DzActiviste.info Publié le dim 1 Sep 2013

Contribution : Alger, pourquoi t’ont-ils abîmée ?

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Par Dr Rachid Messaoudi

alger1Alger et ses queues interminables et jamais à court de monde. Dans les mairies surchauffées et leur granito comme revêtement disgracieux. Autour des innombrables fastfoods, alignés sur les mêmes menus avec leurs monticules de mayonnaise et ketchups. Alger et ses barrages comme des thrombus sur le trafic routier, ses policiers ennuyés et distraits pointant des détecteurs d’explosifs.

Les herses ne permettant le passage des véhicules que sur une seule voie. Ses automobilistes dispensés de toute règle de conduite et de civisme, considérant les clignotants comme une option, se garant en deuxième position de droit, considérant la priorité à droite facultative et au gré du besoin de passer en premier. Alger et ses racketteurs sur des parkings improvisés mais accaparés. Alger et ses ordures équitablement dispersées à travers ses venelles et ses grands boulevards. Des camions de ramassage inadaptés, déféquant des restes d’ordures sur leur chemin.

Alger et son football qui n’a pas gagné depuis Aladin et qui déploie ses essaims d’adolescents quinquagénaires aux alentours des cafés ayant perdu leur identité maure. Ces discussions prolongées jusqu’au seuil de l’empoignade autour d’un mythique dirigeant de club. Ces escrimes sur les quelques tables infirmes autour des parties de dominos acharnées face à des consommateurs de café amer debout, au piquet, et quémandant la clef des toilettes obscures où se sont oubliés les amateurs de malbouffe et de «chawarma». Des étables à l’éclairage borgne et à l’ambiance qui prélude du hammam. Ainsi sont devenus ces lieux de rencontre masculin pluriel.

Le pain pourtant blanc qu’il faut chercher chez des boulangers hirsutes et brillants de sueur n’ayant jamais convoqué leur volonté d’enfouir cet aliment de base dans des transparents à la taille des baguettes. Ce pain jeté par quintaux alors qu’enfants, nous en embrassions un bout qui traînait par terre avant de le poser sur un muret pour l’épargner de la saleté. Souvent introuvable à certaines heures, il est vendu dans des corbeilles rouillées placées à même le sol et exposé aux crachotements de nos voitures tombeaux ambulants.

Alger et ses rats arrogants puisque suralimentés. La pestilence obligatoire de ses marchés ouverts surpassant en nombre les couverts. Ses étalages en plusieurs lignes et notre droit d’être servis sur la dernière. Le génie des vendeurs de vous céder l’illusion d’un fruit ou d’un légume par un tour de passe-passe comme des joueurs de cartes.

La sardine embryonnaire et tournant de l’œil par une susceptibilité étonnante dès l’aube, la crevette à la longévité exceptionnelle sur des cageots déglingués, ses limandes appelées pompeusement soles, ses chiens de mer recyclés et regrettant leur dernier filet déchiqueté, ses dorades non baguées, ses tourteaux calamars. Alger, ses poires et ses pommes de terre congelées. Et nos bouchers dont les blouses fripées et maculées de sang rappellent des égorgeurs. La volaille avec ses plumes rescapées et qui n’a plus rien de fermier. Alger et son Sidi Yahia étincelant se prenant pour les Champs-Elysées. Ses boutiques ambassades de la manufacture étrangère. Son prêt-à-porter turc, chinois, et vaguement cosmopolite. Ses vendeurs en bermuda et casquette retournée.

Ses salons de thé sans véritable thé et leurs salles familiales interdites aux solitaires et aux recalés. Ses pâtisseries sucrées et transpirant de beurre sous leurs couleurs criardes. Leurs goûts uniformes et standards conçus comme des Lego naïfs. Alors que notre héritage ottoman nous permettait de taquiner nos papilles réceptives et capables de discernement.

Alger et ses cabinets, de vrais cabinets appelés cabines par l’ignorance de la langue française ou par décence. Médecins, avocats ou experts-comptables se sont alignés sur le désordre de revues éculées, de murs bavant des lambeaux de peinture, de bancs à qui manque toujours un composant.

Alger et ses appels de muezzins hystériques et la procession des fidèles en tenue de sommeil ou de circoncision allant au devoir souvent sans conviction. Alors que nous nous faisions bercer par les adhan du fedjr sans sursauter, passions près des mosquées avec un respect contenu et la peur de fauter sous le Regard de Dieu Indulgent et Omniprésent.

Alger et ses pièces de rechange «d’origine» pour écarquiller leurs prix. Autrefois, une gifle appuyée sur un appareil ramenait l’engin à la raison car nous y croyions. Le technicien était sollicité en cas d’échec. Pureté de l’enfance. Ses flexy et storm tapant de l’œil tous les cent mètres. Ses bippili pour gratter quelques dinars.

Ses vœux par SMS imposant notre séparation avec les proches, les plus chers et les voisins.

La jeunesse offerte à tous les vents et muant dans des accoutrements hybrides. Une gandoura s’élevant au-dessus des chevilles sur des Nike, un foulard épinglé on ne sait comment accompagnant un jean moulant.
Une jeunesse désœuvrée devenue usine à vocabulaire. Les phrases dont l’intonation chute comme une pâte de dioul «ouallah ma aala bali… ya khon (kho)». Les insultes et la haine salivante dans des formules équations du quatrième de gré. Ses «elhamdoulillah», «macha Allah», «ouksimlakabillah» et autant de salamalecs qui ont balayé «sbah el khir» «ouellah» «ou ras yemma» «baba» et non pas «abi »…

Des millions de bras qui devraient être disponibles pour construire un pays éloquents d’inutilité ou au mieux se consacrant aux tâches faciles. Un jeune avec toute sa force anatomique est déjà amorti à son réveil à mi-journée. Il rechigne aux exigences basiques d’une fonction : essuyer, ranger, répondre à un client, chercher un dossier, enfin s’appliquer. Ainsi, tout est entrepris sommairement, tout est perçu comme vu d’avion. Seules les escrimes footballistiques ou un discours d’Al-Albany sont capables de réveiller l’effort… verbal.

Il serait injuste de stigmatiser le corps le plus volumineux et le plus important de notre société et de le tenir seul responsable de ce délitement. C’est l’ambiance du laisser-aller qui s’est nourri par la courte vue des pouvoirs publics et une école ferrée à des connaissances éculées et reléguée à l’arrière du chemin du savoir qui ont contribué à dévoyer ces cœurs battants des moins de trente ans. On ne peut sévir qu’en proposant des schémas d’espoir.

Après les duels de bélier de l’Aïd El-Kébir, les épées conservées pour les combats inter-quartiers. Autrefois, les poings suffisaient à ce malheur souvent court car les sages ou les présents s’interposaient. On voulait punir et non pas tuer. Des mots méchants mais subtilement choisis départageaient deux voisines qui pliaient leur ennui matinal quand les maris avaient rejoint leur travail. Cela pouvait être amusant. Il n’y avait pas de violence physique. Ah, ce public errant et traînant mules avec des barbes de trois jours quand elles n’ont pas accompli leur croissance au cœur même de nos administrations. Nos parents arboraient chaussures blanches et bleu de Chine propres et repassés.

On ne gardait barbe qu’en cas de malheur. L’élégance était modeste mais elle était décente. Nos mères étaient blanches comme des colombes et leur voilette ajourée de dentelle suffisaient à leur coquetterie. Tout cela était d’époque et cadrait avec le temps, les revenus de chacun et surtout notre culture.
Alger et ses trottoirs inachevés supportant des étalages de babioles en plein cœur de la capitale. Le marché aux puces avait sa place indiquée.

Alger et ses taxis aux compteurs muets, accessoires décoratifs. Les chauffeurs choisissent des axes, rectilignes, à l’instar des espadons qui ne peuvent changer de trajectoire. Maîtres de la décision, ils vous fixent leur itinéraire et vous déposent à un point qui vous rapproche de votre destination. Dans l’intervalle, vous vous serez coltiné des gens de toutes sortes, partageant le sort. Nul besoin pour le machiniste de demander votre accord même s’il vous met dans une ambiance mortuaire sous le débit d’un enregistrement coranique. Et pourtant, le Coran n’a jamais été une musique de fond. Il demande une écoute attentive et de recueillement. Faut-il le rappeler aussi aux tenants de pizzeria et aux vulcanisateurs ?
Alger et ses hôpitaux envahis par la souffrance et les va-et-vient inutiles à travers les couloirs exhalant l’odeur d’eau de Javel recyclée. La cohue des gens agrippés à l’espoir et impatients, pathétiques citoyens jetés dans l’indifférence de ce nouveau corps médical qui abandonne son poste et ses devoirs pour rejoindre la mosquée à l’heure des prières et, pire encore, aux taraouih de plus longue durée. Cette pénurie d’abaisse-langue, de tubulures, de cathéters, enfin, du matériel de base pour un examen clinique minimum. Les transferts laborieux de patients diminués pour une radiographie.

L’impossibilité criminelle de ne pas bénéficier d’un examen biologique rudimentaire en fin de journée. Pathétiques, sont ces tableaux de cancéreux consommant des heures sans fin dans l’attente d’une chimiothérapie exténuante mais dont le produit essentiel manque cruellement. Que dire de ces jeunes femmes qui attendent d’accoucher assises sur une valise ? Même du temps de l’occupation française, certains d’entre nous ont vu le jour dans des hôpitaux publics ou des cliniques propres où nos mères recevaient des fruits et des bouquets de fleurs.

Alger et ses restaurants surfaits et redondants dont les menus ne sont jamais révisés. Entrecôte, tournedos, crevette en sauce ou grillée, sole meunière… On pourrait résumer la liste de ces plats sans imagination sur un papier à cigarette. Les desserts déconcertants tels que le flan caramel ou la mousse au chocolat soulignent la lassitude des restaurateurs boudant les livres de cuisine et les sites culinaires internet.

Les insultants fastfoods aux pizzas triangle et à la viande hachée insipide clôturent la médiocrité de la bouffe bourrative. Enfants, nous prenions des casse-croûtes frites ou aux poivrons dans une propreté de laboratoire.

Chère côte découpée sur la Méditerranée avec tes bassins émeraude. Sur ton segment d’Alger, quelques îlots datant de Moretti ne nous sont plus accessibles. Qu’importe, puisque la pollution y règne et des évacuations d’eaux usées te donnent une odeur d’œuf pourri. Tout le long du trajet qui mène à Tipasa, il y a des champs de tomates parmi des étendues pelées clairsemées de bicoques déshabillées par le vent. Pour quelle rentabilité ? On aurait pu rêver de complexes touristiques à taille humaine, d’aires de jeux aquatiques, d’espaces de camping, de petits bungalows sympathiques, de restaurants aux poissons frétillants ravis à la mort pas de vieillesse. Et au bord de l’eau, dans le ventre de petites jetées, de barques de pêcheurs «ptit métier», de criques aménagées et rongeant la pierre pour les plongeurs audacieux ou les amateurs de plongée… Pour ne plus penser aux séjours balnéaires en Tunisie, Turquie ou Maroc. Un tourisme populaire est un de nos droits même s’il serait populeux.

Attention, cet inventaire de travers est appelée à s’épaissir ! L’indifférence ajoutant d’autres couches de méfaits. Il faudrait plusieurs articles de presse détaillant secteur par secteur pour composer les portraits-robots de chaque facette de cette ville qui écarte les bras pour embrasser la Méditerranée.
Alors que notre vie la plus élémentaire est mal assurée, nous pouvons nous interroger sur les chiffres annoncés avec emphase quant au tourisme. Les décisions bruyantes telles que le maintien des magasins ouverts les soirées ou les mérites vantés de notre Casbah agonisante et s’écroulant comme un jeu de dominos ne suffisent pas à faire d’Alger une destination touristique. Nous souffrons injustement de terrasses de café, de glaciers, de restaurants, de transports publics, de taxis et d’autres ingrédients qui donnent pulsation à une vie citadine.

Un travail considérable est à imaginer au niveau des mentalités et des vocations commerciales, de la formation en matière de services, de l’engouement de faire mieux en prestations. Une reconsidération totale des pratiques émanant des commerçants eux-mêmes sous la bienveillance de l’Etat source de contrôle et de suggestions, ébrèchera toute la frustration des autochtones dans une première phase pour redonner confiance et sourire à ce public dressé sur ses nerfs et en quête de citadinité ou à tout le moins d’urbanité. Avant d’espérer qu’un étranger n’y vienne autrement que pour engranger de l’argent sans avoir investi en conséquence.

Une campagne d’assainissement (et le mot n’est ni galvaudé ni sévère) ferait apparaître le premier rayon qui illuminerait la ville au lieu de laisser notre soleil nous regarder en se croisant les bras.
Ce peuple veut retrouver son sourire à travers l’humour ancré dans ses racines et sa culture. Il a besoin de se réconcilier avec lui-même et d‘engager une lune de miel avec l’espace où il vit. Les loisirs sont le sel du bien-être. Comment se complaire de l’effritement de sa musique et de sa poésie ? Comment accepter que ses artistes hâbleurs et superficiels touillent dans les mêmes textes, les comiques recyclant des clichés gros sel, que le théâtre reste vociférant et indéfiniment amateur ? Sommes-nous conscients que nous manquons d’hommes de l’art dignes de nous représenter à une dimension internationale ?

Le retour sur le passé est comme un amer regret qui nous réconforte pour dire que nous étions un peuple digne et existant. Nulle intention pour nous d’y revenir car c’est le présent qui impose ses codes de conduite et appelle aux échos qui s’impriment sur la société. C’est une attente de longue haleine pour nous qui commençons à manquer de souffle.

R. M. in Le Soir d’Algérie
01 09 2013


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