DzActiviste.info Publié le jeu 21 Fév 2013

ELWATAN-ALHABIB 2013-02-21 19:49:00

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Les Etats-Unis ont tué 288.000 musulmans en 30 ans.

 

 

Ceci est un article de Stephen M. Walt, professeur en relations internationales à l’université d’Harvard, paru dans le magazine Foreign Policy, qui fait partie du groupe Slate.

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Tom Friedman a écrit une chronique particulièrement stupide dimanche 29 novembre dans les colonnes New York Times, ce qui n’est pas peu dire étant donné sa tendance à l’arrogance et à la suffisance. Selon Friedman, la grande difficulté à laquelle nous sommes confrontés dans le monde arabe et islamique est «le Narratif», le terme condescendant qu’il utilise pour parler du prétendu rôle négatif que jouent les Etats-Unis dans la région. Selon lui, si les musulmans n’étaient pas aussi irrationnels, ils reconnaitraient que «la politique étrangère américaine a été en grande partie dédiée à sauver les musulmans ou à essayer de les libérer de la tyrannie.» Il admet que nous avons fait quelques erreurs ici et là (comme Abu Ghraib par exemple), mais le vrai problème, ce sont toutes ces fables anti-américaines que les musulmans se racontent entre eux pour éviter d’assumer leurs propres actions.

J’ai entendu une autre version de l’histoire lors d’une récente conférence sur les relations entre les Etats-Unis et le monde islamique. En plus d’entendre les points de vue de différents pays islamiques, un des participants (un éminent journaliste anglais) s’est exprimé de la sorte: «Si les Etats-Unis veulent améliorer leur image dans le monde islamique, ils devraient commencer par arrêter de tuer des musulmans.»

Je ne pense pas que les choses soient si simples que cela, mais ce commentaire m’a fait réfléchir: combien de musulmans les Etats-Unis ont-ils tué au cours des trente dernières années? Répondre à cette question par un chiffre exact est sûrement impossible, mais cela n’est pas nécessaire, les chiffres approximatifs étant tellement irrationnels.

Voici mon analyse approximative, volontairement basée sur des estimations qui avantagent les Etats-Unis. Plus précisément, j’ai pris les estimations les plus basses des victimes musulmanes, avec des chiffres bien plus fiables pour les morts américains.

Je le répète: j’ai volontairement sélectionné les estimations les plus basses pour les victimes musulmanes. Ces chiffres représentent donc le «meilleur scénario» pour les Américains. Et pourtant, les Américains ont quand même tué presque 30 musulmans pour chaque perte américaine. Le vrai ratio est probablement bien plus élevé, et le plafond raisonnable (basé en grande partie sur une estimation plus élevée des «morts supplémentaires» en Irak dues au régime de sanction et à l’occupation depuis 2003) se situe bien au dessus du million, ce qui équivaut à 100 victimes musulmanes pour chaque perte américaine.

De tels chiffres doivent évidemment être pris avec des pincettes, et plusieurs réserves doivent être considérées. D’abord, les Etats-Unis ne sont pas les seuls responsables pour certaines de ces victimes, notamment dans le cas des «morts supplémentaires» attribuables au régime de sanction de l’ONU contre l’Irak. Saddam Hussein a clairement sa part de responsabilité dans ces «morts supplémentaires» dans la mesure où il aurait pu se soumettre aux résolutions du conseil de sécurité et obtenir ainsi une levée des sanctions, ou utiliser le programme «pétrole contre nourriture» correctement. Il n’empêche, les Etats-Unis (et les autres membres du conseil de sécurité) savaient que le fait de maintenir des sanctions allait causer la mort de dizaines de milliers d’innocents, et nous l’avons quand-même fait.

De la même manière, les Etats-Unis ne sont pas les seuls responsables de la violence sectaire qui a ravagé l’Irak après l’invasion de 2003. Les forces américaines ont tué de nombreux Irakiens, mais les chiites, les kurdes, les sunnites et les infiltrés étrangers ont également appuyé sur des gâchettes et posé des bombes. Il n’en reste pas moins que les Etats-Unis ont envahi un pays qui ne les avait pas attaqué, a démantelé son régime, et n’a pris presque aucune mesure pour éviter le bain de sang pourtant prévisible. Les américains ont allumé la mèche, il est donc impossible de nier leur responsabilité, n’en déplaise aux commentateurs comme Friedman qui ont soutenu avec enthousiasme la première invasion.

Troisièmement, le fait que des personnes sont mortes du fait d’actions américaines ne signifie pas nécessairement que ces décisions étaient mauvaises. Je suis un réaliste, et j’accepte le fait que la politique internationale soit malheureusement un domaine brutal et que des personnes innocentes meurent à cause d’actions qui peuvent être en fait justifiables. Ainsi je ne crois pas qu’expulser l’Irak du Koweit en 1991 ou qu’attaquer les talibans en 2001 étaient des erreurs. Je ne pense pas non plus que nous avons eu tort d’essayer d’attraper Ben Laden, même si des gens sont morts à cause de cette cause, et je soutiendrais des tentatives similaires aujourd’hui, même si cela peut mettre d’autres vies en danger. En d’autres termes, une évaluation complète de la politique américaine nécessiterait comparer ces coûts regrettables aux bénéfices des Etats-Unis et, plus largement, de la communauté internationale.

Et pourtant, si vous voulez vraiment savoir «pourquoi ils nous haïssent», vous ne pouvez ignorer les chiffres présentés ci-dessus. Même si vous prenez ces statistiques avec scepticisme et baissez les chiffres de beaucoup, il n’en reste pas moins que les Etats-Unis ont tué un nombre important d’arabes ou de musulmans individuels au cours des trois dernières décennies. Malgré le fait que nous avions une cause juste et de bonnes intentions dans certains cas (comme lors de la première guerre du golfe), nos actions étaient indéfendables (et même peut-être criminelles) dans d’autres.

Il est également frappant de voir que pratiquement tous les morts musulmans ont été la conséquence directe ou indirecte du gouvernement officiel américain. Au contraire, la plupart des Américains tués par des musulmans ont été victimes de terroristes non-gouvernementaux comme Al-Qaïda ou les insurgés en Irak et en Afghanistan. Les Américains ne doivent pas oublier que les chiffres ci-dessus ne prennent pas en compte les arabes et les musulmans tués par Israël au Liban, à Gaza et en Cisjordanie. Etant donné notre soutien généreux et inconditionnel à la politique israélienne envers le monde arabe en général et les Palestiniens en particulier, les musulmans nous tiennent, à raison, comme partiellement responsables de ces victimes aussi.

Contrairement à ce que pense Friedman, notre vrai problème n’est pas un «narratif» fictionnel que se font les musulmans du rôle des Etats-Unis dans la région; c’est plutôt les actions et les actes bien réels que nous y accomplissons au cours des dernières années. Cela ne justifie en rien le terrorisme anti-américain, et n’absout aucunement d’autres sociétés de leur responsabilité pour leurs propres erreurs ou fautes. Mais la satisfaction de soi étalée par Friedman n’est pas seulement simpliste, elle est dangereuse. Pourquoi? Parce que, en blanchissant notre propre comportement et en se dédouanant de toute mauvaise action, nous empêchons les Américains de comprendre pourquoi ils sont si peu populaires et d’envisager des approches différentes, et peut-être plus efficaces.

L’anti-américanisme peut être imputé dans une certaine mesure à l’idéologie, à une distorsion de l’histoire, ou encore aux tentatives de certains gouvernements de se débarrasser de leurs responsabilités (une pratique à laquelle se livrent tous les gouvernements). Mais c’est aussi le résultat inévitable des politiques que le peuple américain a soutenues dans le passé. Quand vous tuez des dizaines de milliers de personnes dans d’autres pays, et parfois pour aucune raison valable, ne soyez pas étonnés que les habitants de ces pays soient furieux contre ce comportement et aient une volonté de vengeance. Après tout, comment avons-nous réagi après le 11 septembre?

Stephen M. Walt

http://www.slate.fr/story/13895/musulmans-islam-terrorisme-etats-unis-guerre-victimes
Traduit par Grégoire Fleurot


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