DzActiviste.info Publié le mer 16 Avr 2014

ELWATAN-ALHABIB 2014-04-16 08:45:00

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Comment l’Algérie prépare sa future banqueroute 

 

 

 

La rente pétrolière a produit l’illusion d’un décollage. Mais les experts s’inquiètent : tous les voyants de l’économie sont au rouge.

Le pays, dans l'impossibilité d'augmenter sa production d'hydrocarbures, n'a pas préparé l'après-pétrole.
Le pays, dans l’impossibilité d’augmenter sa production d’hydrocarbures, n’a pas préparé l’après-pétrole.© Jean-Paul Garcin / AFP

Par (correspondant à Alger) et

Les Algériens ne se portent pas très bien, râlent beaucoup, en cela ils ressemblent énormément aux Français, mais les chiffres obligent à regarder le pays d’un autre oeil. « L’Algérie a réalisé plus d’infrastructures, en 10 ans, entre 2003 et 2013, qu’en 40 ans, entre 1962 et 2002. » Et il ne s’agit pas là d’un slogan de la campagne électorale en cours, mais d’une enquête publiée en novembre 2013 par l’Office national de la statistique sur le niveau de vie des ménages. Elle est venue confirmer ce que les nouveaux paysages urbains laissaient deviner : logements, barrages, usines de dessalement d’eau de mer, routes, autoroutes, générateurs électriques, métro, tramways, équipements publics divers… l’Algérie est devenue un immense chantier.
« Les Algériens vivent mieux qu’il y a quinze ans, leurs dépenses ont été multipliées par 2,9 de 2000 à 2011 », souligne l’enquête. Plusieurs raisons expliquent cette amélioration du niveau de vie. La première, la diminution du chômage, qui a reculé globalement de près de 20 points en onze ans pour passer officiellement sous la barre des 10 %, mais 21 % des jeunes sont au chômage. La deuxième est l’accroissement de l’urbanisation : 69 % des Algériens vivaient en ville en 2013 contre 58 % en 2000. Troisième raison : la réduction des inégalités sociales en une décennie grâce à la hausse des salaires de la fonction publique et des transferts sociaux (28 % du PIB en 2012), selon l’enquête. Concrètement, le PNB par tête est passé de 2 500 euros en 1999 à 5 600 dollars l’an dernier.

Un cadeau du pétrole

Cette amélioration du niveau de vie de l’Algérien moyen est visible dans les rues : en 2012, les Algériens ont acheté 443 000 voitures neuves, plus que les Polonais et les Portugais réunis. Le bas de laine de la classe moyenne supérieure a grossi. En février dernier, le Touring Club d’Algérie, un tour-opérateur qui relève de l’État, a acheté 2 500 séjours au Brésil pour la Coupe du monde de football où « les Verts » (l’équipe algérienne des Fennecs) sont qualifiés. À 4 000 euros le forfait le moins cher, TCA redoutait de ne pas les écouler. Ils ont été vendus en dix jours.
« Le rebond de la natalité en 2013, avec + 7,5 % de nouvelles naissances par rapport à 2012, est très probablement une autre conséquence du mieux vivre, mais aussi de l’accès plus facile au logement. Résultat : l’âge moyen du mariage des jeunes femmes est de nouveau inférieur à 30 ans », explique le sociologue Said Derrache.
On comprend qu’Abdelmalek Sellal, ancien Premier ministre et actuel directeur de campagne d’Abdelaziz Bouteflika, insiste, dans tous ses meetings, sur les « réalisations économiques » du président candidat. Il oublie de préciser que cette performance algérienne est due avant tout à la manne pétrolière et à la hausse du prix du brut depuis près de dix ans. Le pays a engrangé 550 milliards de dollars tirés de l’exploitation pétrolière et gazière ces quinze dernières années. Les hydrocarbures assurent 98 % des recettes d’exportation, un tiers du PIB et les deux tiers des recettes budgétaires de l’État.

Production en baisse

Mais les Algériens perçoivent confusément que derrière le tableau idyllique « de la décennie du grand rattrapage » se cache un arrière-plan plus précaire. Le miracle énergétique ne sera pas éternel. Lors de son récent passage à Alger, les 2 et 3 avril, John Kerry, le secrétaire d’État américain, aurait souhaité que les responsables algériens lui promettent de pallier une éventuelle baisse des livraisons de gaz russe en Europe dans les mois prochains. « Pas un de ses interlocuteurs algériens n’a pu lui faire cette promesse devant une caméra », raconte un ancien responsable de la Sonatrach, la compagnie pétrolière du pays.
Et pour cause : la production des principaux gisements gaziers et pétroliers du Sahara a commencé à diminuer depuis cinq ou six ans. Le volume d’hydrocarbures produits en 2012 est de 10 % inférieur à celui de 2008. Si le prix du brut pétrole reste élevé, les quantités exportées sont plus faibles. « Cela explique que le pays n’arrive pas, depuis cinq ans, à enchaîner des taux de croissance supérieurs à une moyenne de 3 % », explique l’ancien responsable de la Sonatrach. Concrètement, l’Algérie a exporté moins de 47 milliards de mètres cubes de gaz naturel en 2013 alors qu’elle aurait dû écouler 65 milliards de mètres cubes selon son programme d’exportation. Le ministre de l’Énergie et des Mines, Youcef Yousfi, tente d’attirer les « majors » pour de nouvelles explorations dans le Grand Sud peu exploré depuis dix ans. Alger compte aussi sur des réserves de gaz de schiste qui seraient les troisièmes au monde. « Une coûteuse chimère », estiment des spécialistes.
Le temps est compté face à l’effet ciseaux qui menace. « D’un côté, une consommation domestique d’énergie électrique, et donc de gaz naturel, qui croît de 9 % par an ; de l’autre, une production de gaz qui, au mieux, ne peut que se maintenir à l’horizon 2030. À cette échéance, pour générer les 42 000 mégawatts de gaz dont le pays aura besoin, il faudra mobiliser tout le gaz extrait en Algérie. Et il n’est pas certain que cela suffise », déclare Tewfik Hasni, consultant énergétique et père de la première centrale hybride « gaz-solaire » du pays.

Addictions en série

Avec une rente énergétique en diminution, comment l’Algérie va-t-elle payer des importations qui sont devenues monstrueuses ? Elles ont atteint 60 milliards de dollars en 2013 ! Les excédents commerciaux ont disparu depuis longtemps. Les 190 milliards de dollars de réserve de change placés sur les places financières occidentales – autre nouveauté à mettre à l’actif d’Abdelaziz Bouteflika – ont donné durant la campagne électorale l’illusion que le pays a encore de la marge pour infléchir sa politique économique. Un think tank informel, Nabni, a expliqué l’année dernière qu’il était déjà presque trop tard. Son étude prospective sur l' »Algérie 2020″ prévoit « un retournement » des finances publiques aux alentours de 2016. En clair, l’Algérie risque de se retrouver dans le rouge. Comme dans les années 90. Le FMI estime que l’Algérie devra commencer à réemprunter à partir de 2024. C’est demain.
Il serait donc urgent que l’Algérie prépare l’après-pétrole et gaz. Or, ce n’est pas à l’ordre du jour, sauf en paroles. Concrètement, l’économie, « sur-administrée », reste globalement paralysée. « C’est le plus inquiétant. Le pays n’est pas gouverné comme il le faudrait pour sortir de l’intoxication à la rente énergétique« , explique drôlement Abdelkrim Boudra, le porte-parole de Nabni. En fait, il ne lui manque pas seulement la « qualité dans la gouvernance », comme le note le responsable de Nabni, mais les longues années de dépense publique à haute dose ont provoqué des addictions en série. La plus répandue est la corruption. Elle mine l’édifice.
Ainsi, l’ancien ministre de l’Énergie et des Mines, Chakib Khelil, est en fuite aux États-Unis. Des charges pèsent sur lui dans la passation de nombreux contrats de la Sonatrach entre 2004 et 2009. L’autoroute est-ouest a coûté presque un milliard de dollars en commissions distribuées par la compagnie chinoise CITIC. L’intermédiaire aurait été Pierre Falcone, a révélé l’ordonnance de renvoi du juge d’instruction. C’est un scandale d’État, mais sans procès. Que ce soit dans le domaine de l’énergie ou dans celui des grands travaux, les pistes mènent au plus près de l’entourage présidentiel.

Méfiance

Abdelmalek Sellal, l’ancien Premier ministre, avait commencé à parler de diversification de l’économie pour la soustraire à la seule puissance des hydrocarbures. Mais l’outil industriel, qui représente 5 % du PIB en 2013, part de très bas. Et surtout, la défiance à l’égard des investisseurs étrangers depuis 2009 et l’obligation qu’ils ont de ne pas prendre plus de 49 % du capital (le candidat Ali Benflis a promis de changer cette loi) retardent la modernisation de l’industrie. Total vient de renoncer à un méga-projet pétrochimique en partenariat avec la Sonatrach après cinq années de négociation. Renault a consenti un investissement minimum pour produire 50 000 voitures à bas prix par an à Oran, lorsqu’il en produit cinq fois plus à Tanger, au Maroc.
« Hors pétrole et gaz, l’Algérie a perdu toute compétitivité », explique Tewfik Hasni, partisan d’un plan Marshall pour l’électricité solaire exportable. En pourparlers pour rejoindre l’Organisation mondiale du commerce (OMC), probablement en 2015, Alger a demandé un délai de trois ans supplémentaires pour démanteler complètement les barrières tarifaires. Elles ne le seront qu’en 2020. « Après quinze années de gestion par Abdelaziz Bouteflika, le pays est certes reconstruit, mais il reste sans réponse face au déferlement, chez lui, du dynamisme et de l’ingéniosité du reste du monde. Si rien ne change, il est programmé pour une nouvelle banqueroute », conclut Abdelkrim Boudra.


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