DzActiviste.info Publié le lun 2 Juin 2014

ELWATAN-ALHABIB 2014-06-02 14:30:00

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Le serpent 62
 
 
 
 
Par Kamel daoud

Fascinante énigme, courbe de la philosophie, bug du langage et torsion cérébrale, lien explosé entre le coude et la théorie, le genou et la galaxie. La dernière phrase de Saïdani est une perle sur pattes : « J’ai vu le Président qui m’a dit qu’on entend certains partis (parler en son nom). Ça suffit. Arrêtez de parler au nom du Président ! ». Vous avez compris ? L’homme vous dit que le Président lui a dit que personne ne doit dire quelque chose au nom du Président. Mais Saïdani le dit. Il dit qu’on ne doit pas dire et qu’on le lui a dit de le dire. C’est une équation en boucle. Sans fin. Comme le politique. Dans le mythe, cela est représenté par l’Ouroboros. Le fameux serpent qui se mord la queue, incarnant l’infini fini, le cercle ultime, l’enceinte du paradis, l’anneau qui entoure la terre et maintient les océans en place. Ainsi de suite. Dans le cas algérien, le Serpent est le Pouvoir. Il est sans fin. Se mord la queue pendant qu’on mord la pierre. Il ne meurt pas et ne vient pas au monde. Il est éternel parce que immobile. Il se nourrit de lui-même et se perpétue. Né en 62, il vit en 62. Nous, par contre, on bouge : on est en 1832 parfois. Parfois, avec plusieurs émeutes, on frôle 1954. On retombe en 1900 quand on s’enfonce dans les hameaux. On est en 88 quand le sucre augmente.      Le serpent n’est pas la sardine : quand la tête est pourrie le reste est vif.

La sentence de Saïdani est l’incarnation du Verbe du régime : il dit qu’il ne faut pas dire mais il le dit. Il est la preuve de ce qu’il affirme, le contraire de ce qu’il soutient. Saïdani a dit qu’il ne faut pas dire au nom du Président qui lui a dit de ne rien dire. Il est le seul à avoir vu et entendu le Président le dire. Le régime n’a pas besoin du réel. Il est autonome. Il parle dans sa propre tête, acquiesce ou se répond. Le verset de Saïdani ressemble au reste : les consultations, les dialogues nationaux, les transitions, les réformes, les « ouvertures », le Changement. Le serpent fait tout de lui-même mais à l’intérieur de lui-même. Il ne peut pas comprendre. Il est son monde et le monde n’est rien. Il ne peut absolument pas voir, concevoir ou sortir de son propre encerclement. Si vous dites que les consultations pour la prochaine constitution sont ridicules, il ne comprendra pas et continuera à rouler sans bouger et à tourner sans se fatiguer. Si vous dites qu’il faut réformer et assurer une transition, le serpent restera immobile.

 La preuve ? Dites par exemple à Saïdani que sa phrase est un paradoxe comique. Il vous regardera en silence, avec le sang froid de son règne, puis continuera de parler. Il n’y a pas de brèche, pas de possibilité de lui faire admettre que sa phrase de « J’ai vu le Président qui m’a dit qu’on entend certains partis (parler en son nom). Ça suffit. Arrêtez de parler au nom du Président ! », est une absurdité. Saïdani est le régime, du moins la peau du régime, ses écailles, son interface, mais dans l’essence est de la même essence que le serpent 62. L’ouroboros. Dans la tête du serpent qui est dans sa tête en même temps. Par exemple, les plus proches de Bouteflika vous le diront : le bonhomme est profondément convaincu qu’il a sauvé le pays d’un complot immense en se représentant pour un quatrième mandat à vie. On peut du coup parler du peuple au nom du peuple. Mais sans le peuple car il n’existe pas. Le serpent est Un et unique. Il change de peau mais pas de sang.

Il n’entend rien et ne voit pas autre chose que lui-même. Il ne se sent jamais ridicule ni ne sera démenti. Il est le mandat unique et le mandat à vie. Et puisque sa vie est infinie parce qu’il se nourrit de lui-même, il est à vie et à mort élu et appelé. Saïdani l’a dit. Bouteflika lui a dit de le dire. De ne rien dire. De garder le silence en l’expliquant. De. Rien ne prouve rien. Le reste du monde n’existe pas. Il n’y a que le serpent qui entoure notre terre. Au-delà, le cosmos est infini. En deçà ? Le peuple est fini.


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