DzActiviste.info Publié le mar 7 Mai 2013

De l’éthique et de la déontologie dans les professions médicales

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Mon confrère le Dr Rahem, président du conseil de l’ordre des chirurgiens dentistes de Tizi Ouzou, m’a demandé d’écrire une contribution pour le bulletin que publie la section ordinale régionale qu’il préside. Un exercice auquel je me suis prêté avec beaucoup de plaisir; et j’ai proposé cette réflexion autour de l’éthique et de la déontologie dans les professions médicales.

Médecins, chirurgiens dentistes et pharmaciens ont le devoir – et la liberté – d’organiser leur profession et de veiller au respect des valeurs morales qui doivent prévaloir dans leur exercice quotidien. Des valeurs que doivent naturellement partager tous les membres de la corporation. Le code de déontologie – qui est en réalité « un code de bonne conduite » – en est l’émanation. Le conseil d’éthique y veille. Il met de l’ordre à l’intérieur de la corporation grâce, faut-il le souligner, à la seule volonté de ses membres et sans nul besoin de l’intervention de l’ordre institutionnel, c’est-à-dire de l’Etat.  N’est-ce pas  que « la valeur morale se situe dans la bonne volonté » (Kant, fondement de la métaphysique des mœurs).

Un conseil de l’ordre, un code de déontologie, plus que jamais un besoin, un nécessité, une obligation,  au regard de la crise morale qui s’est, de mon point de vue, emparée, aujourd’hui,  de l’exercice médical.  Un désordre qui est naturellement en résonance avec le désordre social qui caractérise présentement la société algérienne. Peut-on en effet espérer un ordre médical quand l’ordre social est troublé et l’ordre institutionnel défaillant? Une question que chacun de nous, en tant que vigile social, doit méditer.

J’ai la conviction que notre profession est, aujourd’hui, en péril. Elle subit des coups de boutoir qui menacent les valeurs sur lesquels repose le code de l’honneur qui singularise notre métier. La probité, l’honnêteté, la moralité, des vertus qui fondent l’éthique médicale. J’en veux pour preuve, l’imposture qui a gagné notre corporation. L’usurpation de titres est devenue la règle et, pour « attirer »  à eux les malades, de nombreux confrères s’attribuent des compétences qu’ils n’ont pas. A l’exemple de tous ceux qui usurpent – dès lors qu’ils ont soutenu leur thèse – le titre de professeur. Une entorse à l’éthique, une faute; un comportement qui n’a interpelé jusque là ni l’administration de tutelle – la faculté de médecine qui laisse faire -, ni le conseil de l’ordre, encore moins le ministère de la santé.

Les articles 77 et 78 du code de déontologie médicale réglementent clairement les informations qui doivent figurer sur les entêtes d’ordonnances, les cartes de visite et les plaques, et les dimensions de ces dernières sont codifiées. Des instructions qui ne sont pas respectées ; un désordre innommable caractérise cet aspect de la profession. Ces exemples d’entêtes d’ordonnances et de cartes de visites sont édifiants.
– Docteur X, spécialiste en médecine interne. Diabète, maladies endocrines, obésité. Gastro-entérologie, estomac, intestins, foie et voies biliaires. Néphrologie. Rhumatologie.
– Docteur W, spécialiste en neurologie. Maladies de la tête, des nerfs et des muscles. Epilepsie, paralysie, colonne. Electroencéphalographie.       

– Docteur V, psychiatre. Angoisse, phobies, dépressions, troubles psychiques de l’enfant, épilepsies, migraines…médecine générale.

Des entêtes d’ordonnances qui n’informent pas le malade qui est ici considéré comme un attardé, incapable de comprendre. Elles témoignent de la hantise du praticien de ne pas être reconnu par le futur « client » mais elles trahissent surtout l’inquiétude quasi morbide d’un praticien qui a l’intime conviction de ne pas être compris et qui a peur que ses compétences ne soient pas identifiées.

En septembre 1997, médecins et chirurgiens dentistes ont reçu une note du ministère qui rappelle les termes de la loi et qui invite sous peine de sanctions les confrères à s’y conformer. 15 années plus tard, aucune sanction n’a été prise.

Par ailleurs, la médecine est pour nombre de nos confrères une véritable entreprise commerciale. Des pratiques indignes sont quelques fois observées. Elles montrent que la santé du sujet n’est pas toujours la préoccupation première pour ces médecins qui mettent le malade au centre d’une conspiration qui convoite son portefeuille. L’intérêt pour sa souffrance passe au second plan. Une dérive mercantile de l’acte médical qui témoigne de la difficulté à résister à la tentation qui aliène toujours dans ce cas l’indépendance du médecin. Une faute, l’article 10 du code de déontologie le rappelle.

Pourquoi des confrères s’abiment dans de tels comportements? Pourquoi ces derniers manifestent un tel empressement à se donner des titres qu’ils n’ont pas ou qu’ils n’ont pas encore obtenus? Pourquoi confectionnent-ils des ordonnances et des cartes de visite qui confinent au charlatanisme.

Ne serait-ce pas pour cela que la profession médicale est déconsidérée et que les praticiens ne sont plus respectés par leurs malades ? Dans tous les cas, chacun est en droit de s’interroger sur la signification de la tolérance manifeste affichée par le conseil de l’ordre et les pouvoirs publics vis-à-vis de ce type de forfaiture.

Il faut dire qu’en dehors du savoir technique qui nous était dispensé à l’université, nos premiers pas dans le monde passionnant du soin n’ont pas été accompagnés. La morale médicale et la déontologie, des valeurs indispensables qui doivent imprégner – grâce à la proximité avec les aînés – le futur médecin, n’ont pas été transmises et intégrées comme données fondamentales pour l’exercice de la profession. Le serment d’Hippocrate, rituel universel qui marque symboliquement la fin des études médicales et qui permet l’accès à l’art de guérir, n’est plus prêté, depuis plusieurs années, dans les facultés des sciences médicales.

Le serment d’Hippocrate n’est ni un dogme, ni une religion. Il est un rituel initiatique, une occasion offerte au jeune médecin de prendre conscience de l’ampleur de la tâche qui l’attend. Il est aussi le gage solennel de son adhésion aux valeurs morales fondatrices de la spécificité de l’exercice médical. Le vide laissé par la disparition de la prestation de ce serment n’a pas été comblé.

Il a fallu attendre le début des années quatre vingt dix (90) pour que l’administration se préoccupe de cet aspect important de la vie de la corporation médicale. Un code algérien de déontologie est venu. Il vaut mieux tard que jamais (?). Voici ce que dit ce code dans son article 5. « Le médecin, chirurgien dentiste et pharmacien lors de son inscription au tableau doit affirmer devant la section ordinale régionale compétente qu’il a eu connaissance des présentes règles de déontologie et s’engager par écrit à les respecter ». Cela ne s’est jamais produit, la première entorse à ce code.

Les professions médicales ont maintenant chacune un conseil de l’ordre, elles ont aussi des codes de déontologie respectifs. Nous devons sans doute nous en réjouir. Il ne reste plus qu’à espérer que la loi sera appliquée chaque fois que cela sera nécessaire ; La morale médicale est néanmoins l’affaire de tous les praticiens. Chacun doit se sentir concerné pour que les valeurs fondatrices de cette pratique reprennent leurs droits. Lutter contre les abus est une nécessité, mais cela ne suffit pas. Il faut restaurer/reconstruire l’image du praticien. Pour cela, le conseil de l’ordre doit agir et l’ordre institutionnel réagir à chaque fois que la situation l’exige. Mais la restauration de l’image du médecin, du chirurgien dentiste et du pharmacien exige, avant tout, la fédération des « bonnes volontés ». Faute de quoi tout demeurera vain. « La morale est fondée non sur la science mais sur la raison commune et la liberté » (Kant, fondements de la métaphysique des mœurs).


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