DzActiviste.info Publié le mar 10 Jan 2012

« ‘’D’aghrib di tmurt-is’’ : étranger dans son pays », par Mouloud Mammeri

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« J’ai vu Jean Amrouche quelques semaines avant sa mort, sur la terrasse d’un hôtel à Rabat, ou les fleurs chantaient le printemps et la vie. Nous avons commencé à supputer les chances de la paix et après elles les visages possibles de la libération. Nous le faisions en français. Puis brusquement sa voix a mué, elle est devenu sourde, je devais l’écouter pour l’entendre. J’ai mis quelques temps pour m’apercevoir que nous avions changé de registre ; nous étions passés au berbère. C’est que, je pense, nous sentions, sans avoir besoin de nous le dire, que pour que nous disions c’était maintenant l’instrument le plus juste.

 

Jean avait un début d’ictère qui lui jaunissait le pourtour des yeux. Il était parti de là pour, en peu de temps et comme naturellement, passer sur le mode des thrènes ancestraux, évoquant ces instants comme s’ils étaient les derniers qu’il lui fût accordé de vivre. Sur le moment, j’ai considéré cela un peu comme un exercice rituel. À la réflexion, j’en arrive à voir dans sa fin prématurée une grâce des dieux, la dernière qu’ils lui aient accordée, mais peut-être la plus essentielle.

 

 

 

Le 10 avril 1960, il écrivait à un européen d’Algérie : « construire une Algérie moderne est paisible… l’Algérie algérienne ne doit être ni française, ni arabe, ni kabyle. Nul n’y doit être infériorisé ou humilié ». Vision d’humaniste. ! La fête, s’il avait vécu, n’eût duré pour lui que quelques semaines, après quoi la vie repris ses droits, c’est-à-dire ses injustices et son absurdité. Car de nouveau Jugurtha a été acculé dans les marges, poussé dans des espaces gétules. De nouveau, il est devenu, selon un vers de Fdma At Mansour : « ‘’D’aghris di tmurt-is’’ : étranger dans son pays.

L’exil de Jugurtha* n’a pas pris fin avec la libération de la terre, par ce qu’il y a la terre, mais aussi les hommes. On peut même penser qu’il est plus cruel aujourd’hui, parce que le monde depuis lui a rapetissé. Notre science, nos engins ont traqués les dernières traces de placers libères sur la terre, il n y a plus d’espaces Gétules, parce qu’ou jadis les Gétules poussaient leurs courses, leurs faims, leurs musiques et leurs libertés, les hommes du nord sont venus installer leurs règles, leurs contraintes et leurs préjugés : ils apportent avec eux leurs idiomes, leurs mythes, leurs intérêts, de nouveau la tribu doit décamper, si elle veut survivre.

Mais qu’importe ? C’est au moment ou on est sûr de le saisir enfin que l’insaisissable Jugurtha trouve dans son génie les ressources qu’il faut pour survivre. La tribu, un instant distraite et arrêtée dans sa course, a repris sa longue marche. Elle sait qu’il n y a pas de havre définitif ; mais seulement des étapes ; elle sait qu’il faut toujours repartir, parce que la vérité de soi est justement dans la quête ; elle sait que, quand des tribus se croient arrivées, c’est quelles sont au seuil de mourir.

Jean est mort sans être arrivé. Nous non plus après lui. Qu’importe ? Sa recherche inquiète, bercée par le verbe, bernée par lui, reste exemplaire, parce qu’elle porte la preuve vivante que dans le domaine des valeurs, il n y a pas de mort imposée. Ne meurent qui ceux qui d’avance se sont installés dans leur mort. Ceux qui, comme lui disent non, contre vents et marées, ceux-là vivent éternellement ».

 

*Jugurtha symbolise l’africain et renvoie à l’essai de Jean Amrouche : « l’éternel Jugurtha », publié en 1943 dans lequel l’auteur brossait un portrait spécifique du maghrébin « méditerranéen » par opposition à la vision européenne de l’époque.

In Littérature et oralité au Maghreb, Jacqueline Arnaud. 1993 NB; le titre est de l’administrateur


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