DzActiviste.info Publié le ven 26 Juil 2013

Emeutes de Trappes : la loi républicaine incite-t-elle à l’islamophobie ?

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in TV5 Monde 25.07.2013
Par Pascal Hérard

C’est en plein mois de ramadan que l’interpellation d’une jeune femme pour port du voile intégral a mal tourné et causé plusieurs jours d’émeutes dans la banlieue parisienne, à Trappes. La loi sur le voile intégral est-elle devenue l’outil d’une ségrégation étatique qui conforte et accompagne une islamophobie de plus en plus présente dans la société française ?

469 : c’est le nombre d’actes islamophobes en 2012 envers des personnes ou des institutions. Une hausse de plus de 57% par rapport à l’année 2011, selon le Collectif Contre l’Islamophobie en France (CCIF). Quarante mosquées ont été dégradées en 2012, soit 95% de plus qu’en 2011. Au delà des chiffres — qui peuvent diverger entre les organisations : l’Observatoire contre l’islamophobie du Conseil français du culte musulman (CFCM) comptabilise une augmentation de 41,2% des actes islamophobes — l’islamophobie est devenue un véritable problème de société, dont la récente agression d’une jeune femme enceinte et voilée (qui a perdu son bébé suite à celle-ci), souligne la violence, la recrudescence et le caractère aveugle.
Les événements de Trappes, dont l’origine est un contrôle policier envers une jeune femme portant le voile intégral, pose de nombreuses questions de fond sur l’état d’esprit de la société française et de ses représentants : la crise sociale, économique et politique renforce des sentiments de rejets, de haine et la création de boucs émissaires que les responsables politiques ne semblent pas vouloir prendre en compte. Lorsque Manuel Valls, ministre de l’intérieur, affirme vouloir rétablir l’ordre républicain et faire appliquer la loi républicaine, le sens de cette loi sur le voile islamique n’est jamais débattu.

La République, une et indivisible peut-elle créer des lois qui vont à l’encontre de ses propres valeurs ? Condamner les émeutiers, les actes violents est logique, mais laisser des fonctionnaires de la police nationale tenir des propos racistes et islamophobes dans un groupe Facebook, et inciter à la violence ? La question de la légitimité de cette loi peut se poser, surtout lorsqu’une population minoritaire, le plus souvent d’origine étrangère, subit de façon de plus en plus importante des agressions racistes quotidiennes.

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Défense de la laïcité et de la République ?

La « loi sur le voile », votée sous la présidence de Nicolas Sarkozy, est survenue au moment où le parti majoritaire de la droite, l’UMP, tentait de débattre sur des sujets qu’il estimait cruciaux, comme « l’identité nationale » ou « la laïcité et la place de l’islam en France« . Le message, en pointillé, était celui d’un péril en la demeure : la France, ses valeurs, dont la laïcité ainsi que son identité étaient mises à mal, pouvaient disparaître sous les coups de boutoir d’une population, celle des « arabo-musulmans » qui refuserait de s’intégrer et chercherait à imposer à la fois ses propres coutumes et sa propre religion.

La stigmatisation par l’Etat français de cette population ainsi que de la religion musulmane, sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy s’est faite en plusieurs temps. Elle correspond au message du président-candidat de 2007, celui d’une droite décomplexée qui accepte les voix du Front National et ne rechigne pas à déborder sur les plates-bandes du parti d’extrême-droite.

Au sujet de la « défense de la laïcité » invoquée par les parlementaires, tant de droite que de gauche pour justifier leur vote en faveur de la loi « anti-burqa », Gilles Devers, avocat français, disait ceci lors d’une conférence au sujet de l’islamophobie en octobre 2011 : « La loi anti-burqa est une fille de la loi anti-voile du 15 mars 2004. Elle en annonce d’autres, car elle repose sur une conception fausse de la laïcité : sphère publique contre sphère privée. Une simplification dramatique. La laïcité n’est ni l’ignorance, ni la tolérance des religions, mais leur garantie. Si la foi religieuse se forge dans le doute et dans l’intime, elle n’est rien sans la capacité d’extériorisation. Sinon, c’est la liberté de religion au temps des soviétiques : libre de croire, mais viré de la fonction publique si on vous voit sortant de l’église. C’est la liberté d’opinion chez Castro : libre de penser, mais emprisonné si on exprime sa pensée. »

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Loi d’exception

Olivier Le Cour Grandmaison, (maître de conférences en science politique à l’université d’Evry-Val d’Essonne, spécialiste des questions de citoyenneté sous la Révolution française et de l’histoire des colonies) estime que la loi d’interdiction du voile islamique dans l’espace public est une loi d’exception, entièrement dirigée vers une catégorie infime de la population, et n’a pas de vocation républicaine : « Ceux qui défendent cette loi le font au nom du principe républicain, mais on est en droit de considérer que cette loi est une loi d’exception, en ce sens qu’elle ne légifère que sur un phénomène exceptionnel : on voit mal en quoi le port du niqab dans la rue serait une menace pour la République ou la laïcité. Quelques centaines voire milliers de femmes portant un voile intégral pourraient mettre en danger la République, qui serait fragile à ce point ? Qui peut croire à ces fariboles ? De plus, il faut rappeler qu’au regard de la législation des autres Etats démocratiques, la France fait exception puisqu’à ma connaissance, sous réserve d’inventaire, la France est le seul Etat à interdire le port d’un voile intégral. Chose qui en Angleterre, au nom des principes libéraux, dans le sens anglo-saxon du terme, serait parfaitement inconcevable. »

Cette problématique d’une loi qui autorise les forces de l’ordre à verbaliser des personnes sur leur tenue vestimentaire est en réalité contradictoire avec la règle générale républicaine, qui veut que « dans l’espace public, donc dans la rue, les hommes et les femmes peuvent s’habiller comme ils le veulent, et l’Etat n’a donc pas à légiférer là-dessus« , rappelle l’universitaire Olivier Le Cour Grandmaison.

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Prières de rue des membres du mouvement intégriste catholique Civitas au cours des manifestations contre le mariage homosexuel au printemps 2012

Deux poids, deux mesures

Ce qui peut attiser le ressentiment des musulmans n’est pas en rapport avec le voile islamique en tant que tel, très peu utilisé parmi les millions de femmes françaises de confession musulmane, mais la stigmatisation de cette seule religion par le biais de la « loi d’exception » sur la burqa. L’universitaire souligne ce double discours de l’Etat français, en rapport avec l’actualité récente : « Il y a deux poids deux mesures, puisque certains prétendent qu’il n’est pas possible d’exhiber des signes religieux dans l’espace public ou de procéder à des manifestations religieuses dans l’espace public : c’est tout à fait étrange, puisque quand il y a des manifestations religieuses, notamment catholiques comme lors des « manif pour tous », il est difficile de ne pas partager cet aspect religieux, avec par exemple les prières effectuées dans la rue. Mais cela relève de la liberté de manifester et elles sont parfaitement tolérées et acceptées. Ce n’est pas une remise en cause de la laïcité, et l’Etat doit garantir que ceux qui croient en une religion puissent l’exercer librement« .

Le catholicisme est une religion qui peut donc s’exprimer publiquement, dans toutes ses dimensions, même intégristes, tandis que l’Etat ordonne aux représentants des forces publiques de verbaliser les personnes portant des signes vestimentaires d’appartenance à un courant minoritaire d’une autre religion ?. Les notions d’égalité, de liberté et de laïcité sont-elles vraiment au cœur des préoccupations des représentants de la République dans ce cas précis ?

Sur la préoccupation des républicains français à propos de l’égalité des sexes, du respect de la dignité des femmes supposée être bafouée par l’islam, le chercheur rappelle que « si il y a une résurgence de la période coloniale dans cette loi sur le voile et son application, c’est avant tout sur une vision de l’islam issue des discours coloniaux de la fin du XIXème siècle, qui établit que cette religion est une religion de guerre, qui refuse l’essence du progrès des sciences et des techniques et l’émancipation féminine. Ce qui est assez amusant de la part des républicains, comme ceux de la IIIème République qui se sont toujours opposés à donner le droit de vote aux femmes. Il faut aussi rappeler que la France très socialiste du Front populaire n’a jamais avancé sur ce point, et que le droit de vote n’a été accordé aux femmes qu’en 1944, 20 ans après la République turque qui l’avait accordé en 1923 ! Il faut aussi rappeler que la mise en avant de l’émancipation des femmes dans cette affaire (pour justifier la loi anti-burqa, ndlr) a permis un consensus très large, de la gauche à la droite, et de la gauche la plus radicale à l’extrême droite« .

Manuel Vall à Trappes, pris à partie pour l’inaction des pouvoirs publics et les méthodes de la police, peu après les émeutes (Photo AFP)

Négation de la responsabilité politique

Les émeutes de Trappes ne sont pas surprenantes en elles-mêmes : ce ne sont ni les premières, ni les dernières dans ces lieux où le pacte républicain paraît rompu depuis longtemps par abandon politique. Mais le plus surprenant aujourd’hui est en réalité le discours univoque des responsables politiques : les raisons de l’embrasement d’une cité ne sont désormais jamais partagée par des manquements politiques : ceux du logement, des transports ou de l’emploi. Il n’y a plus désormais que des « éléments perturbateurs », des « jeunes voyous » qui profitent d’une situation pour agir avec violence, et un ministre de l’Intérieur, droit dans ses bottes, qui rétablit l’ordre républicain face à des personnes le refusant. « Il faudrait que les politiques se posent au moins à eux-mêmes une question, au lieu de prendre des airs de matamore pour faire respecter la loi républicaine : comment se fait-il que des femmes et des hommes considèrent comme normal d’adopter ce type de position religieuse (radicale, ndlr), et qu’est-ce qui dans leur vie quotidienne, dans leur expérience de la confrontation, de la stigmatisation, de la relégation urbaine, de la discrimination les a poussés à cela ?  » souligne Olivier Le Cour Grandmaison, qui ajoute : « La République, pour être respectée, doit être respectable, et doit appliquer ses propres principes dans les quartiers en question« . Pour le chercheur, « si certains des musulmans qui affichent leur radicalisme, qui est une part ultra minoritaire de l’islam, sont sous influence (de prêcheurs intégristes par exemple, ndlr), d’autres sont dans une réaction relativement classique d’une minorité systématiquement stigmatisée : c’est le retour du stigmate contre celui qui vous stigmatise. Je suis stigmatisé comme musulman alors je vais exhiber le maximum de signes qui m’identifient effectivement comme musulman, parce que c’est une façon de signifier ma résistance à« …

Ministre de l’intérieur : dernier poste gouvernemental à donner l’illusion du pouvoir national ?

Montrer sa force… pour cacher l’impuissance

L’engagement religieux démonstratif, l’affichage d’une radicalité inquiétante d’une minorité de jeunes musulmans, comme pour le couple à l’origine des émeutes de Trappes, peuvent être mis en parallèle des jeunes révolutionnaires d’extrême gauche des années 70. Le chercheur en sciences politiques pose alors cette question : « Comment se fait-il qu’une partie de la jeunesse radicalisée ne s’engage pas aux côtés des forces progressistes mais au côté de courants religieux particulièrement radicaux ? Cette question devrait normalement amener à un examen de conscience sévère sur la faillite des gauches parlementaires et extra-parlementaires à combattre efficacement le racisme et les phénomènes de discrimination systémiques qui sont à l’œuvre dans ce pays depuis très longtemps. »

Pourquoi cet examen de conscience n’existe-t-il pas, avec des politiques qui visiblement ne peuvent plus, ou ne veulent plus, assumer la responsabilité de l’Etat républicain sur ce sujet au spectre très large et préfèrent dénoncer seulement les violences urbaines ? Selon le chercheur Le Cour Grandmaison, « s’attaquer aux problèmes des quartiers populaires supposerait la véritable mise en place d’un plan Marshall sur plusieurs dizaines d’années, et électoralement ce n’est pas payant. Dans un contexte où l’Etat-nation est en voie de disparition progressive, la figure du ministre de l’Intérieur, de droite comme de gauche, apparaît comme une figure de l’ordre, du pouvoir régalien, qui fait croire qu’il est possible d’agir. Avant, les ministres de l’intérieur n’étaient pas populaires, or depuis Sarkozy, ils sont des ministres très populaires. C’est l’exhibition d’une figure de l’ordre, dans un contexte où sur les autres terrains économiques et sociaux, les politiques n’ont plus de prise. C’est l’illusion d’un pouvoir qui serait encore fort et capable de résoudre les problèmes qui se trouvent sur son territoire, alors qu’un certain nombre de problèmes ne peuvent plus être résolus sur le strict plan national.« 


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  1. HOMSY dit :

    Madame, Monsieur,

    Vous avez dans un article parlé de l’islamophobie qui règne en France.

    Je souhaite réagir au sujet de l’islamophobie qui règne en France, en tant que Français vivant en France, mais surtout en tant que Catholique, croyant et pratiquant.

    En tant que catholique, croyant et pratiquant, je juge l’islamophobie contraire au christianisme et je suis attristé de voir des chrétiens islamophobes. Le christianisme est l’amour de Dieu et l’amour de l’autre. Je déplore l’islamophobie, qui règne dans mon pays, la France, au même titre que je déplore l’antisémitisme. Je n’apprécie pas que l’on critique la construction d’une mosquées, que l’on dégrade une mosquée, que l’on interdise aux musulmanes le port du voile, ou encore que l’on assimile islam et islamisme fanatique. Je suis peiné de voir des chrétiens islamophobes.

    Je souhaite, néanmoins, souligner trois points:

    Premièrement, les chrétiens, en France, sont les premières cibles de la haine des religions, qui y règne. En effet, le nombre d’églises vandalisées est infiniment supérieur à celui des mosquées attaquées.

    Deuxièmement, la christianophobie dont souffrent les chrétiens dans de de nombreux pays musulmans (Pakistan, Indonésie, Irak, Syrie, Arabie saoudite, Egypte, Libye, Nigeria, Soudan), en Inde et dans des pays communistes (Chine, Vietnam, Corée du Nord,…) se traduit par des actes beaucoup plus violents et inhumains et infiniment plus nombreux que l’islamophobie dont souffrent les musulmans en France et dans d’autres pays occidentaux.

    Ainsi, au Pakistan, chaque année, 700 chrétiennes et 300 hindoues sont enlevées par des islamistes, converties de force à l’Islam et mariées à des musulmans. Au Pakistan, des familles entières de chrétiens sont esclaves de familles musulmanes. Au Pakistan, les chrétiens sont victimes d’assassinats et d’accusations mensongères de blasphème. Au Pakistan, le viol de chrétiennes est monnaie courante. En Egypte, chaque années, des chrétiennes sont enlevées par des islamistes, converties de force à l’Islam et mariées à des musulmans. En Egypte, des chrétiens sont assassinés et des églises détruites. En Syrie, en Irak, au Nigeria, au Soudan, des islamistes ont commis des massacres de chrétiens dans des villages et ont détruit des églises. En Arabie saoudite, la construction d’église est interdite. Les chrétiens n’ont, suivant la loi saoudienne, le droit que de célébrer la messe dans leur appartement, ce qui n’empêche pas la police religieuse saoudienne de les arrêter en toute illégalité, et de les frapper à coup de barre de fer au commissariat. Au Soudan, des musulmans convertis au christianisme ont été condamnés à mort pour apostasie. En Iran, des chrétiens sont arrêtés arbitrairement.
    En Inde, chaque année, des chrétiennes sont converties de force à l’hindouisme et mariés de force à des hindous. En Inde, des hindous fanatiques et des bouddhistes fanatiques assassinent des chrétiens et détruisent des églises.
    Dans des pays communistes, tels que la Chine, le Vietnam et la Corée du Nord, des prêtres sont emprisonnés de manière arbitraire.
    Les Chrétiens sont la communauté religieuse la plus persécutées dans le monde.

    Enfin, en Algérie et dans d’autres pays musulmans (Tunisie, Maroc, …), les non musulmans sont victimes de discriminations religieuses (interdiction du prosélytisme, inéligibilité aux fonctions étatiques).

    Si vous souhaitez en savoir plus sur la situation des chrétiens victimes de violence dans le monde, je vous invite à vous rendre sur le site internet de l’Agence Fides. L’agence Fides est un organe du Vatican.

    Je souhaite la fin des violences et des discriminations à l’égard de toutes les minorités religieuses dans le monde.

    Cordialement,

    Michael HOMSY

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