DzActiviste.info Publié le jeu 11 Juil 2013

Egypte – Combien de millions étions-nous mon général?

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Fakouhttp://maghrebemergent.info
Jack Brown
jeudi 11 juillet 2013 07:37

10, 17, 33 millions de manifestants. Les chiffres du nombre des manifestants anti-Morsi ont atteint le 30 juin des sommets effarants pour justifier le coup d’Etat en Egypte. Jack Brown, éditeur d‘International Boulevard, démontre que ces chiffres ne résistent pas à l’analyse scientifique.

Nombreux sont ceux qui en appellent au nombre de manifestants le 30 juin exigeant la démission de Mohamed Morsi pour justifier le coup d’Etat militaire qui a suivi ces manifestations. Ils donnent des estimations extravagantes du nombre de manifestants pour affirmer que le nombre de personnesexigeant de Morsi de quitter le pouvoir est supérieur au nombre d’électeurs qui ont voté pour lui.

Cela me semble être une exagération grotesque, même si l’on fait mine d’ignorer que les appels à la démission du président égyptien ont été assimilés à un appel au coup d’Etat militaire et même si l’on acceptait comme légitime l’idée de court-circuiter le processus électoral par le vote de la foule.

Mais arrêtons-nous tout de même un instant pour examiner avec sérieux l’idée de la légitimité de la foule. Est-il vraiment possible que les foules à Tahrir aient dépassé le nombre d’électeurs qui ont voté pour Morsi l’année dernière?

Généreusement délimitée, la place Tahrir a la forme d’un polygone irrégulier qui s’étale sur tout l’espace vide entre le bâtiment du Mogamaa et la franchise du Kentucky Fried Chicken à l’angle de l’avenue Talaat Harb au nord, et qui va de l’avenue Qasr al Aini jusqu’aux clôtures du chantier des Promoteurs Arabes qui se trouve en face du Musée national à l’ouest, à savoir une surface de près de 160 mètres sur 250 mètres.

Il faut également inclure l’espace ouvert en face de la Mosquée Omar Makram et toute la surface des rues qui y mènent, les rues Mohamed Mahmoud et Abd Al Qadir Hamza. Cela apporte un plus de 60 mètres sur 120 mètres à la surface totale de Place Tahrir et nous donne un total de 47 200 mètres carrés.

Enfin, on peut ajouter l’entièreté des 600 mètres du pont Qasr Al Nil qui va de la Place Tahrir jusqu’a la Place de l’Opéra, puisqu’il y avait fréquemment des foules couvrant presque tout le pont. Si l’on compte une largeur de près de 15 mètres d’espace pouvant être utilisé par les piétons, cela fait 9 mille mètres carrés de plus. Donc nous avons en tout près de 56 200 mètres carrés de surface.

Combien de personnes un mètre carré peut-il contenir? Les études scientifiques faites par des Allemands suggèrent que la densité maximale des grandes foules qu’ils ont observées est en général de près de 4 personnes par mètre carré, elles n’arrivent que très rarement à 5 personnes par mètre carré.

Moins d’un demi-million de personnes

Au Royaume-Uni, les directives officielles encadrant les événements publics fixent la limite à un maximum de 2 personnes par mètre carré. Ces mêmes directives fixent à 4 personnes par mètre carré la limite supérieure pour ce qui est des foules en mouvement (à savoir en files d’attente); 4.7 personnes par mètre carré est la densité de foule maximale permise lors d’événements sportifs. Je pense que nous pouvons sans crainte utiliser cette limite supérieure pour décrire, dans son ensemble, la densité des foules à la Place Tahrir la semaine dernière. En supposant que les foules rassemblées sur toute la place Tahrir et sur le Pont étaient pareillement bondées, épaule contre épaule, jusqu’à la Maison de l’Opéra, nous avons affaire à une foule de … 264 140 personnes. Généralement les foules sont substantiellement plus éparses aux marges, ceci pour dire que c’est là une estimation très généreuse. J’ai fait mes calculs ici sur la base d’une moyenne de 4.7 personnes par mètre carré; si l’on se base sur les vues aériennes (fournies par l’armée égyptienne) des foules prises par les hélicoptères, je pense que 2 personnes par mètre carré serait une estimation plus correcte de la densité moyenne de la foule de manifestants, ce qui suggère un nombre de manifestants proportionnellement moindre. Il y avait simultanément des manifestations à Héliopolis en face du palais présidentiel. Soyons altruistes et disons que les manifestants ont rempli entièrement la largeur de 45 mètres de l’avenue Al Nadi, partant de Salah Salem et jusqu’ à l’intersection de Mostafa Kemal, une distance de plus d’un kilomètre.

Les vidéos des foules de manifestants que j’ai regardées indiquent qu’il n’y avait pas plus d’une ou deux personnes par mètre carré (ce qui demeure tout de même une foule dense), mais accordons leur aussi la moyenne de 4.7 personnes par mètre carré, en supposant qu’il y a eu des piques ou les gens étaient comprimés comme des sardines, épaule contre épaule, sur un kilomètre en entier.

Ceci nous donne une foule de 211 000 personnes. Ce qui revient à dire qu’au Caire, les deux plus grands rassemblements ont fait affluer, à mon avis, moins, probablement bien moins, qu’un demi-million de personnes.

Comment sont nés les « millions »

Les agences de presse occidentales couvrant les manifestations ont donné des estimations vagues des manifestations dans le reste du pays, s’en tenant à parler de « centaines de milliers » de personnes marchant à Alexandrie et dans d’autres villes. Morsi a recueilli près de 3 millions de voix au Caire et Guiza (et 10 autres millions de voix dans le reste du pays) au deuxième tour de l’élection présidentielle de juin 2012. Les manifestations de la semaine dernière étaient spectaculaires et enthousiasmantes, mais elles ne représentaient incontestablement qu’une fraction du nombre de personnes qui ont voté pour Mohamed Morsi. Même si l’on s’en tient au nombre de voix recueillies par Morsi au premier tour, vraisemblablement une meilleure indication de sa base réelle (cela soustrait les substantiels votes anti-Shafiq du deuxième tour) était bien au-delà du million au Caire et à Guiza. Les premières sources à compter des … « millions » de manifestants la semaine dernière semblent avoir été l’armée et le ministère de l’Intérieur (demeuré sous le contrôle des militaires en dépit du gouvernement civil). Ce ne sont franchement pas là les sources les plus objectives qui soient étant donné qu’elles préparaient un coup sur la base de la « légitimité de la foule ».

Et, avec le temps, les estimations du nombre de manifestants ont dérivé vers ce qui relève de l’improbable puis carrément de l’absurde, emportées probablement dans l’élan du désir inconscient de l’opposition de justifier une prise de pouvoir illégale. Au départ, il y a eu les déclarations parlant de 14 millions de manifestants – un chiffre commode étant légèrement supérieur au nombre d’électeurs qui ont voté pour Morsi l’année dernière. Plus tard, a déboulé le chiffre de 17 millions, suggérant qu’une majorité écrasante des électeurs de l’année dernière était maintenant dans la rue.

Plus récemment, Nawal Saadawi a déclaré que plus de 33 millions de personnes ont manifesté, un autre chiffre impeccable: une majorité de toute la population en âge de voter en Egypte. Comme cela tombe bien !

Un moment hallucinatoire

Il y a un moyen bien plus simple de jouer aux jeux des chiffres, un moyen d’établir les légitimités qui a assez bien fonctionné pendant 2 500 ans d’histoire de l’humanité, et c’est voter. Morsi aurait dû être obligé de passer par un referendum anticipé, peut être un referendum qui aurait coïncidé avec les élections parlementaires en septembre. Cela aurait constitué un petit écart d’avec les règles constitutionnelles mais un écart qu’il aurait sans doute accepté. Et étant donné la mobilisation impressionnante du peuple égyptien la semaine dernière contre son administration opaque et incompétente, il y a de fortes chances que c’est un vote qu’il aurait perdu. Ce qui s’est passé le 30 juin a dû être vécu comme un moment hallucinatoire par les militants pour la démocratie égyptiens: un vaste soulèvement des masses exigeant de l’Etat d’améliorer leurs conditions de vie, un soulèvement contre un gouvernement des Frères musulmans. Ce sont des militants qui ont passé leur vie dans l’ombre des Frères musulmans, ouvertement accusés par le courant dominant des islamistes égyptiens d’être coupés de leur société. Il s’est avéré que ce sont les Frères musulmans qui sont  déconnectés des réalités, menant un insipide et inefficace programme social et économique qui n’arrange que leur classe sociale et non pas les masses égyptiennes. S’il y avait eu un véritable leadership à Tamarod, ceci aurait été le moment d’émergence d’une véritable alternative démocratique aux Frères musulmans. L’opposition égyptienne aurait dû immédiatement et fermement rejeter l’ultimatum lancé par l’armée à Morsi le 1er juillet. Au lieu de cela, sans leaders et désorganisée, elle est tombée dans le piège habilement monté et sans nul doute minutieusement préparé par Al Sissi et sa sinistre petite clique.

 

Jack Brown (éditeur d’International Boulevard)

Traduit de l’anglais par Daikha Dridi

 

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