DzActiviste.info Publié le lun 15 Avr 2013

ELWATAN-ALHABIB 2013-04-15 21:50:00

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Rôle de l’islam dans la reconfiguration politique du monde et montée de l’islamophobie au Québec 

 

 

 

Mouloud Idir

Mercredi 10 Avril 2013


Une certaine couverture médiatique de l’actualité politique des pays arabo-musulmans est un des éléments qui alimente les perceptions négatives en regard de l’islam et contribue à une islamophobie en augmentation dans les pays occidentaux. Cet article permet une meilleure compréhension des enjeux politiques dans cette région du monde. Il reprend la conférence donnée par l’auteur lors de la Journée d’étude ‘’L’islamophobie au Québec’’ organisée par le Centre justice et foi le 16 mars 2013.



Rôle de l’islam dans la reconfiguration politique du  monde et montée de l’islamophobie au Québec
Une des raisons qui semble contribuer à l’augmentation de l’islamophobie, autant au Québec, qu’en Amérique du Nord et le reste du monde, surtout occidental, est la perception répandue stipulant que l’espace arabo- musulman est en train de devenir une puissance géopolitique conquérante qui serait, par ce fait, en train de mettre en péril la liberté, la démocratie et la paix dans le monde. Le présent texte vise succinctement à apporter quelques éléments de réflexion qui nous aideront à voir que cette vision, non seulement ne reflète pas la réalité, mais qu’elle participe d’un regard qui ne rend pas justice au désir d’émancipation des populations locales.
Pour ce faire, deux points seront abordés:
•          Montrer comment le fondamentalisme islamiste, que l’on considère comme l’illustration de cette montée géopolitique de l’aire arabo-musulmane, contribue à la consolidation d’une globalisation néolibérale contraire aux volontés émancipatrices des populations concernées et au maintien des pays de la sous-région dans une posture de dépendance et de tutelle.
•          Montrer comment les élites des États occidentaux exercent une grande influence militaire et politique sur l’espace géopolitique arabo-musulman. Il me semble que cela est toujours possible dans la mesure où les directions des forces politiques islamistes récemment parvenues au pouvoir cautionnent un maillage géopolitique au service des puissances économiques et militaires occidentales, en dépit de leur discours officiellement anti-occidental.
 
la conclusion expliquera comment la confusion entre islam politique et islam religieux-culturel, qui dans les faits ne coïncide pas, demeure tributaire d’une vision de l’islam comme danger pour la paix et la sécurité internationale.
 
Le fondamentalisme islamiste se conjugue avec le néolibéralisme
 
a)  Une analyse captive d’une logique binaire 
Le regard dominant sur le monde arabo-musulman qui ramène tout à la dualité islam vs laïcité ne permet pas de voir l’ampleur de défis structurels qui devraient nous inviter à penser le progrès social au-delà du seul discours anti-islamiste. L’idée n’est pas ici de minimiser le phénomène du fondamentalisme, mais de dire que là où il est majoritaire politiquement (et non pas toujours nécessairement socialement), l’ordre mondial néolibéral actuel le cautionne plus qu’il ne contribue à l’affaiblir. Mais cette caution donne lieu évidemment à des contradictions fondamentales et à des processus qui ne sont pas toujours maîtrisables. Cela donne lieu notamment à un recul des libertés, mais contribue aussi à contrarier les efforts des forces émancipatrices qui tentent de sortir leur pays d’une posture d’États dominés et inféodés.  
 
Cette caution opère donc par le biais de mécanismes qui empêchent les États de la sous-région de se doter de leviers politiques visant à sortir d’une logique de tutelle. Les discours médiatiques sur ces pays ne permettent pas de rendre compte des multiples défis qui se posent aux mouvements sociaux et aux forces politiques qui œuvrent à ce que l’idée de démocratie se conjugue avec l’émancipation et avec de véritables avancées populaires.

Le regard médiatique demeure ainsi souvent captif d’une logique binaire. Et c’est cela qui contribue à donner l’image d’un islam menaçant alors que même nos élites qui nous invitent à nous en méfier s’en accommodent plus qu’on le croit. Cette méfiance nous conditionne à recevoir une vision qui ne rend pas compte de luttes sociales importantes. L’attention légitime que nous portons à la menace que représente le fondamentalisme islamiste ne nous permet pas de voir que le revers de cette crainte est un soutien apporté aux régimes les plus mafieux. Le cas de la Tunisie, de l’Égypte et de l’Algérie jalonneront ce texte en guise d’exemples. Sur ce dernier pays, la question suivante me semble importante à relever : comment oublier qu’au plus fort des violences meurtrières qui sévirent en Algérie dans les années 1990, et que l’on attribuait aux seuls islamistes, ce sont de nombreux partis politiques se disant pour la laïcité et les droits des femmes qui refusèrent les multiples demandes de commission d’enquête indépendantes[1] pour faire la lumière sur les violences ? Pourquoi des formations politiques si convaincues de la seule responsabilité des islamistes dans les violences meurtrières refusaient-elles une enquête qui aurait confirmé leurs allégations? Le simple fait de poser cette question confinait les personnes à la vindicte et l’anathème : elles étaient accusées d’être des alliées de l’islamisme.

Je sais que ce qui préside à la peur de la menace islamiste est difficile à déconstruire. Cette crainte est légitime et compréhensible. Et on ne manque pas en effet d’exemples pour valider ce point de vue.

Mais, dès lors qu’il s’agit d’un pays musulman ou d’un pays où il y a des forces religieuses relativement importantes, la problématique « intégrisme contre laïcité » prévaut comme grille de lecture explicative. Or, c’est un moyen trop facile de résumer une situation locale qui comporte bien d’autres éléments.

Prenons l’exemple tunisien pour faire ressortir un combat déterminant pour l’avenir de cette société : celui pour la suspension du remboursement de la dette et pour l’audit de cette dette afin d’en déterminer la part odieuse, contractée (entre autres) par le régime mafieux de Ben Ali auprès des institutions multilatérales. Cette dette n’a aucunement profité au peuple et ne doit pas être payée. De plus, qui parle du fait que ces institutions continuent d’endetter la Tunisie en la soumettant à des conditionnalités qui appauvrissent la population, qui livrent le pays aux transnationales et qui sont incompatibles avec le droit du peuple tunisien à disposer librement de lui-même? Qui parle du « Plan Jasmin » qui a été élaboré lors du Sommet du G8 de Deauville en mai 2011 et de ses graves conséquences pour la population? Au lendemain de la chute de Ben Ali, l’administration américaine s’est dépêchée de peser de tout son poids pour installer un haut gradé de la Banque mondiale à la tête de la Banque centrale tunisienne, Mustapha Nabli, qui avec son collègue Moëz Labidi[2], pourfend bien sûr l’idée de l’audit sur la dette. Tout cela doit nous préoccuper au même titre que le débat «laïcité-fondamentalisme».

Tous ces gens qui consolident la régression sociale et qui confine ce pays à la tutelle ne sont pas que des islamistes. De ces combats, qui se situent au-delà du spectre islamiste vs laïcité, nous en entendons point parler. Car en Tunisie, comme ailleurs, nous assistons hélas à des réformes politiques qui tendent à faire voler en éclats ce qui reste des acquis sociaux des indépendances et des projets sécularistes de construction nationale de la période postindépendance.

On ne dit pas assez que la logique de la globalisation néolibérale et les réformes politiques qu’elles induisent au nom d’un certain discours de la bonne gouvernance et de la stabilité institutionnelle tendent à raréfier toutes les conflictualités ou les formes de mobilisation collectives que portent les mouvements qui œuvrent pour que la notion de démocratie soit associée au progrès social et non au simple renouvellement des élites.

Cette logique qui affaiblit les forces sociales et politiques opposées aux conceptions restreintes de la démocratie s’observe aussi en Égypte. Des analystes avertis nous disent que le scénario souhaité vise surtout à affaiblir les mouvements sociaux. Ce qui se dessine objectivement dans ce pays, et que l’ordre mondial cautionne, est un scénario fait d’une majorité ou d’une forte présence d’islamistes au parlement et l’affaiblissement progressif des représentations populaires authentiques, notamment des jeunes, et des nouveaux partis démocratiques et de gauche.

Comme l’a rappelé Samir Amin, en février 2011 le modèle qui semble s’imposer est celui qui pactise avec les frères musulmans pour maintenir des prérogatives importantes à la haute hiérarchie militaire. Pour l’Égypte, ce serait plutôt le modèle pakistanais, où l’armée[3] (financée à 70% par les États-Unis) a le pouvoir en dernier ressort. Elle n’occupera plus la première place visible, les Frères musulmans étant chargés de la gestion politique immédiate.



b) Le rôle des forces politiques fondamentalistes : dépolitiser la société

Rôle de l’islam dans la reconfiguration politique du  monde et montée de l’islamophobie au Québec
La globalisation néolibérale a besoin d’un cadre politique et d’acteurs qui mettent en place une armature institutionnelle nécessaire à la régulation et la reproduction de rapports sociaux qui se fondent dans la logique marchande individuelle : à cet égard, le fondamentalisme islamiste ne peut que surenchérir dans le contexte actuel. Samir Amin a d’ailleurs bien exposé l’absence de portée anti systémique du fondamentalisme islamiste quant au capitalisme et l’absence de réflexion alternative en termes d’économie politique[4]. C’est donc les rapports de production qui pèsent sur les États de la sous-région qui se trouvent éludés.  
 
Dans le cas de la Tunisie, pour les tenants de l’ordre mondial, le plus important semble actuellement consister à faire avaliser une logique qui maintient ce pays dans un système économique mondialisé[5] et financiarisé de type néolibéral. Cela conditionne la suite des événements. L’attelage islamique actuellement mis en place ne permet, ni idéologiquement, ni économiquement de changer ces dispositifs. C’est donc une sorte de gestion de la crise qu’opèrent les mouvements islamistes, par-delà leurs variantes. Et cela l’ordre capitaliste le cautionne, quand il ne s’en fait pas le parrain.
 
Il faut souligner que l’islamisme participe trop souvent d’une logique de dépolitisation dans les sociétés où il hégémonise l’espace social. Car les bases fondamentales des mouvements islamistes tiennent au fait qu’elles permettent une privatisation de la rente, tout en opérant une redistribution d’une infime partie par les bases du religieux caritatif. Il faudrait ici mieux étudier le réseau associatif et ses retombées sociales là ou l’État est vacant. Et cela freine les avancées sociales et démocratiques dans beaucoup de pays.
 
Prenons à présent le cas de l’Égypte. Je suis ici l’analyse très lucide de Samir Amin. Je voudrais suggérer qu’en Égypte, le clan de la contre-révolution travaille avec les Frères musulmans pour faire avorter les aspirations populaires et démocratiques. Mais avec la caution de l’impérialisme. Face à face, on peut observer deux blocs assez clairs.

D’abord, le bloc démocratique et populaire, qui a des relents anti-impérialistes à des degrés divers. Il comporte des jeunes, mais aussi la gauche radicale, non négligeable dans l’Égypte actuelle, et des éléments des classes moyennes démocratiques. Soit au sens plein du terme, soit tendant à une demi-laïcité ou à une certaine laïcité. N’acceptant pas, en tout cas, la perspective d’un régime islamiste. Ce bloc est majoritaire dans l’opinion publique : il a mobilisé jusqu’à douze millions de personnes dans des manifestations quotidiennes pendant deux ou trois semaines.

En face, le bloc au pouvoir aspire à faire avorter le mouvement démocratique, social et anti-impérialiste. Ce bloc possède trois composantes : la direction de l’armée, la direction des Frères musulmans et la bourgeoisie compradore dans son ensemble. C’est le bloc réactionnaire, soutenu par les émirats du Golfe, avec des milliards déversés pour leur propagande politique islamiste. C’est ce bloc qui semble avoir les faveurs de l’impérialisme. Et dans ce cas, l’islamisme fondamentaliste de type Frères musulmans, avec la caution des États occidentaux, joue un rôle qui consiste à contenir la radicalité sociale des mouvements populaires, des syndicats et de la paysannerie. Mais ce n’est pas cette lecture qui est entendue dans les médias.C’est  dans cette logique qu’il faut situer les courants intégristes pour montrer en quoi ils s’insèrent dans un ensemble géopolitique où les enjeux d’alliances entre des blocs au pouvoir sont plus complexes qu’on nous le donne à voir. Et dans ces enjeux, les élites politiques occidentales pensent d’abord à leurs intérêts, bien avant la sécularisation, la laïcité ou l’amélioration des droits des femmes et des conditions de vie de toute la population.



L’islamisme contribue au maintien d’un ordre géopolitique au service des élites occidentales

Rôle de l’islam dans la reconfiguration politique du  monde et montée de l’islamophobie au Québec

J’ai tendance à croire que contrairement à ce que le discours médiatique laisse entendre depuis le 11 septembre 2001, les directions des partis islamistes contribuent à la consolidation d’un ordre de domination et à un maillage géopolitique au service des intérêts des élites des puissances occidentales. Elles sont donc loin de d’œuvrer objectivement à infléchir cet ordre de domination auquel elles participent pleinement.

Le Moyen-Orient et le Maghreb font partie d’une zone géopolitique actuellement très importante. D’un point de vue géostratégique, le monde arabo-musulman recèle tous les instruments pouvant le conduire à un rôle plus important sur la scène mondiale, un rôle qu’il a connu des siècles durant : une homogénéité culturelle, un dynamisme mercantile, des ressources énergétiques. Et pourtant, l’ensemble des États qui le constituent – du Maroc au Golfe arabe – demeure encore inféodé à l’ordre mondial et au maillage militaire de l’axe OTAN-OCDE[6].
 
Prenons la question sous l’angle de la navigation maritime, un élément d’analyse important sur le plan géostratégique : 3 des 5 grandes voies de navigation mondiale se situent à la périphérie du monde arabo-musulman :
 
1-        le détroit de Gibraltar, qui assure la jonction entre l’Atlantique et la Méditerranée, est sous l’emprise anglo-espagnole. Le Maroc ne pèse pas sur ce plan;
 
2-        le Canal de Suez, qui assure la jonction Méditerranée-Mer Rouge et Océan Indien, depuis sa nationalisation par l’Égypte en 1956, a vu proliférer à sa périphérie les bases navales britanniques et de l’OTAN situées non loin de l’Égypte, à Chypre. 

3-        et enfin, la jonction entre la Mer rouge et l’Océan indien, par la corne de l’Afrique, est surveillée à partir des bases navales de Manama (Bahreïn), point d’ancrage de la Ve flotte américaine dans cette région pétrolifère à partir d’Israël, le partenaire stratégique des États-Unis dans la zone. Les bases-relais de Diégo Garcia (Océan indien) et de Doha (Qatar) servent aussi, on y trouve le poste de commandement opérationnel du QAOC, le Centre d’opération aérienne qui gère les bombardements aériens sur l’Irak et l’Afghanistan ainsi que l’Africom, le commandement central de l’OTAN dont la compétence s’étend, depuis l’expédition libyenne de l’OTAN, sur l’axe qui va de l’Afghanistan au Maroc.
 
Ce qu’il faut dire ici, c’est que malgré une rhétorique anti-occidentale destinée aux populations locales, les directions des partis islamistes cautionnent une large partie du quadrillage géostratégique et militaire qui confine les États arabo-musulmans dans une posture d’États clients des puissances de l’OTAN, en autant que ce soient elles qui dominent politiquement dans ces pays.

La plupart des frères musulmans sont depuis longtemps dans une logique de normalisation avec les États-Unis et leur voisin israélien. Ils ne remettent pas en cause les traités de paix avec Israël, ils développent une position ambiguë et floue sur la défense du peuple palestinien, ils ne sont pas présents dans les forums internationaux qui remettent en cause la nature des institutions internationales, ils confortent la position régionale des monarchies féodales du Golfe, qui tout en ressassant des querelles de l’ère médiévale sur les successions de l’islam politique et les ruptures chiites-sunnites, opèrent comme argentiers finançant des groupes djihadistes qui se déploient explicitement comme sous-traitants des puissances de l’OTAN.
 
L’émancipation, au-delà de l’islamisme et du démocratisme formel

Devant ce constat, il est important de regarder et évaluer les mouvements politiques et sociaux émancipateurs dans le monde arabo-musulman en tant que réalités plurielles. Elles sont d’abord enracinées dans le vécu concret des gens, et moins comme des équivalents idéologiques des catégories politiques occidentales. Nous découvrirons alors une richesse et une complexité inouïes.
 
Ce n’est donc pas de ces peuples et sociétés en insurrection qu’il faut se méfier, mais de la réduction de ces révoltes à une adhésion béate à la seule mouvance islamiste ou aux valeurs modernes occidentales. En effet, tout réductionnisme risque d’alimenter un regard islamophobe, parce qu’il ne voit dans ce désir de justice que la seule volonté de moralisation de la vie sociale. Il me semble important de dire que l’émancipation peut prendre des formes singulières et ce cheminement doit nous inviter à nous ouvrir sur l’inédit.
 
Ce qui est observé, c’est l’émergence sur la scène sociale et politique d’acteurs sociaux qui n’avaient jusque-là pas vocation à s’exprimer sur les choses de la cité. Nous assistons à l’irruption du peuple dans l’arène politique dans des sociétés où le politique a été depuis longtemps une affaire de rapports de force bruts.
 
Ces révoltes montrent ce dont le peuple est capable au-delà des seules échéances électorales. Nous sommes témoins d’une appropriation des espaces publics et des formes de mobilisations inédites. C’est donc le politique qui se libère et s’autonomise dans des sociétés où nous avons tendance à penser que c’est face au seul pôle religieux qu’il faut s’affranchir. Autonomie du politique face au religieux, mais aussi et surtout face au militaire, au policier, à l’arbitraire de l’injustice.
 
C’est à ce prix que l’on pourra infléchir les regards islamophobes et que l’on jettera les bases d’une solidarité qui nous est impérieuse avec des sociétés où les élites locales (pas nécessairement islamistes) ne pensent généralement qu’en termes d’ajustement et d’alignement dans la course en faveur d’une modernité qui asservit. Ces élites sont, dans l’ensemble, fascinées par le modèle productiviste et consumériste et soucieuses de rassurer et de séduire les grandes puissances. C’est de cela que les peuples de cette partie du monde en pris conscience, même si les réponses politiques esquissées à ces défis demeurent fragiles et contrariées. Il faut aussi être plus vigilant face aux agissements qui tentent géopolitiquement d’instrumentaliser à d’autres fins les revendications citoyennes s’épanchant par des canaux religieux.
 
Conclusion

Ce n’est pas à une volonté d’islamisation du monde à laquelle on assiste dans le monde arabo-musulman, mais à une aspiration de peuples à prendre leur destin en main.
En effet, l’islamisme, malgré l’appui d’une partie non-négligeable des masses populaires et des déshéritées, n’est porteur ni d’une alternative au néolibéralisme rampant, ni à l’ordre géopolitique qui pèse sur ces pays. C’est aussi cela qu’il faut contribuer à faire mieux comprendre. Cela aiderait à situer la duplicité de nos élites avec un phénomène qu’elles n’ont pas toujours contribué à affaiblir. Il faut aussi être capable d’ajouter que tous les gens qui votent pour des partis islamistes ne sont pas nécessairement antidémocrates.

Car on ne peut pas objectivement prétendre vouloir affaiblir les courants fondamentalistes si l’on ne mène pas parallèlement une lutte aux réalités structurelles qui empêchent ces sociétés d’avoir les leviers politiques nécessaires pour répondre aux aspirations des couches les plus défavorisées.
 
Dans cet ordre d’idées, il me semble simpliste de croire à une montée du monde arabo-musulman comme puissance géopolitique dans le monde contemporain. En effet, tel que j’ai essayé de vous le montrer, cet espace géopolitique demeure sous contrôle des puissances de l’axe OTAN-OCDE avec la connivence des pouvoirs politico-militaires dans cette zone.

Paradoxalement, il faut aussi ajouter que les tendances politiques qui tentent de s’approprier le registre des discours sur la démocratie et la laïcité ont aussi souvent été des catégories sociales privilégiées qui ont fait le choix de modèles de modernisation autoritaire en cautionnant les régimes les plus sanguinaires. Ces discours sont souvent un écran de fumée de groupes sociaux complètement excentrés et coupés de la population, et qui cachent des positions de pouvoir.

En définitive, pour faire face aux justifications géopolitiques de l’islamophobie, nous devons donc mener à terme une triple tâche :

  • Mettre en évidence la compatibilité économique et géopolitique entre le néolibéralisme et le fondamentalisme;
  • Montrer comment les puissances occidentales consolident un maillage géopolitique par le biais de la cooptation des élites politico-militaires de la plupart d’États arabo-musulmans;
  • Contribuer à la connaissance des mouvements émancipateurs de ces pays en tenant compte des réalités locales. Il s’agit ici de dire qu’il est impossible d’enjamber des contextes sociaux historiques et politiques complexes au nom d’arguments abstraits, qu’ils soient théologiques ou rationalistes

Article paru sur Centre justice et foi


Mouloud Idir est coordonnateur du secteur Vivre ensemble du Centre justice et foi

[1]Voir à cet égard, un appel pour une telle commission d’enquête sous l’égide de l’ONU que l’auteur de ce texte a relayé au Québec en 2001 :http://www.algeria-watch.org/farticle/sale_guerre/petitioncanada.htm
 Voir aussi l’appel pour la même enquête de la journaliste et militante féministe algérienne Salima Ghezali, lors de la remise par le parlement européen du Prix Sakharov pour son implication dans la défense des droits de l’homme en Algérie : http://www.monde-diplomatique.fr/1998/02/GHEZALI/10024
[2] Pour en savoir plus :  http://cadtm.org/Lorsqu-une-certaine-science-flirte
[3] Les travaux de l’économiste Éric Gobe sont ici importants à connaître.
[4] Voir : « Y a-t-il une économie politique du fondamentalisme islamique » ? dans Samir Amin, La déconnexion : pour sortir du système mondial, Paris, La Découverte, 1986. 
[5] Notamment les dispositions de l’Accord d’association que la Tunisie a conclu avec l’Union européenne. Cet accord permet à de nombreuses entreprises européennes de sous-traiter leurs services en Tunisie dans différents secteurs. Les travaux de Béatrice Hibou et Sadri Khiari sont très élaborés sur ces enjeux.
[6] 21 des 34 pays de l’OCDE sont membres de l’OTAN. Selon l’institut suédois SIPRI, les pays de l’OTAN ont consacré plus de 1 billion de $ (1 000 milliards) aux dépenses militaires en 2011. Avec des alliés comme l’Arabie saoudite (42 milliards), l’Australie (20 milliards) et Israël (13 milliards), cela représente plus des deux tiers du total mondial de dépenses militaires de 1,6 billion. Pour comparaison, la Chine y consacrait 120 milliards, la Russie 58 milliards, l’Inde 41 milliards, le Brésil 30 milliards – l’Iran 7 milliards et la Syrie 2,2 milliards !


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