marché national-exportations à moyen terme.

Les déséquilibres pointés par les experts mettent en cause le rythme de croissance «non désiré» de la consommation énergétique nationale et, bien que de façon plutôt implicite, les usages actuels d’une ressource réputée épuisable et non renouvelable. Et dans ce cas précis, de la part qui va à la consommation interne. De fait, la photographie de l’instantané est amplement éloquente quant aux symptômes de ce «mal». Affirmer que le modèle de consommation énergétique présent doit changer est devenu, pour ainsi dire, un lieu commun. Comment, cependant, s’agissant d’une ressource stratégique-clé pour le développement du pays, dépasser le stade du constat d’ordre général ? Quelles sont les multiples implications, à court, moyen et long terme, de ce constat ? Dit autrement, quels enseignements en tirer, en termes de choix stratégiques de développement, de politique économique et de politique énergétique ? Il est évident qu’un travail d’approfondissement tel de la problématique énergétique ne peut échapper à la question : comment en est-on arrivés à cette situation critique ? Il s’agit, au-delà des symptômes, d’identifier les facteurs économiques, politiques et sociaux qui ont modelé les caractéristiques de notre consommation énergétique nationale. Que nous révèle, dans cet ordre d’idées, sur l’ensemble de la période 1980-2013, l’exploitation des données des bilans énergétiques nationaux publiés par le MEM(1), celles issues des bilans annuels sectoriels, des rapports de la Banque d’Algérie et d’autres institutions financières, et des statistiques et enquêtes de l’Office national des statistiques (ONS), ainsi que des diverses études d’organismes nationaux et internationaux portant sur ce domaine ?

Production-exportation-consommation interne : une évolution non linéaire

Les données montrent six phases d’évolution caractéristiques
Entre 1980 et 2013, la production d’énergie primaire en Algérie traverse six phases d’évolution marquantes : elle croît régulièrement durant les périodes 1980-1985 et 1985-1990, avec des taux respectifs de 3,7%/an et 3,4%/an, puis connaît un net ralentissement, 1%/an à peine de croissance, durant les années de l’ajustement structurel 1990-1995(2). La production d’énergie primaire reprend son dynamisme entre 1995 et 2000 enregistrant son plus fort taux de croissance : 5%/an environ. A partir de 2005 s’installe une période de fléchissement notable – 1,6%/an jusqu’en 2010 qui s’accentue -, 2,2%/an entre 2010 et 2013.
La première moitié de la décennie 1980 est une phase d’essor de la variable énergie dans ses trois composantes. L’élan va se poursuivre durant la deuxième moitié des années 1980, plus particulièrement pour la production et les exportations, car il commence à s’infléchir pour les consommations, affectées par la conjoncture de chute du prix du baril de juillet 1986(3). Le ralentissement devient général sous le règne du PAS(4), entre 1990 et 1995. La production et les exportations renouent avec la croissance entre 1995 et 2005 et la consommation suit le rythme, mais à une vitesse inférieure.
A partir de 2005, c’est la déconnexion. A la baisse continue de la production et des exportations répond une croissance rapide et soutenue de la consommation.Ainsi, durant la période 2000-2013, la consommation d’énergie primaire et la consommation d’énergie finale augmentent à des taux respectifs de 4,1%/an et 5,4%/an, pendant que production et exportation affichent des rythmes négatifs —0,2%/an et –1,4%/an respectivement. En résumé et d’abord pour ce qui est de la production, deux grandes tendances lourdes se dégagent : un trend haussier entre 1980 et 2000, atténué par l’inflexion des années PAS, qui s’étend donc sur plus de deux décennies, suivi d’un trend baissier de plus en plus marqué entre 2005 et 2010 qui se prolonge jusqu’en 2013. La courbe d’évolution des exportations suit une allure similaire avec, toutefois, une orientation à la baisse plus prononcée dès l’année 2005. En contrepoint, la consommation adopte des rythmes positifs sur l’ensemble des années 1980-2013, d’abord plus rapides, hormis les années de «vaches maigres» du PAS, puis en complète déconnexion par rapport à ceux, négatifs, de la production et des exportations. L’envolée de la consommation d’énergie sur fond de fléchissement continu de la production et des exportations, à partir de 2006, se traduit par une modification sensible de la répartition de la production. La part de celle-ci allouée à la consommation passe de 20% en 2000 à 35% en 2013.

Relation énergie-croissance économique: l’autonomie de la croissance énergétique

L’énergie est indispensable au développement économique et social et la croissance économique induit des besoins en énergie. Une relation de cause à effet existe, de ce fait, entre la croissance économique, représentée par l’indicateur consacré, le PIB, et la croissance énergétique exprimée par les agrégats de la production d’énergie primaire, de la consommation totale et de la consommation finale. Pour autant, on ne peut en inférer une relation de causalité systématique. PIB et production d’énergie primaire n’évoluent pas toujours au même rythme, ni dans le même sens. Ainsi, par exemple, entre 1986 et 1989, le PIB à prix constants accuse une glissade, -0,2% en 1986 et -0,7% en 1987, tandis que la production croît à des rythmes élevés, +2,5% et +5,5%. On constate un même phénomène de divergence en 1990, où le PIB baisse de -1,4% alors que la production énergétique augmente de +5,5% puis en 1998 et 1999 où les taux enregistrés par la production sont respectivement de +4,8% et de +7,9% alors que le PIB enregistre deux baisses successives, -1,6% et – 0,7%.
On notera, ici, l’absence de retombées de la conjoncture de crise déclenchée par la baisse drastique du prix du pétrole en 1986 sur le rythme de croissance de la production d’énergie primaire qui n’enregistre de taux négatifs, sur l’ensemble de la période 1986-2000, que pour deux exercices, celui de 1988 et celui de 1994, marqués, il est vrai, par une conjoncture économique critique aiguë, contre huit taux négatifs pour le PIB.
Quant à la consommation énergétique totale, on peut observer qu’entre 1985 et 2000, elle évolue à un rythme sensiblement plus rapide que le PIB réel. A partir de 2000, la relation s’inverse ; la croissance du PIB, dopée par les programmes d’infrastructures, de l’habitat et le boom des importations, +500% de 2000 à 2013, est plus rapide que celle de la consommation énergétique totale dont la dynamique a été infléchie par la baisse notable des consommations des industries énergétiques. Il s’agit des industries de la chaîne énergétique (pipes et gazoducs, raffineries, unités GNL, centrales électriques…). Sa part représente 14% de la consommation totale.

Le paradoxe d’une consommation énergétique qui s’emballe dans un contexte de désindustrialisation accélérée

La consommation finale d’énergie (CEF) est l’énergie au stade final des utilisateurs, c’est-à-dire la consommation d’énergie par les utilisateurs finaux tels que l’industrie, les ménages, l’agriculture, l’hydraulique, la pêche et les transports. En 2013, elle a représenté 72% de l’énergie totale. Les quantités consommées pour transformer et produire de l’énergie n’y sont pas incluses. Le secteur des ménages comprend le résidentiel et le tertiaire. Le «résidentiel-tertiaire» correspond aux consommations liées au logement des ménages et aux activités de services, commerce et bureaux.
La consommation du secteur résidentiel proprement dit correspond aux six usages principaux : chauffage, eau chaude, cuisson, climatisation, réfrigération, éclairage et appareils électriques. Le tertiaire englobe la production et la distribution d’eau, le commerce, l’activité de réparation d’autos, l’hôtellerie-restauration. Il ne comprend pas les transports. Le transport comprend les consommations des véhicules qu’ils appartiennent à des ménages ou à des entreprises. Le secteur industrie comprend les activités industrielles autres que celles de la transformation de l’énergie.
La dynamique d’ensemble de la consommation énergétique finale est la résultante de rythmes d’évolution où alternent phases de croissance et de fléchissement qui ont pour facteurs structurels des contextes économiques déterminés.
Un découpage en tranches quinquennales de la période observée (1980-2013) permet de confirmer le constat d’une évolution non linéaire où alternent phases de croissance et de fléchissement. Après une croissance rapide durant la première moitié des années 1980, l’année 1985 inaugure une longue phase décennale de fort ralentissement. La croissance reprend à une allure modérée durant la période 1995-2000. Malgré son profil bas qui traduit la longue phase de dépression du prix du baril de pétrole brut de 1986 à 1999, la consommation énergétique finale maintient durant plus de deux décennies des taux de croissance positifs en décalage par rapport au trend récessif du PIB(6).
A partir de 2000, son rythme de croissance redouble d’intensité tandis que le PIB se redresse nettement. Observée par tranches décennales, l’évolution de la consommation énergétique finale par secteur fait ressortir une phase de fléchissement notable durant la décennie 1990 mais qui n’affecte, cependant, que les secteurs de l’industrie et des transports. Le secteur des ménages enregistre une croissance moyenne annuelle élevée, 7,9% durant la décennie 1990. Durant la décennie 2000-2010, on assiste au phénomène inverse, les secteurs de l’industrie et des transports retrouvent des taux relativement élevés tandis que le secteur des ménages accuse un net ralentissement. A partir de 2010, la dynamique globale n’est plus impulsée que par les seuls secteurs des ménages, 7,2%/an et des transports, 5,5%/an, tandis que la consommation énergétique industrielle s’affaisse, 0,5%/an. Le recul des consommations industrielles corrobore celui, sur l’ensemble de la période, de la production industrielle hors branches hydrocarbures et énergie électrique. Entre 1989 et 2010, l’indice de la production industrielle hors secteur de l’énergie a régulièrement baissé, -25%. En revanche, la branche des hydrocarbures affiche un accroissement de 36,3% et celle de l’énergie électrique de 210% environ ! La dynamique d’ensemble de la consommation énergétique finale (CEF) ou énergie finale est «tirée» par les secteurs des transports et résidentiel-tertiaire. La consommation énergétique de ces deux secteurs croît plus vite que la consommation finale moyenne, respectivement 4,8%/an et 5%/an contre 3,5%/an, tandis que le rythme de croissance de l’industrie/BTP 3,4% est inférieur à la moyenne.

TCAM de la CEF 2000-2013
Transport
8%/an Résidentiel
4,5%/an Tertiaire
12%/an Industrie
hors MdC
1, 3%/an MdC
5,6%/an CEF totale
5, 3%/an

Les usages de l’énergie finale : de facteur de production à bien de consommation

Le profil de consommation caractéristique qui ressort au terme d’une évolution qui va de 1980 à 2013 consacre la prédominance des usages non industriels de l’énergie au profit des secteurs des transports et résidentiel-tertiaire. Le secteur industriel ne consomme plus que 33% de l’énergie finale en gaz naturel contre 71% en 1980. Sa part dans la consommation d’électricité est tombée de 55% à 36%. Au final, dans l’évolution sectorielle de la consommation d’énergie finale de 1980 à 2013, c’est le secteur des transports qui a le plus fortement augmenté son poids (de 30% à 36 %), gagnant six points, avant le résidentiel-tertiaire (de 39% à 43 %) qui gagne quatre points, alors que la part de l’industrie a diminué (de 31% à 21%). Le secteur industriel représente moins du quart de cette consommation. Hors BTP et matériaux de construction, il occupe la portion congrue de cette structure : 11,6%.
Les secteurs moteurs de la dynamique de la consommation énergétique finale (CEF) sont les transports, le résidentiel-tertiaire et la branche des matériaux de construction (MdC), comme l’illustre le tableau suivant : L’évolution du profil énergétique en termes de produits comme de secteurs d’activité et de rythmes de croissance reflète les changements structurels intervenus dans l’économie, ainsi que la dynamique des revenus, du niveau de vie, notamment du taux d’équipement énergétique, et plus largement de la démographie, un ensemble de facteurs structurels qu’il importe d’identifier.

La tertiarisation de l’économie

Au cours de ces deux dernières décennies, la composition sectorielle du PIB a été profondément remodelée. L’industrie, socle de la construction du système productif et d’une économie pérenne, a vu sa part dans le produit intérieur brut régresser de manière continue. La contribution de l’industrie au PIB n’est plus que de 4% à peine en 2013 contre 13% en 1990. Ramenée au PIB hors hydrocarbures, indicateur plus significatif du poids relatif réel de l’industrie, la part de ce secteur est tombée de 14% en 2003 à 6,6% en 2013. La structure de l’économie s’est tertiarisée. En 2013, le secteur des services marchands a constitué le tiers du PIB hors hydrocarbures (cette part avait même atteint 50% en 2002). Le tissu d’entreprises national, à 98% privé, est formé pour l’essentiel de sociétés activant dans le commerce (de détail, de gros et d’importation), 47,5% et les services (transport et communication), 38,5%. Entre 2000 et 2013, la valeur ajoutée des services marchands a crû de 6,5%/an, un dynamisme fortement corrélé à celui des importations qui ont augmenté à un rythme de 13%/an dans la même période. La croissance du PIB hors hydrocarbures et hors agriculture, enregistrée durant les années 2000-2013, a été stimulée par les activités de services, c’est-à-dire l’activité de transport (essentiellement routier) et le commerce (de détail essentiellement), ainsi que le BTP, 7,5%/an. Le secteur de la construction de logements et immobilière, ainsi que celui des infrastructures administratives et économiques ont été les principaux bénéficiaires des dépenses publiques d’équipement durant les années 2000-2013, en moyenne 36%, contre 0,16% à peine pour le secteur de l’industrie.

Une consommation industrielle tirée par la branche énergivore des matériaux de construction

Si on examine la consommation énergétique industrielle durant la période pour laquelle des statistiques par branche sont disponibles, c’est-à-dire 2001-2013, on observe que la croissance énergétique dans ce secteur, 4,6%/an, est due essentiellement à la branche des matériaux de construction, 5,8%/an. Hors matériaux de construction, le taux de croissance annuelle moyen(TCAM) de l’industrie n’est plus que de 1,3%/an. La consommation énergétique de la branche des matériaux de construction représente une part croissante du bilan énergétique industriel, passant de 22,7% en 2001 à 42,3% en 2013. Cette consommation est composée de 73% de gaz naturel et de 25% d’électricité. Comparativement, la consommation énergétique de la sidérurgie a accusé une baisse de -3%/an. D’une manière générale, l’évolution de la consommation industrielle d’énergie atteste du déclin prolongé de l’ensemble des branches de ce secteur, à l’exception de l’industrie électrique et des hydrocarbures. En résumé, ce ne sont pas les besoins de l’industrialisation qui ont dicté la dynamique de la production et de la consommation énergétique de ces trois dernières décennies.

La consommation énergétique au prisme de l’enquête ménages (7)

Croissance démographique et urbanisation sont des déterminants importants de la consommation énergétique. Entre 2000 et 2011, la population a enregistré un niveau d’accroissement de 20% et la population urbaine a augmenté de 36,2%. Le nombre des ménages, quant à lui, a crû de 35,4% tandis que celui des ménages urbains a grandi de 52,7%. On observe que, dans la même période, la consommation énergétique du secteur résidentiel a crû de 50% environ, au même rythme pratiquement.

Une urbanisation énergivore

La vigoureuse poussée de l’urbanisation enregistrée, dont le taux est passé de 39% en 1980 à 66% en 2008 puis à 73%, à peine trois ans plus tard, en 2011, est à forte composante énergivore puisqu’elle suscite des déplacements importants caractérisés par la préférence routière et la faiblesse des transports en commun, outre ses exigences élevées, coûteuses en capital et en énergie, en termes de dépenses d’infrastructure routière et spécifique (parkings..). Les besoins en mobilité sont assurés à 90% par le trafic automobile. 71% de la consommation totale d’énergie des transports de voyageurs serait due à l’utilisation de la voiture particulière, et ce, pour assurer 48% de la demande totale de transport exprimée en voyageurs/km (8).
Le transport routier représente 33% de CEF totale. Il absorbe 86% de la CEF de produits pétroliers. La préférence pour le secteur routier et le véhicule particulier s’accompagne de la consommation de carburants déficitaires, coûteux en devises et polluants. L’augmentation du parc automobile qui est passé de 2,9 millions de véhicules en 2000 à 5,5 millions de véhicules en 2013 a entraîné une explosion de la demande nationale en produits pétroliers avec un accroissement particulier pour le diesel. La consommation d’essences a doublé et celle de gas-oil a été multipliée par 2,68. La part de la production de pétrole brut allouée à la consommation interne est passée de 22% en 2003 à 29% en 2013. Ce mode de transport ponctionne lourdement les réserves de pétrole et de change de l’Algérie. En 2013, les importations algériennes de voitures ont atteint le montant de plus de 7,33 milliards de dollars et le nombre a totalisé 554 269 unités contre 43 119 véhicules en 2000, soit 13 fois plus en… 13 ans ! Durant la période 2000-2013, l’Algérie a importé un volume cumulé d’environ 7,2 Mt de gas-oil et de 3,3 Mt d’essences.

Un type d’habitat gourmand en énergie

La structure de l’habitat fait la part belle à l’habitat individuel, 43,8% de la population algérienne réside dans des villas ou étages de villa, cette proportion étant légèrement supérieure dans le milieu urbain avec 44,5% contre 42,2% dans le milieu rural. Cette caractéristique n’est pas sans incidence sur le niveau de la consommation énergétique. Il a été constaté, en effet, que la consommation énergétique d’un ménage d’une habitation individuelle est sensiblement plus élevée que celle d’un ménage dans un habitat collectif. D’autre part, ces strates de la population représentent 47% de la dépense globale des ménages et la dépense mensuelle moyenne des ménages habitant une villa ou un étage de villa est la plus importante. La dépense, y compris en consommation énergétique, augmente, on le sait, avec le niveau de vie.

Taux d’équipement des ménages, dépenses des ménages, revenus, consommation énergétique

Parmi les facteurs structurels d’intensification du rythme de croissance de la consommation finale, il faut noter une progression sensible du taux d’équipement énergétique des ménages : véhicules individuels, climatisation, appareils électrodomestiques, téléphonie fixe et mobile, internet. Indices significatifs, entre 2000 et 2010, la consommation énergétique unitaire par ménage a crû de 2,6% par an, tandis que les dépenses des ménages liées à l’achat et à l’entretien de véhicules ont augmenté de 60% environ et que la part du budget de consommation consacrée au poste transport et communication est passée de 9,4% en 2000 à 12% en 2011. Il est établi qu’il existe un lien entre la croissance des revenus et celle des dépenses de consommation, y compris énergétique. Entre 2000 et 2011, les dépenses de consommation des ménages ont été multipliées par un facteur de 2,9 et celles consacrées au poste transport et communication par 3,75. Comparativement, les dépenses alimentaires ont été multipliées par 2,75. En 2011, le ménage algérien a dépensé en moyenne 59 700 DA par mois (62 200 DA dans le milieu urbain). La dépense mensuelle moyenne per capita au niveau national est de 10 190 DA (10 930 DA dans l’urbain). Mais cette moyenne recouvre d’importantes disparités. Ainsi, la strate des 20% de la population la plus favorisée, soit Q5, le quintile le plus haut a dépensé, en moyenne, 1828 milliards de dinars, soit cinq fois plus que la strate de la population la plus défavorisée Q1, 377 milliards de dinars (9). Le quintile le plus élevé qui absorbe à lui seul 41% de la dépense globale des ménages fournit 52,6% de la dépense annuelle en biens électroniques, 43,6% de la dépense en biens électroménagers, 92,9% des achats d’automobiles et motos, 56,5% des dépenses en pièces de rechange et contribue à 64,7% des frais de transport et communication. Les écarts de revenus des ménages entre le plus haut quintile et le plus bas quintile se reflètent dans le niveau des consommations énergétiques des ménages.
Le quintile le plus haut consacre 19% de son budget consommation au poste transport et communication contre 6,4% pour le quintile 1. Ainsi, le «consommateur d’énergie moyen» est une variable statistique. Les consommateurs d’énergie sont pluriels, selon le revenu, le niveau de vie, le taux d’équipement, le type de logement, la zone climatique, etc. En France, par exemple, les ménages les plus riches consomment ainsi 6 à 9 fois plus d’énergie que les ménages les plus pauvres. Qu’en est-il en Algérie ? Qui consomme combien d’énergie ? Que coûte à la collectivité la boulimie énergétique des strates de consommateurs énergivores ? Sur ce chapitre d’intérêt national, la transparence fait grandement défaut. La croissance est tirée essentiellement par la demande des transports routiers (produits pétroliers), de la branche des matériaux de construction (gaz naturel et électricité) pour les besoins de la construction immobilière ainsi que de l’infrastructure routière, des secteurs résidentiels et résidentiels commercial et tertiaire en pleine expansion.
A fin 2013, on dénombrait, en effet, 1 678 791 commerçants soit le triple du nombre enregistré en 2000. Ce nombre correspond à un ratio de 1 commerçant pour 23 habitants contre 1 commerçant pour 37 habitants en 1992 ! En vingt ans, leur nombre a été multiplié par 2,26. D’autre part, la consommation d’énergie finale est marquée par un phénomène de surconsommation énergétique due à la fois au poids relatif élevé de la catégorie des ménages suréquipés et surmotorisés et au type énergivore d’équipements électrodomestiques utilisés. Ainsi donc, en trois décennies, une transformation remarquable des usages de l’énergie finale s’est opérée : l’usage en tant que facteur de production au profit du secteur industriel cède sa prédominance à l’utilisation en tant que bien de consommation au profit du secteur des ménages et de celui des transports. L’observation de l’évolution de la consommation d’électricité — dont la production est exigeante en gaz naturel, comme on le sait ­— est révélatrice de la métamorphose des usages économiques et sociaux de l’énergie. De 1970 à 1984, soit sur l’ensemble de la période des plans nationaux de développement, la consommation des grands clients industriels enregistre une croissance 2 fois plus élevée que celle de l’ensemble des consommations d’électricité. La croissance du secteur électrique est alors doublement impulsée par la demande engendrée par d’ambitieux programmes industriels (sidérurgie, cimenteries, chimie et pétrochimie) en amont, et par une urbanisation en forte accélération et des programmes volontaristes d’électrification rurale, en aval.
Les projets de construction de centrales devaient impérativement précéder l’implantation de projets industriels. Aujourd’hui, privée de planification, l’Algérie se retrouve dans l’obligation d’investir dans des délais rapides des milliards de dollars pour augmenter substantiellement ses capacités de production d’électricité mais ces investissements ne sont pas dictés par le développement des secteurs productifs créateurs de richesses. Ils sont destinés à répondre aux besoins des activités improductives et de confort (10). Dans la structure des ventes d’énergie, la part des ventes industrielles a régressé, pour le gaz naturel (HP) de 68% en 1980 à 26% en 2013 et pour l’électricité (HT) de 35% en 1980 à 26% en 2013.
Il y a eu rupture de cohérence des choix stratégiques et rupture de sens quant à la place et au rôle de l’énergie dans notre pays qui a conduit à l’allocation à des fins improductives prédominantes d’une ressource rare et non renouvelable. Le classement de l’Algérie pour ce qui est du ratio consommation énergétique par habitant, en dessous de la moyenne mondiale, reflète ce profil «non industriel», improductif, prédominant.
En 2011, le ratio de consommation énergétique par habitant, 1,108 tep/hab. situe l’Algérie à la 67e place sur un classement de 110 pays, tandis que le ratio de consommation d’électricité par habitant, 1 091 kWh/hab la situe à la 97e place sur un classement de 131 pays. En définitive, la consommation énergétique finale ne traduit ni les priorités productives d’industrialiser le pays, ni le profil de nos disponibilités, ni le souci de la contrainte devises, ni l’impératif de préserver l’environnement. Elle est en revanche caractérisée par des disparités socioéconomiques grandissantes et porteuses de risques pour la stabilité. Changer de modèle devient pressant. Mais comment ? Peut-on éluder le problème de la remise en question des choix implicites qui ont conduit aux déséquilibres criants actuels ? Car il ne s’agit pas d’imaginer une parade sous la forme d’une succession de décisions de court terme prises sous l’emprise des évènements et qui ne s’attaquerait qu’à des aspects partiels du problème, se concentrant sur les symptômes et négligeant les causes.
La réorientation d’envergure requise et nécessaire ne peut passer à côté de la question des choix stratégiques visant à promouvoir les politiques structurelles de rationalisation et d’optimisation de la consommation énergétique, à privilégier les transports collectifs et à réduire sensiblement la part du secteur routier dans le transport, à favoriser l’habitat économe en énergie, l’utilisation du GPL/C et des lampes basse consommation, à développer les énergies renouvelables…
Le rééquilibrage, dans cette optique, de la politique tarifaire doit cibler la surconsommation énergétique des strates de consommateurs énergivores en même temps qu’elle doit être couplée à une réglementation drastique visant à bannir les équipements de faible rendement énergétique (véhicules, climatiseurs, électroménager, éclairage peu performant).
En réalité, les spécificités mêmes de l’industrie électrique amènent à relativiser la pertinence du signal tarifaire. D’un côté, celle-ci produit un bien non stockable. De l’autre, la demande est inélastique au prix à court terme. C’est plutôt l’industrie qui est sensible à la hausse des prix de l’électricité davantage que les ménages.
Le secteur de l’énergie lui-même est concerné au premier chef par les économies d’énergie : pertes de transport, torchage, on brûle des milliards de mètres cube de gaz, autoconsommation de GNL. Sonelgaz, la Société nationale d’électricité et de gaz, est confrontée au problème de l’utilisation à pleine capacité de ses centrales électriques (qui fonctionnent 6 000 heures par an au lieu d’un seuil de rentabilité estimé à 7 500 heures pour un potentiel maximal de 8 760 heures). La société évalue par ailleurs les pertes d’énergie à 15% pour le gaz et 20% pour l’électricité.
Le Sirghaz GPL/carburant est aujourd’hui le carburant le moins cher du marché algérien avec son prix de 9 DA/litre, mais sa part relative dans le mix carburant n’est que de 3% et sa consommation stagne à un niveau bas. La régulation à impact à court terme, c’est-à-dire qui agit sur les seuls symptômes, est inefficace — les mêmes causes produisant les mêmes effets — sans un cadre de régulation à long terme visant à ancrer structurellement et durablement les fondements d’un nouveau modèle de consommation énergétique «socialement désirable» et non au service des appétits énergétiques des catégories favorisées. Information et pédagogie en sont, en outre, des dimensions préalables indispensables car il faut faciliter à l’opinion publique l’appropriation des enjeux énergétiques, économiques et sociaux liés à la question du changement de modèle. Les politiques de l’énergie, on le voit, ne s’assimilent pas à des interventions de nature strictement sectorielle. Elles doivent s’inscrire dans une démarche stratégique d’ensemble qui met en cohérence stratégie de développement, politique énergétique, politique industrielle, politique économique. Dès lors, la question des besoins et de l’offre correspondante ne peut être posée avant celle de l’optimisation de l’utilisation de l’énergie, de ses usages économiques et sociaux.
L’impératif préalable de l’optimisation permet de redimensionner et de reformuler les termes de l’équation d’équilibre consommation croissante-besoin des ressources financières de l’exportation-besoins des générations futures.
De quelle quantité d’énergie une économie a-t-elle normalement besoin pour fonctionner normalement et pour se développer ? Il est évident que la réponse à cette question fondamentale qui pose implicitement celle des finalités du développement ne s’épuise pas dans une problématique de relèvement des tarifs, de suppression des subventions ou d’«incontournabilité» du recours aux gaz de schiste.
A. R.

 

(1) Ministère de l’Energie et des Mines
(2) De 1989 à 1991, note un rapport du FMI, les autorités ont redoublé d’efforts sur le plan de l’ajustement macroéconomique en s’engageant dans deux programmes appuyés par le FMI (1989 et 1991), articulés autour d’«une politique rigoureuse de gestion de la demande» et d’une dépréciation sensible du dinar (1)». Conclu avec le FMI, fin mai 1989, le premier accord stand-by stipule les conditionnalités suivantes : la politique monétaire est appelée à être plus austère ; suppression du déficit budgétaire ; poursuite du glissement du cours du dinar ; introduction de la flexibilité des prix. Le 3 juin 1991, un deuxième accord stand-by, d’une durée de dix mois est signé. En application de cet accord, un ensemble de mesures est adopté : déréglementation du commerce extérieur et instauration de la convertibilité commerciale du dinar ; le taux d’intérêt est majoré et le crédit soumis à un encadrement ; le régime des prix libres est étendu à un nombre plus grand de produits. Les prix des denrées de base, des transports et des produits énergétiques sont revus fortement à la hausse. Exemples : par rapport à l’année 1980, en juin 1992, le litre de l’essence avait quadruplé, celui du butane également, le tarif moyen d’électricité avait été multiplié par 2,5.
(3) Le prix du baril de pétrole brut algérien a subi une baisse brutale de -45%, tombant de 29 US$ environ, en moyenne en 1985 à près de 16 US$ en moyenne en 1986.
(4) Programme d’ajustement structurel imposé par le FMI, en contrepartie de l’accord de rééchelonnement de la dette extérieure et qui s’est traduit notamment par une régression du PIB, de la production industrielle, des revenus et de la consommation des ménages.
(5) Après avoir connu, en 1980, des pics inespérés, le prix du baril de pétrole brut chute de 40% environ en 1986, les recettes d’exportation des hydrocarbures baissent à 7,26 milliards de dollars contre 12,72 milliards de dollars en 1985, soit un recul de près de 43% en une année. La perte enregistrée est l’équivalent de 91% des recettes de 1978. Le service de la dette extérieure s’aggrave et engloutit en 1986 deux tiers des recettes d’exportation environ. Le montant de l’investissement global va connaître une baisse drastique de 52% entre la période 1980-1984 et la période 1985-1989 (il s’agit de l’investissement moyen de chaque période en dinars constants) Entre le 1er plan quinquennal et le 2e plan quinquennal, l’investissement industriel a chuté de 56,5%, la baisse dans le secteur des hydrocarbures est de 68% et dans l’industrie hors hydrocarbures de 46%. L’indice de la production industrielle hors hydrocarbures perd plus de 8 points alors que celui de la branche des hydrocarbures croît de 8 points.
(6) Le taux de croissance annuelle moyen du PIB qui était de 4,46% durant les années 1981-1985 tombe à 0,68%/an sur la période 1986-90, tandis qu’entre 1990 et 1995, le revenu par habitant a chuté du tiers.
(7) ONS. Enquête sur les dépenses de consommation et le niveau de vie des ménages 2011. Collection statistiques n°183.
(8) Sid-Ahmed Hamdani. Analyse de l’efficacité énergétique du système de transport en Algérie.
(9) Les quintiles de population sont définis comme étant des groupes de 20% de population classés par ordre croissant selon la dépense annuelle moyenne par tête. Le premier quintile correspond aux 20% de la population dont la dépense annuelle moyenne par tête est la plus faible (population la plus défavorisée). Le deuxième quintile correspond aux 20% de la population dont la dépense annuelle moyenne par tête est immédiatement supérieure à celle du premier quintile et ainsi de suite jusqu’au cinquième quintile qui correspond aux 20% de la population dont la dépense annuelle moyenne par tête est la plus élevée (population la plus aisée).
(10) «Est-ce que c’est normal d’investir des sommes aussi colossales pour permettre aux climatiseurs de fonctionner durant deux mois en été et durant quelques heures pendant la journée ? Car ces investissements ne vont pas permettre la création de richesses par de nouvelles unités industrielles.»


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