DzActiviste.info Publié le sam 3 Mar 2012

Défection à Alger, Plan B enclenché et des Kabyles dans la capitale

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 Amar OUAMRANE– Ce salaud de Lahouel a réussi à Blida. Il a découragé les gars comme il avait fait à Constantine. On a une défection presque complète. Souidani a plus de cent types qui ne marchent plus. Boudiaf avait raison de dire « même avec les singes de la Chiffa… » Il va falloir les enrôler…  
 – Qu’est-ce qu’on va faire ?
–  J‘ai réussi à prévenir les Kabyles. Ils m’envoient vingt et un militants qui seront à 6 heures ce soir au square Bresson. Débrouille-toi comme tu pourras mais il faut que tu me les loges jusqu’à demain.
 Vingt et un types ! Et j’ai à peine trois heures devant moi.
 Tu vas bien y arriver. Tu les contacteras par un mot de passe qui sera : Si Mohamed. Des Kabyles, tu sauras bien les repérer. Moi, il faut que je m’occupe d’autre chose. Avant de partir… as-tu de l’argent ?
Je n’ai plus un sou. »
Bouadjadj pensa qu’il était plus facile de donner de l’argent au patron que de trouver un gîte et de la nourriture pour vingt et un clandestins !  
« Je te donne 23 000 F. Ce sont des conseillers municipaux de Birmandreis que je connais qui me les ont donnés. Ils ne payent plus à Lahouel ni à Messali. Uniquement à la « troisième force », m’ont-ils dit.  
 – Ils diront maintenant au F.L.N., » ajouta Bitat tandis qu’il empochait les billets.
  Pour loger les vingt et un Kabyles, Bouadjadj pensa encore à la ferme d’El-Hedjin Kaddour à Crescia. Il prit un taxi pour gagner du temps et se fit conduire à Crescia. El-Hedjin accepta aussitôt d’héberger les partisans. Sa maison serait jusqu’au bout le cœur de la préparation active de l’insurrection.
« Je les mettrai dans la grange qui me sert de garage, dit El-Hedjin, je vais préparer de la paille pour qu’ils puissent y coucher. »
Auparavant, El-Hedjin fournit un camion et un chauffeur pour le transport. Et à tombeau ouvert le vieux camion reprit la route d’Alger.
Il était 18 heures pile lorsque Bouadjadj arriva square Bresson. « Il n’aurait pas pu trouver un endroit moins fréquenté ? » maugréa Bouadjadj. Car un samedi, en fin d’après-midi, c’était la cohue sur la grande place. D’autant que depuis deux jours il faisait à nouveau très beau à Alger. Le Tantonville, la grande brasserie de l’Opéra, était bondé. La terrasse envahissait le trottoir comme aux beaux jours de printemps. Sur la place, entre les ficus bruissant de milliers d’oiseaux qui y trouvaient traditionnellement refuge, des groupes bavardaient. Des gosses jouaient, se poursuivaient avec des cris perçants, bousculant les passants, se pendant par grappes aux balustrades du kiosque à musique.
« Retrouver vingt et un Kabyles dont je ne connais pas le premier ! murmura Bouadjadj. Bitat y va fort ! »  
C’est près du kiosque à musique que Zoubir repéra le premier. Il portait un chèche lâche et ses vêtements grossiers et maculés révélaient le paysan. Le teint était clair, les sourcils presque blonds. « Celui-là, si ce n’est pas un Kabyle, je me fais couper… Mais est-ce un de « mes » Kabyles ? »
  Bouadjadj s’approcha de l’homme qui fumait et sortit une cigarette : « Tu as du feu, s’il te plaît ? » L’autre sortit une boîte d’allumettes sans prononcer un mot. « Tu viens de Kabylie?
 – Oui.  
 – Moi c’est Si Mohamed qui m’envoie.  
 – Alors tu es celui que j’attends, dit l’homme, dont le visage s’éclaira. Où va-t-on ?
 – Tu prends tranquillement la rue Bab-Azoun, tu verras un camion à ridelles qui stationne. Tu montes et tu m’attends.
 – Merci.  
 – Où sont les autres ?
– Je vais aller avec toi pour les contacter.
 – Faisons semblant de nous promener et on les enverra les uns après les autres vers le camion. »
Il leur fallut plus d’une demi-heure pour retrouver les vingt militants. A 18 h 45 tous étaient dans le camion dont on avait rabattu la bâche. Avant de s’asseoir près du chauffeur, Bouadjadj entra dans une épicerie et acheta sept boîtes de « Vache-qui-rit ». « C’est pour une famille nombreuse ou pour une colonie de vacances ? dit la vendeuse en riant.
– C’est un peu des deux, répondit Zoubir, mais à cet âge-là, ça mange ! »  
En fait, ce serait tout le dîner des partisans. Heureusement que les Kabyles ont des habitudes frugales car pour tenir jusqu’au lendemain ils n’auraient que du pain et deux portions de « Vache-qui-rit » ! A 20 heures les Kabyles étaient cachés à Crescia dans la grange d’El-Hedjin. Bouadjadj avait juste le temps d’arriver à Alger pour la dernière réunion du commando algérois. Au moment où il partait El-Hedjin glissa à Zoubir : « Tu as vu, ils ont de la veine. Ils sont tous armés. » Krim Belkacem avait bien fait les choses. Lorsque Bouadjadj arriva au 149, rue de Lyon chez le père de Belouizdad qui tenait un petit tabac, ses chefs de groupe l’attendaient déjà depuis longtemps. « J’ai été retardé par un événement de dernière minute, sans importance, se hâta-t-il de préciser devant la mine inquiète de ses compagnons. J’ai une bonne nouvelle pour vous : à partir de cet instant vous êtes tous mobilisés. » Ce fut un brouhaha général. Ils parlaient tous en même temps, voulaient savoir l’heure et le jour précis, les positions de repli après les attentats, s’ils devaient gagner le maquis ou rester chez eux. « Une minute, on ne s’entend plus, dit Bouadjadj. Je répète : vous êtes tous mobilisés. Je dois pouvoir vous joindre chez vous à n’importe quel moment. L’insurrection aura lieu dans les heures qui viennent.
 – Mais à quelle heure ? demanda Belouizdad.  
 – Écoutez : demain à 17 heures, à 5 heures de l’après-midi, Merzougui se trouvera à l’arrêt de trolleybus du Champ-de-Manceuvre devant l’hôpital Mustapha. Vous le contacterez comme si vous étiez
en train d’attendre le trolley. Il vous donnera l’heure exacte du déclenchement. Mobilisez vos hommes. Vous devez tous les réunir aux alentours de minuit dimanche soir. Ne le leur dites que dans la soirée. C’est bien compris ? Merzougui vous donnera l’heure à 17 heures. Je le contacterai demain en début d’après-midi. » A l’excitation de l’instant précédent succéda un étrange silence. Chacun réfléchissait. Des mois de préparation, de rendez-vous, d’entraînement allaient trouver dans quelques heures leur aboutisse ment. Et en même temps chacun pensait à l’énorme machine A laquelle l’insurrection s’attaquait. Avec si peu de moyens. « Nous avons un grave problème, dit Moktar Kaci, pour attaquer l’E.G.A., il nous faut une voiture et personne dans notre commando n’en a.
  On en volera une.
 – Oui, mais personne ne sait conduire. Bouadjadj était furieux. N’aurait-on pas pu y penser plus tôt 7 II n’y avait qu’une solution : que lui-même prenne le volant. Mais cela l’ennuyait fort pour deux raisons : d’abord, il savait très mal conduire, il n’avait son permis que depuis quelques semaines ; ensuite, servir de chauffeur au commando de Kaci c’était enfreindre les consignes de Bitat. Aucun chef important, du moins dans les villes, ne devait participer à l’action pour que les éléments de base continuent d’ignorer le visage des dirigeants. Mais ou Bouadjadj prenait le volant ou on renonçait à l’objectif E.G.A. Comme Bitat avait absolument refusé d’abandonner cet attentat même si cela pouvait entraîner un accident grave, Zoubir Bouadjadj prit le risque d’être reconnu. « Je conduirai moi-même la voiture, dit-il. Et il vaudra mieux voler un camion. Ce sera plus simple pour le transport des hommes et du matériel. » Bouadjadj serra ensuite solennellement la main à ses compagnons. « Demain, leur dit-il, je ne reverrai que Merzougui pour lui donnet l’heure H et les Kaci pour participer à l’action. Il faut donc que nous nous retrouvions lundi. Le lieu de rendez-vous sera à l’entrée du cinéma Splendid, rue Colonna-d’Ornano. A 19 heures. Maintenant bonne chance à tous. Et surtout pas d’imprudence de dernière minute. N’oubliez pas de mettre demain matin les tracts à la poste. » Kaci Abderrahmane lui montra un tas d’enveloppes sur lesquelllei il collait consciencieusement des timbres. C’est le frère d’El-Hedjin, de Crescia, qui avait tapé les enveloppes adressées à cent cinquante personnalités et organes de presse algérois. « Donc tout va bien, conclut Bouadjadj, tâchez de dormir cette nuit. La nuit prochaine sera certainement mouvementée. » A une vingtaine de kilomètres au sud de la ferme de Crescia où

les vingt et un Kabyles « réceptionnés » par Bouadjadj avaient trouvé refuge, le « sergent » Ouamrane s’apprêtait à se coucher. Souidani Boudjema se trouvait près de lui. Il semblait épuisé.

« Quelle journée ! dit-il, tout cela par la faute de ce salaud de Lahouel. »

Car la situation dans l’Algérois était encore pire que Bitat avait bien voulu le dire à Bouadjadj. Le chef de la zone 4 était presque seul. A l’exception des commandos d’Alger et de quelques militants comme Souidani et Bouchaïb, tous les autres l’avaient lâché. Les querelles messalistes-centralistes, que nous avions un peu perdues de vue, battaient leur plein et écœuraient plus que jamais les militants. Les membres du M.T.L.D. de l’Algérois étaient découragés et ceux recrutés par Bitat ou Souidani ou Bouchaïb ne croyaient même plus à la troisième force. La campagne de dénigrement de Lahouel : « On vous conduit à l’abattoir », avait donné le coup de grâce. Bitat, la mort dans l’âme, avait dû faire appel à Ben Boulaïd, à Krim et à Ouamrane pour avoir des renforts. En Kabylie et dans i’Aurès les militants étaient plus décidés, mieux pris en main, que dans l’Algérois, où ils pouvaient entendre tous les sons de cloche, les opinions de toutes les tendances, où ils étaient l’enjeu de querelles entre les différentes fractions du parti.

La Kabylie étant la plus proche, on convint que la zone 3 fournirait à Bitat des hommes qui allaient lui manquer à quelques heures de l’insurrection.

Pendant que Bouadjadj récupérait un commando de vingt et un Kabyles square Bresson, Ouamrane, que Krim avait délégué dans l’Algérois pour aider Bitat, et Souidani avaient effectué un travail de fourmi. Deux cents hommes venus de Kabylie par leurs propres moyens attendaient patiemment, par petits groupes, dans des cafés maures de la place du Gouvernement, de la rue Charras, de la rue Bruce, da la place du Cardinal-Lavigerie, devant la cathédrale, qu’on vienne les chercher. Ouamrane et Souidani les avaient transportés dans une ferme de Bouinan, entre Rovigo et Blida, près de la ferme de Souidani, à plus de cinquante kilomètres d’Alger. Ils avaient effectué chacun cinq aller et retour dans cette journée de samedi ! Puis il avait fallu trouver à manger pour deux cents hommes ! Quant aux armes…

« En tout et pour tout, dit le sergent, cinquante d’entre eux ont une arme. Les autres ont des bombes qu’on a fabriquées nous-mêmes et des poignards… »

Ouamrane éclata de son grand rire sauvage devant la mine atterrée de Souidani. Il s’étira sur le lit où il s’était laissé tomber. « Ne t’en fais pas, ils iront. Avec ou sans armes. Ils ont la foi ! »


Article original rédigé par aziz3d et publié sur Guerre d’Algérie
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