DzActiviste.info Publié le mer 5 Juin 2013

ELWATAN-ALHABIB 2013-06-05 22:38:00

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Bouteflika et la piètre mémoire de Hollande

 

 

Mohamed Benchicou

Nous pensions qu’être roi de ses humeurs était le privilège des seuls grands animaux. Le président français vient de nous rappeler que c’est aussi celui des puissants de ce monde.

En vertu de quoi, François Hollande, l’autre soir devant les caméras de France 24, décida d’un péremptoire distinguo entre deux créatures du despotisme arabe parmi ceux qui ont institué le pouvoir à vie après avoir violé la Constitution de leur pays, le président syrien Bachar Al Assad et le président algérien Abdelaziz Bouteflika. Le premier, labélisé dictateur, devrait quitter son pays, nous dit le chef de l’Etat français, alors que le second, répertorié fréquentable, doit regagner le sien.
Il y a, décidément, une science de l’homologation en politique qui échappera toujours aux esprits communs que nous sommes. Tout le monde croyait jusqu’ici que Bachar Al Assad et Abdelaziz Bouteflika étaient les deux derniers survivants de cette famille d’autocrates arabes cyniques et pittoresques, après la disparition de l’Irakien Saddam, du Tunisien Ben Ali, du Libyen Kadhafi ou de l’Egyptien Moubarak… On avait compté sans les grâces particulières qui sont du pouvoir des seuls grands de ce monde. On n’avait pas pensé qu’il suffisait de donner, officiellement, l’onction à l’un d’eux, en l’occurrence Bouteflika, d’appliquer l’huile sainte des puissants sur son épiderme d’autocrate endurci pour qu’aussitôt il soit béni et que lui soit conférée une nouvelle innocence.
Hé, à bien y regarder, Bouteflika a quand même violé la Constitution avec moins de bouffonnerie que Hafez Al Assad, obligé, lui, d’adapter le texte syrien, qui fixait au Président un âge minimum de 40 ans, à… l’âge de son fils Bachar qui n’avait que 34 ans. Bien sûr, l’opération de l’onction est un peu embarrassante et il faut la faire à toute allure. Mais quoi, la politique est une chose, la politique-business en est une autre ! Quant à la morale, ce sera pour plus tard. Du reste, ce n’est pas l’affaire des puissants de ce monde. Il y a, pour cela, des moines et des imams.
Le rôle des hommes politiques est de « mentir vrai », selon le bon usage de cette science de l’artifice, qui consiste à savoir oublier ce qu’il y a de condamnable chez l’autocrate qu’on veut bénir pour ne se rappeler que les bons côtés de la comédie du pouvoir. On répètera ainsi, et à l’envi, qu’au pays de Bouteflika, on organise, sous la haute supervision des généraux, des élections à satiété et on oubliera qu’elles n’assurent aucune alternance et qu’elles ne font que légitimer le pouvoir en place. On écrira que Bouteflika lui-même « sollicite » du « peuple » le renouvellement périodique de son mandat perpétuel et se fait « élire » régulièrement ; on oubliera qu’en se faisant réélire pour un troisième mandat – après avoir trituré la Constitution de 1996 – avec un score de 90,24%, le chef de l’Etat algérien avait surclassé Mugabe dans le Top 10 des dictateurs les mieux élus dans le monde, se classant brillamment en troisième position dans ce palmarès prestigieux, devant des despotes chevronnés comme Robert Mugabe du Zimbabwe (85,5%), Omar Hassan El Béchir du Soudan (86,5%), Gurbanguly Berdimuhamedow du Turkménistan (89,23%), Islom Karimov d’Ouzbékistan (88,1%) et même Zine El Abidine Ben Ali, Tunisie : 89,62% !
La démocratie occidentale fera avec. Après tout, Bouteflika a fait mieux que Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, l’inamovible maître de la Guinée équatoriale, qui s’était donné 97,1% des suffrages, et que Noursoultan Nazarbaïev, le seigneur du Kazakhstan, crédité de 91% des voix ! Pourquoi le taire ?
Non, Bouteflika n’a, finalement, rien d’un Assad.
Et comme s’il craignait de ne pas en dire assez, François Hollande livre une information de première main : « Il y a une solidité des institutions algériennes. » On ignore s’il fait allusion à l’Assemblée croupion, à la justice aux ordres, au Conseil des ministres qui ne se réunit plus, au deux partis-Etat engagés dans une lutte de clans et qui se retrouvent sans direction. Mais l’essentiel, n’est-ce pas, et on ne le répétera jamais assez, est de savoir oublier ce qu’il y a de condamnable chez l’autocrate qu’on veut bénir pour ne se rappeler que les bons côtés de la comédie du pouvoir.
Tant pis pour les Algériens confrontés à l’abolition de toutes les libertés, au règne de la corruption et de la répression. Ils auront tout le temps d’oublier Bouteflika, Chakib Khelil, leurs malheurs et leurs illusions. Question de temps et de posture.
En mars 2005, alors que j’étais en prison sur ordre de Bouteflika, trois cents noms de la politique et de la culture signèrent un appel pour ma libération, un texte aux accents très embarrassants et assez malvenus pour Bouteflika. Parmi les signataires, des écrivains et des intellectuels, tels Jorge Semprun, Bernard-Henri Lévy, Gilles Perrault, Régis Debray ou Isabelle Autissier, les historiens Etienne Balibar, Pierre Vidal-Naquet, Benjamin Stora, Mohamed Harbi, Mikis Theodorakis, Jean Ferrat, Bertrand Tavernier et Costa-Gavras, Juliette Binoche, Arielle Dombasle, Bruno Solo ou Denis Poladyles, mais aussi des hommes politiques comme Jack Lang, Jacques Attali, Marie-Georges Buffet, José Bové et… François Hollande, alors premier secrétaire du Parti socialiste français.
Mais, comme dirait la pub, ça c’était avant.
Aujourd’hui, il faut savoir, sinon oublier, du moins ne pas tout se rappeler.


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