DzActiviste.info Publié le mar 6 Mai 2014

ELWATAN-ALHABIB 2014-05-06 07:06:00

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Pensées sur le sachet bleu et la poubelle ouverte 
 
 
 
 

par Kamel Daoud

Un vieux classique de la «honte de soi et des siens» : le pays est sale. L’Algérie est sale. On le voit dans les villes, les villages, les rues, les nouvelles cités et le long de la nationale une, d’Alger à Tamanrasset. On s’en souvient aussi, quand on circule entre Genève et Lausanne. Le beau pays, le sien, salit jusqu’à ressembler à une poubelle ouverte dans un paysage de rêve songeur au bord de la Méditerranée. Pourquoi les Algériens se soucient-ils si peu de l’environnement, l’hygiène, les déchets et la propreté des lieux ? Les livres répondent : à cause de la surconsommation de la dernière décennie et du rapport de l’Algérien à son espace. Lien mort, malade ou rageur. Un Algérien vit en se repliant chaque nuit vers son toit et subit l’espace comme une agression qu’il agresse à son tour. Le pays n’est pas à lui, il le salit. Il baisse la vitre et jette sa poubelle par la voiture, aux yeux de tous, car ce n’est pas sa terre. Car il ne reconnaît pas l’endroit comme propriété commune, mais comme zone de transit. Le pays est une terre de passage. L’Algérie est un terrain vague. Je salis ce qui ne m’appartient pas. Le pays portera les traces de ma vengeance et de ma colère de dépossédé. Mais aussi parce que le pays est une fiction : on est de passage. Dieu punit le buveur d’alcool par le pollueur avec ses bouteilles en plastique vides jetées partout. On vivra mieux au Paradis. Ce n’est qu’une salle d’attente, cette terre avec son drapeau. Un endroit où on prépare ses bagages entre la mère et la mort en cherchant où faire ses ablutions.

Le souci de l’environnement est intimement lié à la conscience filiale : quel pays va-t-on laisser aux descendants ? Il a rapport avec la conviction du propriétaire. Il signifie que l’on se soucie de sa trace et de sa présence au monde. Que l’on vise à construire ici, même si l’on meurt et non pas dans l’au-delà alors qu’on n’y est pas encore. Le geste vert s’apprend à l’école, auprès des parents et sangs et dans les institutions. Quand on pense que ce pays est provisoire, qu’il ne s’agit pas de lui faire confiance, qu’il vaut mieux faire fuir son argent ailleurs et que cela ne sert à rien d’y être et d’y vivre, on y vide du coup ses poubelles du haut des fenêtres. La saleté des Algériens, même si le propos est violement, est lié au lien mort entre leur présence au monde et leur sentiment de dépossession. Entre l’école et l’idée. Entre la sensation de brièveté et le fantasme de l’éternité. Il est aussi lié à l’anonymisation qu’assure le dogme collectif et à la négation de la citoyenneté et donc de la responsabilité individuelle de chacun. On salit un lieu provisoire, on tag le terrain vague, on agresse ce qui nous agresse, on se venge sur la dépossession. La saleté de l’espace est la projection de la pollution dans les idées. On ne fabrique que le monde que l’on a dans sa tête et on ne dessine le monde que selon l’âme qui nous reste. L’âme de l’Algérien est un sachet bleu. L’Algérie est sale. On peut le nier, le refuser ou l’ignorer mais c’est la triste vérité que l’on redécouvre par le voyage ou par les yeux des voyageurs qui viennent chez vous. C’est l’aveu le plus triste de nos âmes mortes. Le souci de l’environnement et de l’écologie est lié à la conscience que l’on a de sa présence au monde.


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