DzActiviste.info Publié le jeu 22 Mai 2014

ELWATAN-ALHABIB 2014-05-22 07:08:00

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Oui, il faut changer le peuple ! 
 
 
 
 
 
par Kamel Daoud 

C’est ce que pense le chroniqueur : il faut changer le peuple avant de changer le régime. Cela heurte, apparemment, l’angélisme ambiant qui place le peuple sur un piédestal tout en refusant de lui serrer la main ou en l’insultant quand il grille le feu rouge et jette ses ordures par les balcons d’immeubles. Le «peuple» est victime, enseigne le manuel de l’opposition en vrac. Le «peuple» est spolié, digne, héroïque et glorieux. Oui, parfois, pas souvent. Un peuple, pense le chroniqueur, n’existe pas toujours. De temps à autre. Temps de volonté suivi d’époques d’affaissement. La grande conclusion du chroniqueur après ces dernières présidentielles semble avoir choqué et heurté des romantismes généreux mais naïfs. On lui a rappelé la profession de foi de l’Opposant Typique, on a parlé de mépris et de choix de lâcheté, on a évoqué avec romantisme ce peuple trahi par ses élites. Autant de vieux clichés fatigants, qui jamais n’ont apporté démocratie et bonheur, n’ont jamais dérangé le régime qui sait les ignorer et qui jamais ne changeront le pays ni le mèneront vers la lucidité et la responsabilité.

La liberté de critiquer et de penser et de se révolter, on vous l’accorde quand vous parlez de régime et des Bouteflika (s), mais pas quand vous tournez votre droit d’exigence vers votre personne, les vôtres et les gens autour de vous. Là, limite. La dictature de la bienséance interdit que l’on dise que les Algériens sont responsables de leur sort, de leur saleté, de leur environnement dégradé, de leurs actes d’incivisme et d’intolérance. Là, non. L’ancienne tradition de gauche et le populisme émotionnel interdisent que l’on parle des Algériens et de leur responsabilité individuelle. La règle est de parler de ces abstractions commodes que sont le régime et le peuple. L’un voleur, l’autre victime tendre et malheureuse, portrait de la veuve, qu’il s’agit de défendre. Et l’église du romantisme opposant en Algérie est sans appel : si vous critiquez les gens, vous êtes pour le régime, la France, la trahison ou le sang bleu. Absoudre les gens de leur responsabilité individuelle semble être un confort que l’on défend âprement. Et critiquer le régime abstrait, comme s’il est né sur la lune, est un exercice audacieux. Misères et myopie des temps modernes.

Pour le chroniqueur, si le régime tient jusqu’à aujourd’hui, gagne des élections par procuration, c’est parce qu’il est voté, élu et soutenu malgré les fraudes. C’est parce que les gens, beaucoup, s’accommodent non seulement de l’argent qu’il donne, mais du confort qu’il apporte. Beaucoup, trop, d’Algériens pensent que le régime est nécessaire, qu’il a raison, qu’il est l’ordre. Beaucoup trouvent leur bonheur dans la soumission, dans la dévoration et dans la corruption. Rares ceux qui pensent aux générations de demain ou à l’intérêt collectif. C’est cette équation qu’il faut changer, cette responsabilité qu’il faut assumer et démontrer. Continuer à parler de peuple victime et d’intellectuel traître est une facilité désormais agaçante. Ce qu’il faut changer, c’est ce peuple, ces gens. Expliquer qu’est-ce qu’une démission et qu’est-ce qu’une constitution. Démontrer que créer de l’emploi est mieux que de multiplier les mosquées. Que travailler est un devoir. Que l’effort est une gloire. Que le civisme n’est pas une naïveté. Ce que je peux changer, je le vois autour de moi et pas seulement dans le portrait de Bouteflika et sans frères et leurs serviteurs. Ce régime ne tient debout, même assis, que parce que les gens autour de chacun ne sont pas conscients, sont démissionnaires ou sont égoïstes.

Faire tomber un régime ? Oui. Mais je préfère élever un peuple, si je le peux, vers ses idéaux. Lui proposer mes mots et ma voix et mon témoignage, pas ma complicité obséquieuse.

Fatigué donc que l’on me parle de peuple. Moi, je ne vois que des Algériens. Enfants du régime et ses géniteurs. Oui ! D’ailleurs, un régime n’est que le produit dérivé d’un peuple. Quand un peuple est assis, son Président peut être roi même en chaise roulante.

L’issue est dans la responsabilité et la lucidité. Il faut d’abord l’humilité de s’avouer vaincu et de s’interroger pourquoi et de regarder ce qu’il y a autour de soi et pas seulement autour de sa tête.


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ELWATAN-ALHABIB 2014-05-22 07:08:00

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Oui, il faut changer le peuple ! 
 
 
 
 
 
par Kamel Daoud 

C’est ce que pense le chroniqueur : il faut changer le peuple avant de changer le régime. Cela heurte, apparemment, l’angélisme ambiant qui place le peuple sur un piédestal tout en refusant de lui serrer la main ou en l’insultant quand il grille le feu rouge et jette ses ordures par les balcons d’immeubles. Le «peuple» est victime, enseigne le manuel de l’opposition en vrac. Le «peuple» est spolié, digne, héroïque et glorieux. Oui, parfois, pas souvent. Un peuple, pense le chroniqueur, n’existe pas toujours. De temps à autre. Temps de volonté suivi d’époques d’affaissement. La grande conclusion du chroniqueur après ces dernières présidentielles semble avoir choqué et heurté des romantismes généreux mais naïfs. On lui a rappelé la profession de foi de l’Opposant Typique, on a parlé de mépris et de choix de lâcheté, on a évoqué avec romantisme ce peuple trahi par ses élites. Autant de vieux clichés fatigants, qui jamais n’ont apporté démocratie et bonheur, n’ont jamais dérangé le régime qui sait les ignorer et qui jamais ne changeront le pays ni le mèneront vers la lucidité et la responsabilité.

La liberté de critiquer et de penser et de se révolter, on vous l’accorde quand vous parlez de régime et des Bouteflika (s), mais pas quand vous tournez votre droit d’exigence vers votre personne, les vôtres et les gens autour de vous. Là, limite. La dictature de la bienséance interdit que l’on dise que les Algériens sont responsables de leur sort, de leur saleté, de leur environnement dégradé, de leurs actes d’incivisme et d’intolérance. Là, non. L’ancienne tradition de gauche et le populisme émotionnel interdisent que l’on parle des Algériens et de leur responsabilité individuelle. La règle est de parler de ces abstractions commodes que sont le régime et le peuple. L’un voleur, l’autre victime tendre et malheureuse, portrait de la veuve, qu’il s’agit de défendre. Et l’église du romantisme opposant en Algérie est sans appel : si vous critiquez les gens, vous êtes pour le régime, la France, la trahison ou le sang bleu. Absoudre les gens de leur responsabilité individuelle semble être un confort que l’on défend âprement. Et critiquer le régime abstrait, comme s’il est né sur la lune, est un exercice audacieux. Misères et myopie des temps modernes.

Pour le chroniqueur, si le régime tient jusqu’à aujourd’hui, gagne des élections par procuration, c’est parce qu’il est voté, élu et soutenu malgré les fraudes. C’est parce que les gens, beaucoup, s’accommodent non seulement de l’argent qu’il donne, mais du confort qu’il apporte. Beaucoup, trop, d’Algériens pensent que le régime est nécessaire, qu’il a raison, qu’il est l’ordre. Beaucoup trouvent leur bonheur dans la soumission, dans la dévoration et dans la corruption. Rares ceux qui pensent aux générations de demain ou à l’intérêt collectif. C’est cette équation qu’il faut changer, cette responsabilité qu’il faut assumer et démontrer. Continuer à parler de peuple victime et d’intellectuel traître est une facilité désormais agaçante. Ce qu’il faut changer, c’est ce peuple, ces gens. Expliquer qu’est-ce qu’une démission et qu’est-ce qu’une constitution. Démontrer que créer de l’emploi est mieux que de multiplier les mosquées. Que travailler est un devoir. Que l’effort est une gloire. Que le civisme n’est pas une naïveté. Ce que je peux changer, je le vois autour de moi et pas seulement dans le portrait de Bouteflika et sans frères et leurs serviteurs. Ce régime ne tient debout, même assis, que parce que les gens autour de chacun ne sont pas conscients, sont démissionnaires ou sont égoïstes.

Faire tomber un régime ? Oui. Mais je préfère élever un peuple, si je le peux, vers ses idéaux. Lui proposer mes mots et ma voix et mon témoignage, pas ma complicité obséquieuse.

Fatigué donc que l’on me parle de peuple. Moi, je ne vois que des Algériens. Enfants du régime et ses géniteurs. Oui ! D’ailleurs, un régime n’est que le produit dérivé d’un peuple. Quand un peuple est assis, son Président peut être roi même en chaise roulante.

L’issue est dans la responsabilité et la lucidité. Il faut d’abord l’humilité de s’avouer vaincu et de s’interroger pourquoi et de regarder ce qu’il y a autour de soi et pas seulement autour de sa tête.


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