DzActiviste.info Publié le lun 4 Mar 2013

«En Algérie, on ne peut pas faire d’affaires sans graisser la patte»

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32095_1386064905278_1641709808_882989_905819_nCLAUDIO GATTI. JOURNALISTE ITALIEN AU IL SOLE 24 ORE

«En Algérie, on ne peut pas faire d’affaires sans graisser la patte»

El Watan, 4 mars 2013

Claudio Gatti, 57 ans, est l’un des rares véritables journalistes d’investigation italiens. Bien avant que les juges milanais ne parlent avec les chroniqueurs judiciaires italiens, Gatti en savait long sur l’affaire Saipem-Sonatrach.

A partir de son bureau de New York, il a publié les dessous de ce scandale. Correspondant aux USA du très influent quotidien économique italien, Il Sole 24 Ore, il écrit également pour plusieurs journaux américains, comme le New York Times. Il a été le premier journaliste à faire éclater sur le Financial Times le scandale de «Oil for Food», en Irak. En 2003, il a reçu le prestigieux prix journalistique italien Saint Vincent et en 2005 la distinction Premiolino.

– Vous n’avez pas attendu les divulgations de la magistrature italienne pour enquêter sur l’affaire ENI-Saipem-Sonatrach. A partir de quels éléments êtes-vous parti ?

Je m’occupe, depuis des années, de corruption internationale, en particulier de celle qui touche deux secteurs considérés par les experts comme étant les plus à risque : la défense et l’énergie. J’ai commencé à travailler sur cette affaire dès 2010, car mes sources au sein du groupe ENI m’avaient averti que l’enquête ouverte en Algérie allait s’étendre à Saipem, société d’engineering de l’ENI. J’ai consulté d’abord les articles publiés par la presse algérienne, ensuite j’ai «activé» toutes mes sources dans le milieu énergétique et plus particulièrement dans le groupe ENI. Très vite, j’ai eu la confirmation que Saipem était impliquée dans ce scandale. J’ai d’abord découvert que le représentant de Saipem en Algérie, Tullio Orsi, avait été rappelé d’urgence en Italie. Ensuite, j’ai su que l’homme qui avait géré les relations avec les Algériens était Pietro Varone. J’étais déjà à une étape cruciale de mon enquête parce qu’après une vérification à la Chambre de commerce sur le patrimoine de Varone, j’ai eu la preuve de l’existence de liens avérés entre Varone et Bedjaoui. Les deux étaient, en effet, associés dans la société agricole vinicole Ager Falernus Srl.

 

– Est-il concevable que les corrupteurs de Saipem aient agi sans l’aval des dirigeants d’ENI ?

Je peux seulement avancer ce qui est certain, car prouvé par des documents. Primo : Varone a présenté au conseil d’administration sa proposition de signer un contrat d’agence pour le business algérien de Snamprogetti (société qui a ensuite été incorporée par Saipem) avec Pearl Partners Ltd, une société qui n’avait ni expérience, ni personnel, ni bureaux, ni représentation en Algérie. Secundo : le conseil a approuvé le contrat, signé par la suite par Varone. Tertio : Pearl Partners n’a fourni aucun service concret à Saipem, mais a reçu des commissions pour presque 200 millions d’euros. Quatro : chaque année, dans le bilan de Saipem, figurait le chapitre «Coûts d’intermédiation» dans lequel étaient reportés les montants des commissions d’agence payées à Pearl Partners (qui n’était pas citée nommément). Quinto : ces coûts d’intermédiation, qui étaient de 17 millions en 2005, ensuite de 26 en 2006, sont montés jusqu’à 155 millions en 2008. Donc ils ont été multipliés par huit. J’espère que les dirigeants de Saipem ont noté cette extraordinaire hausse et ont demandé des explications. Sexto : les mêmes, identiques, coûts d’intermédiation ont figuré, d’année en année, dans les bilans de l’ENI. Avec les mêmes identiques variations et donc les mêmes énormes augmentations.
ENI a adhéré au pacte onusien anticorruption «Global Compact», ce scandale montre toutefois que cet engagement n’a pas été tenu…
Je suis un journaliste d’investigation, pas éditorialiste. Je me limite à rapporter les faits. Et les faits nous montrent que 200 millions d’euros ont été payés officiellement à une société-écran de Hong Kong pour fournir des services inexistants.

 

– Comment vos sources décrivent-elles Farid Bedjaoui ?

Comme étant l’homme-clé grâce auquel des fonds secrets étaient transférés. On m’a également affirmé que grâce à cette activité, il est devenu richissime. Sa résidence à Paris m’a été décrite comme étant «pharaonique». Il semblerait qu’il collectionne, entre autres, des œuvres d’art très précieuses d’artistes de la dimension de Picasso.

 

– Précisément, quel rôle a-t-il eu dans l’affaire Saipem-Sonatrach ?

A ma connaissance, le rôle de Farid Bedjaoui va au-delà de l’affaire Saipem. Il avait créé une toile d’araignée de sociétés-écrans comme Pearls Partners, qui recevaient des paiements de diverses multinationales pour des services en apparence inexistants. Je sais également qu’il a joué un rôle important dans un système de «financement» d’individus algériens par des sociétés internationales, parallèle à celui des sociétés-écrans. J’entends le système de prestations de services, de sous-traitance surfacturés que de grandes sociétés étrangères utilisaient pour transférer des fonds à des Algériens, mais aussi pour créer des «rétrocessions» pour leur propre avantage.

 

– Pouvez-vous nous éclairer davantage sur ce point ?

J’ai appris que des caisses noires ont été créées à travers la surfacturation de services payés par Saipem à des fournisseurs algériens. Ces fonds secrets ont servi, d’une part, à payer des fonctionnaires publics et des responsables politiques algériens, d’autre part, ils ont été illicitement reversés aux dirigeants de Saipem qui avaient autorisé l’émission de factures portant des coûts gonflés. Ceci est du moins l’une des hypothèses formulées et qui est, je présume, actuellement examinée par les enquêteurs.

 

– Combien d’argent les intermédiaires algériens ont-ils empoché ?

Il a été établi, jusque-là, que Saipem a payé des «commissions» d’agence à partir de la société mère en Italie et de ses filiales française et portugaise pour un total de 197 millions d’euros. Outre l’argent versé par le groupe canadien SNC-Lavalin… Mais, comme je l’ai déjà souligné, j’estime que les capitaux versés sont beaucoup plus importants, mais qu’on n’a pas encore pu les intercepter.

 

– Les Américains n’ont pas encore demandé une commission rogatoire à l’Italie ?

Je sais que la division criminelle du département de la justice de Washington (DOJ) est au courant de ce scandale, mais il n’a pas encore présenté de commission rogatoire aux autorités italiennes ou suisses. Mais j’estime que cela ne saurait tarder car ENI et Saipem ont déjà fait l’objet d’enquêtes pour corruption au Nigeria, aussi bien par le DOJ que par le SEC (Securities & Exchange Commission), l’autorité américaine de vigilance sur les marchés. En juillet 2010, ils ont été condamnés à payer une amende de 365 millions de dollars.

 

– A quelles nouvelles révélations peut-on s’attendre ?

Il y a encore beaucoup de zones d’ombre. Par exemple, on ne sait pas encore qui, en Algérie et en Europe, a bénéficié des pots-de-vin. J’estime par ailleurs que Saipem et Lavalin n’ont pas été les seuls à avoir payé des intermédiaires. Je suis sûr qu’il y a d’autres sociétés internationales qui ont utilisé le même système en Algérie. Si vous me le permettez, je voudrais faire cette observation importante : certaines de mes sources dans le secteur énergétique m’ont affirmé qu’en Algérie, comme dans d’autres pays, on ne peut faire autrement : «Si on veut y faire des affaires, il faut payer des pots-de-vin.» Selon cette philosophie – et c’est ce que l’ex-Premier ministre, Silvio Berlusconi, a déclaré dans une interview télévisée – «dans certains pays, les pots-de-vin font partie des frais de la transaction». Cette opinion est plutôt diffuse en Italie, mais moi je la rejette fermement. Si en Italie aucune personne honnête n’acceptera que quelqu’un mène ses affaires à coups d’«enveloppes», alimentant de la sorte la corruption de la classe politique ou le management public italien, je ne comprends pas pourquoi les Italiens se sentiraient autorisés à faire cela à l’étranger.

 

– Vous, par contre, vous n’avez jamais été condamné malgré les dizaines de procès pour diffamation qu’on vous a intentés, pour les enquêtes publiées à travers vos articles ou dans vos livres. Vous avez soudoyé les juges ?

(Rire). Les personnes, institutions, sociétés… que j’ai critiquées dans mes écrits m’ont réclamé, en tout, autour de 160 millions d’euros de dommages et intérêts. Heureusement, je n’ai jamais été condamné… J’ai un très bon avocat (rire)…
Au fait, si un journaliste observe les règles simples de professionnalisme et de rigueur, il peut publier tranquillement ses «scoops» sans craindre qu’on l’accuse de diffamation. Ce matin, j’ai reçu un avis judiciaire pour une nouvelle plainte me concernant, je ne sais même pas qui me l’a intentée. Par ailleurs, mon avocat m’a appris, hier, que nous avons gagné le procès contre l’ancien gouverneur de la Campanie (Naples), Antonio Bassolino, qui m’avait poursuivi pour diffamation.

Nacéra Benali


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