DzActiviste.info Publié le lun 30 Nov 2015

DJAMEL ZENATI «Il y a glissement vers un totalitarisme idéologiquement dégénéré»

Partager

2012_03_Zenati_173105319DJAMEL ZENATI . MILITANT POLITIQUE. El Watan, 30 novembre 2015

Djamel Zenati, figure de proue du combat démocratique, décèle «des relents du système et de la pensée unique qui rejaillissent sans aucune retenue». Il appelle à un rassemblement de tous les patriotes «où qu’ils se trouvent» et à une «transition» synonyme d’«un dialogue qui doit s’ouvrir afin de définir le contour de ces grandes réformes, fixer leur agencement et déterminer les modes de suivi et d’évaluation de leur mise en œuvre». L’urgence, selon lui, est d’«extraire le pays de la zone rouge».

– Vous êtes un des plus fervents opposants à la reconduction de Bouteflika en 2014, plus d’une année après, quel constat faire de ce mandat, alors que la contestation a fini par gagner même le rang des alliés ?

Je me suis opposé au 4e mandat et aux trois précédents. J’ai eu à développer longuement et clairement mes motivations et mes argumentaires à travers des écrits et des interventions publiques nombreux. Les évolutions ultérieures m’ont conforté dans mes positions. Je ne me réjouis pas d’avoir raison. J’aurais même préféré avoir tort.

Je ne fais pas partie des charognards de la politique, car je ne me nourris pas de la crise. Je milite tout simplement et modestement à son dépassement. Mon attitude critique vis-à-vis du système n’est pas récente. La haine, la vengeance, ou encore la volonté de nuire n’ont jamais été les ressorts de ma pensée et de mon action. De plus, je ne suis inféodé à aucune chapelle. Je suis rebelle à toute forme d’embrigadement ou d’allégeance. Si le prix de la liberté est la solitude, je suis disposé à le consentir. Ceci dit, revenons à la question.

La contestation, il est vrai, s’élargit et le doute gagne même, comme vous le dites, le rang des alliés. Toutefois, le plus difficile est de traduire ce mécontentement disparate et diffus en dynamique unitaire et constructive. Pour cela, le débat et la clarification s’imposent. Prenons à titre d’exemple la démarche des «19». Elle est pathétique et inappropriée. Certes, elle confirme l’existence d’un profond malaise et révèle une convulsion dans les alliances. Mais elle reste très en deçà des exigences de la situation présente. Les signataires de la demande ne sont pas dans le politique. Ils sont dans la «psychologisation» du politique.

En effet, ils expliquent le désastre par la dualité d’un Président «bon» et d’un entourage «mauvais». Ils font totalement abstraction du politique, c’est-à-dire des intérêts en jeu et des stratégies en œuvre. Le caractère psychologique des acteurs peut tout au plus donner de la nuance. Pas plus. La légèreté de l’analyse est évidente. Les catégories de «bon» et «mauvais» ne sont pas pertinentes pour rendre compte d’une situation politique quelconque. La crise actuelle ne date pas de quelques semaines. Elle est l’aboutissement d’un long processus.

Les récents événements lui ont juste imprimé une tournure effrayante. Le 4e mandat, pour rappel, a provoqué un clivage transversal. Il a traversé en particulier les institutions de l’Etat. Les coalitions ayant porté Bouteflika à la magistrature suprême entre 1999 et 2014 sont très peu rassemblantes. Cette évolution dans la structure des soutiens présidentiels éclaire beaucoup sur l’orientation politique actuelle et ses conséquences sur le pays.

– Comment cela se traduit concrètement ?

La satellisation de l’Etat par les groupes informels en est une. De plus, il ne faut jamais faire l’impasse sur la nature autoritaire du système. Les présidents algériens n’ont jamais joui d’une autonomie totale et sont rarement les artisans exclusifs de la décision politique. La particularité de Bouteflika est, reconnaissons le, de s’être réapproprié d’énormes prérogatives détenues jusque-là par d’autres institutions. Mais c’est juste sur le plan formel.

Car sur le plan substantiel, le processus de décision demeure influencé par divers groupes d’intérêts. Ce phénomène, faut-il le préciser, n’est pas propre à l’Algérie. Il est repérable y compris dans les démocraties les plus abouties. Mais la différence est de taille. Dans une démocratie, l’Etat de droit, les contre-pouvoirs et la sanction électorale réduisent considérablement la marge de manœuvre des lobbies. L’Etat n’est jamais menacé dans ses fondements. Ce n’est hélas pas le cas dans notre pays. Le véritable problème est là et pas ailleurs.

Je ne demande pas au Président de partir ni de se déjuger. Il lui suffit d’honorer les engagements consignés dans sa déclaration de candidature de 2014. Il a promis d’entreprendre de grandes réformes et ses porte-parole durant la campagne ont même osé soutenir l’idée d’une deuxième République.

Depuis, plus rien, en dépit d’une forte détérioration de la situation avec l’irruption de la crise financière et ses retombées actuelles et futures. L’état du pays interpelle le Président. Il doit prendre une initiative forte afin d’arrêter cette descente aux enfers. Sa responsabilité est historique. Il doit se déterminer sur la nécessité de réengager le pays dans la voie de la reconstruction. La balle est dans son camp.

– La révision constitutionnelle annoncée ne constitue-t-elle pas pour vous une initiative forte ?

J’en doute fort. La gravité est telle que cette révision ne saurait être la réponse adéquate. Bien au contraire. Elle générera plus de problèmes qu’elle n’en réglera. De plus, la norme juridique dans notre pays, particulièrement la Loi fondamentale, ne bénéficie d’aucun respect et traduit tout au plus un rapport de forces limité et instantané. En situation autoritaire, la fonction du droit est réduite à sa seule dimension coercitive.

– L’armée occupe-t-elle toujours la place centrale dans le système du pouvoir, ou bien son influence est-elle réduite, notamment à la faveur des changements post-4e mandat ?

La configuration actuelle du pouvoir est une conséquence de la décennie sanglante. La crise ouverte de l’hiver 1992 a contraint l’armée à investir directement le champ politique. Certes, elle a vaincu militairement le terrorisme. Mais en dissociant l’action sécuritaire de l’exigence démocratique, elle s’est affaiblie politiquement. A partir de 1999, elle perd peu à peu sa centralité pour devenir une sphère parmi tant d’autres dans une configuration éclatée avec l’institution présidentielle comme centre de gravité. La caste des «nouveaux riches», à titre d’exemple, est un acteur récent, qui bénéficie de larges plages d’influence et pèse de plus en plus lourdement sur la décision politique.

– Dans votre dernière tribune intitulée «Le devoir de réagir et l’urgence d’agir», vous avez analysé le départ du général Toufik sous le prisme de «stratégie de conquête». Comment se manifeste-t-elle et qui sont ses artisans ?

Il suffit de reprendre le déroulé des événements depuis quelques mois pour s’apercevoir de l’existence d’une stratégie de conquête. Le départ provoqué du général en est un élément. Et curieusement, la fameuse restructuration s’est soudainement arrêtée. Quant aux artisans de cette stratégie de conquête, ils sont difficilement identifiables. Tapis dans les sphères de décisions, les milieux de l’argent et les appareils coercitifs, ils agissent dans l’ombre. Ils ne sont pas dans l’harmonie mais dans une compétition féroce. L’unité de façade montre déjà des zones de fissuration.

– Mais les attaques contre le général Toufik continuent. Pourquoi, d’après-vous ?

Vous savez, l’élimination d’un «ennemi intérieur» crée souvent un vide effrayant pour les tenants de ce cliché. Pour y suppléer, il leur faut inventer un nouveau ou, faute de capacité créative, invoquer l’ombre de l’ancien. Nous sommes en plein délire.

– L’opposition a fait sienne l’une de vos propositions, à savoir la tenue d’un congrès national de l’opposition, mais pourquoi jusque-là ses efforts peinent à se traduire sur le terrain politique ?

La structure à l’origine des mobilisations de février 2011 a très vite atteint ses limites. Minée de l’intérieur par ses propres contradictions, elle a cessé d’être un cadre rassembleur et mobilisateur. Ma proposition pour la tenue d’un congrès de l’opposition avait pour but de dépasser cette situation. Il fallait donner à la fragile dynamique une assise et une crédibilité plus grandes. Finalement tout est parti en fumée. Il serait intéressant de revisiter les positions des uns et des autres à cette époque. Elles sont édifiantes. Depuis, le contexte a fondamentalement changé et la problématique politique aussi. Seule l’opposition demeure dispersée et totalement déconnectée de la société. Les raisons sont nombreuses et loin de se réduire aux manœuvres du pouvoir.

Quand une convergence dans les discours peine à se traduire en une convergence dans les actes, il est permis de suspecter l’existence d’objectifs divergents et inavoués. Personne n’est en quête du compromis. Chacun veut avoir raison tout seul. Le réflexe de se rencontrer, de se parler et d’échanger est absent de nos mœurs politiques. La culture du système a déteint sur l’ensemble des formations politiques. C’est un drame. Cet état de fait n’est pas seulement un facteur aggravant de la crise. Il en est un élément. Un devoir d’introspection s’impose à tous.

– Quelle solution préconisez-vous ?

Ma proposition se fonde sur une analyse objective de la situation et les conditions d’une sortie de crise sans douleur. Aussi, je soutiens l’idée d’une transition par les grandes réformes, car cette démarche a l’avantage d’éviter les ruptures brutales et donc de recueillir l’approbation de tous. Le changement ne peut se produire si la demande de la société ne rencontre pas l’écoute des décideurs. Le couple «aspiration citoyenne-volonté publique» est le moteur de toute dynamique sociale.

La gravité du moment devrait en principe favoriser cette rencontre. En effet, des menaces réelles pèsent sur la souveraineté nationale, l’intégrité territoriale et la cohésion sociale. Ce constat ne vise pas à faire peur. Il est fondé sur des données palpables et vérifiables. Les observateurs et experts les plus crédibles attestent d’une gravité sans précédent et prédisent un avenir des plus sombres si rien n’est entrepris dans l’immédiat. Cette situation rend la question du pouvoir accessoire. La priorité est d’extraire le pays de la zone rouge. Il faut à tout prix se libérer de l’épisode «4e mandat».Le clivage pouvoir-opposition n’est porteur d’aucune perspective.

Les positionnements de défiance, de part et d’autre, enfoncent davantage le pays dans la crise et l’exposent à la plus douloureuse des mésaventures. La raison commande de rechercher l’équilibre fécond, loin de l’idéalisme sans lendemain et de la dilution compromettante. Les volontés patriotiques, quelles qu’elles soient et où qu’elles soient, doivent se constituer en un large front patriotique. Cadre de rassemblement, de réflexion et instrument de mobilisation, le front se fixera comme objectif fondamental la restitution de l’Etat à la nation et des institutions aux citoyens.

Par ailleurs, l’installation d’un climat apaisé et la mobilisation de l’effort national appellent la mise en place d’un gouvernement de compétences patriotiques. Dans la période d’opulence, l’Exécutif actuel a échoué. Comment peut-il réussir en temps de crise ? Le changement pacifique est possible dès lors que l’aspiration des citoyens rencontre la volonté des décideurs. Si le Président montre de la disponibilité, et c’est mon plus profond souhait, sa volonté doit être protégée des éventuelles opérations de perversion et de dénaturation.

Les résistances seront indéniablement nombreuses. Aussi, le front patriotique sera le socle porteur, le moteur et le garant de cette dynamique de construction d’un nouvel ordre national. Un dialogue doit s’ouvrir afin de définir le contour de ces grandes réformes, fixer leur agencement et déterminer les modes de suivi et d’évaluation de leur mise en œuvre. C’est ma manière à moi de mettre du sens derrière la formule : transition démocratique, pacifique et négociée. Et c’est cela la véritable réconciliation nationale.

– Mais le pouvoir et ses alliés rejettent toute idée de transition…

A la veille de l’élection présidentielle d’avril 2014, le président Zéroual, en homme sage et avisé, a suggéré l’idée d’un mandat de transition. Il est dans le juste. La notion de transition ne doit pas faire peur. C’est tout simplement le passage d’un ordre ancien à un ordre nouveau. Le pouvoir lui-même parle, à titre d’exemple, de la nécessité de rompre avec la dépendance vis-à-vis du pétrole par une diversification de notre économie. Et bien, il s’agit là d’une transition économique.

De la même manière, on peut parler de transition énergétique, numérique, etc. La transition est le caractère de tout ce qui est en mouvement. Et le mouvement, n’en déplaise à nos décideurs, est inscrit inéluctablement dans la vie. La notion de période de transition est quelque part incongrue, dans la mesure où tout est en perpétuel changement. L’univers, le monde, les sociétés, les personnes, bref, rien n’échappe à cette loi de la nature. Pourquoi alors charger la notion de transition de toutes les tares et la brandir inlassablement comme une menace pour la stabilité du pays ?

De plus, la transition peut ne pas avoir besoin d’institutions spécifiques. Des réformes réfléchies, bien agencées et constamment évaluées suffisent. Bien sûr, c’est la transition politique qui dérange car elle bouscule des habitudes et menace des statuts. Pourtant elle s’impose, car elle constitue la seule voie à même de relever les deux principaux défis qui se posent au pays : réaliser une forte intégration nationale et négocier une meilleure insertion dans l’économie mondiale.

– Mais la persistance dans l’impasse semble retenue comme seul «choix»…

Le drame serait une obstination du Président dans son silence couplée à une incapacité des patriotes au rassemblement. La société sera alors livrée à elle-même et toute explosion populaire tournera vite à la jacquerie. La guerre civile n’est pas à écarter. C’est le scénario le plus redoutable, car une déstabilisation de l’Algérie aura des incidences au-delà de nos frontières.

Les phénomènes du terrorisme et de la migration connaîtront une ampleur démultipliée et un grand boulevard s’ouvrira devant les vautours mondialistes et autres tenants de l’ingérence. L’onde de choc du drame syrien a atteint l’Europe et la France vient d’en subir un triste effet à travers les attentats abjects de Paris. Nul n’est désormais à l’abri. La réponse sécuritaire à elle seule ne peut suffire. Elle doit être aussi et surtout politique. Le terrorisme transnational tire ses origines et puise ses ressorts dans les situations autoritaires. Il est conforté, voire alimenté et instrumenté par un ordre mondial violent et injuste. L’Algérie doit méditer cela.

– Vous avez appelé à une «rébellion positive», quelle conception lui donnez-vous ?

C’est un plaidoyer en faveur d’une révolution dans les esprits et dans les comportements. Continuer à célébrer l’ignorance, le bellicisme, la puissance de l’argent, le patronage autoritaire, l’exclusion du pauvre et de la femme et le déni linguistique, ou encore se taire devant la hogra, draâ, tismin et taghenant, ne me semble être le meilleur substrat culturel pour bâtir une nation et encore moins un ordre démocratique. Le politique n’explique pas tout.

La société est aussi travaillée en profondeur par des archaïsmes culturels et des pesanteurs sociologiques. L’autoritarisme nourrit et se nourrit de ces instances aliénantes et paralysantes. La politique et le culturel sont en constante interaction. Il faut agir simultanément sur les deux. Un effort de désaliénation et de désavilissement est donc nécessaire. C’est un effort sur soi, tributaire de la seule volonté de l’individu.

– L’ex-parti unique propose la constitution d’un front national autour du Président et de son programme, qu’est-ce que cela vous inspire ?

Le secrétaire général du FLN est dans une manœuvre sans finesse et d’une provocation flagrante. C’est véritablement la fable du Loup et de l’agneau. En effet, demander à l’opposition de se fondre dans un seul moule et, comble de l’effronterie, exiger d’elle un alignement sans condition sur le programme présidentiel est une manière peu élégante de l’inviter à se renier.

Les relents du système et de la pensée unique rejaillissent sans aucune retenue. Vouloir phagocyter et annihiler la diversité est un déni flagrant de démocratie. Il est loisible d’y déceler une volonté de glissement de l’autoritarisme vers un totalitarisme idéologiquement dégénéré. Sans projet ni légitimité, il s’apparente à une dictature par le chantage et le pourcentage. D’où cette brutalité dans le langage et la propension instinctive à la transgression. Son mépris va au-delà de l’opposition et s’étend à ses propres compagnons et partenaires. Il est dans le rejet de l’autre.

Et en ce moment de difficulté, rejeter l’autre est le meilleur moyen d’augmenter les vulnérabilités du pays et de l’entraîner sur les chemins du chaos. La situation de crise ne semble pas l’alerter outre mesure. Sinon, pourquoi s’entêter à la construction d’un «front national» au moment où le pays est exposé à tous les risques possibles et imaginables. C’est de l’inconscience et de l’irresponsabilité. Même la dénomination de front national n’est pas sans rappeler un monstre politique de l’autre rive non moins totalitaire. C’est probablement l’influence de la double domiciliation.

– Pourquoi ce personnage — qui visiblement prend de l’importance — s’agite en permanence ?

Mais ne soyons pas amnésiques. Il est toujours utile de rappeler la responsabilité du FLN dans les phénomènes du sous-développement, l’islamisme radical et l’autoritarisme. De front uni pendant la guerre de Libération, il est devenu parti unique après l’indépendance. Il a alors cessé d’être un instrument d’émancipation. Quant à la conjoncture actuelle, cette responsabilité est encore plus nette. En situation majoritaire dans toutes les institutions «élues», rien ne l’empêche d’engager et de faire aboutir les réformes nécessaires au redressement du pays.

Pourquoi ne le fait-il pas ? Il faut aussi préciser un fait incontestable : le FLN n’a pas ressuscité à la faveur d’un renouvellement de sa pensée et de sa pratique politiques. Il doit sa résurgence à la gestion militaro-policière de la décennie sanglante, dont le point d’orgue fut la restauration du système autoritaire fortement ébranlé après Octobre 1988. Les traumatismes nés de cette séquence dramatique puis l’embellie financière finiront par lui frayer une voie royale pour un retour à son statut d’antan. En réalité, les gesticulations de ce personnage renvoient à une toute autre problématique.

Le président de la République étant difficilement accessible, le secrétaire général du FLN, habitué à la proximité, nourrit une crainte maladive à l’idée de se voir inopinément exclu du processus successoral. Son appel à la constitution d’un front national d’appui au programme du Président est une mise en garde à l’endroit de l’entourage présidentiel. Une façon de signifier que rien ne se fera sans lui. Il n’ y a aucun autre sens à une telle initiative dès lors que le Président est en plein exercice et jouit du soutien de toutes les institutions de l’Etat. Saadani ne vient pas au secours de Bouteflika. Il se pose en protagoniste dans la guerre des héritiers.

Son soutien au Président est une simple ressource politique utilisée avec excès pour les besoins d’une visibilité politique. Mais la question, qui hante mon esprit et à laquelle je ne trouve pas encore de réponse, est la suivante : comment un individu obscur, sans épaisseur intellectuelle et à l’ancrage politique douteux a-t-il pris une aussi grande importance au point de voir nombres de personnalités, parfois propres et honnêtes, se prosterner devant lui ? Comme mathématicien de formation, j’avoue solennellement mon impuissance face à une équation aussi saugrenue.

– L’Algérie a célébré le 1er Novembre cette année sur fond de «profanation» de la mémoire de Abane Ramdane commise par l’ancien ministre de l’Intérieur et néanmoins président des anciens «malgaches». Quel commentaire cela vous inspire ?

L’Algérie officielle entretient un rapport instrumental avec l’histoire. Légitimation et délégitimation se suivent au gré des circonstances. La mémoire nationale est maltraitée, brutalisée et mutilée.

Elle est sans cesse invitée à se conformer aux désirs des maîtres successifs. Des souvenirs et anecdotes, de construction souvent récente, surgissent pour encenser ou amoindrir. Après les opérations de déformation, voire de falsification, il y a comme une velléité de communautarisation de l’histoire. Chacun désigne ses héros et ses traîtres et décline le récit selon sa propre convenance. Est-ce l’effet d’une communautarisation rampante du pouvoir ? Peut-être. L’Algérie n’a jusqu’à présent pas soldé son passif avec l’histoire. Les retours destructeurs au passé sont récurrents. C’est le cas de l’épisode «Abane». Si son assassinat est abject, sa justification l’est encore plus.

Mettre ce crime sur le compte de quelque nécessité révolutionnaire est une offense à la Révolution. Nul n’ignore les effets dévastateurs de la glorification du crime au nom d’une supposée nécessité supérieure. Le terrorisme islamiste motivait sa barbarie par la nécessité de débarrasser la société des apostats. Le nazisme invoquait, quant à lui, l’impérieux besoin de protéger la pureté de la race aryenne. Loin de moi l’idée d’établir un parallèle entre le Mouvement national et ces deux monstres idéologiques. Mon propos se limite à alerter sur un type d’attitude et ses implications sur les imaginaires collectifs. L’élimination de Abane a eu des effets désastreux sur le cours de l’histoire. Avec la disparition de cette grande figure du Mouvement national, c’est une idée de l’Algérie qui s’est très vite évaporée.

D’autres événements viendront s’y ajouter pour augurer d’une période de reflux politique et d’appauvrissement intellectuel du mouvement national. Certes, l’indépendance sera finalement arrachée. Mais le désenchantement est presque instantané. Incontestablement, la thèse de la double primauté soutenue par Abane n’a rien perdu en pertinence ni en fraîcheur. Elle demeure d’actualité. Ses détracteurs d’hier ou d’aujourd’hui ne pourront jamais diminuer de la grandeur de Abane. Ils sont trop petits. La gloire ne s’acquiert jamais dans le caniveau. Elle est l’apanage des grands. Et Abane en était un.


Nombre de lectures: 1272 Views
Embed This

Commentaire



Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

XHTML: You can use these html tags: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>