DzActiviste.info Publié le mar 28 Mai 2013

Entretien accordé à El Watan : Akram Belkaïd. Journaliste écrivain : «Il est inutile de s’inventer une autre identité»

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El Watan, mardi 28 mai 2013

La plume d’Akram Belkaïd est acerbe et amoureuse. Dans Retours en Algérie, elle est polyphonique et paradoxalement intimiste. Qu’on se le dise, Akram Belkaïd est un optimiste multirécidiviste, un amoureux qui désespère de sa Nedjma, en continuant de l’aimer. Un homme dont la nationalité définitive est l’enfance. Un économiste qui refuse de jouer les Cassandre et qui tire la sonnette d’alarme : l’Algérie ne peut acheter indéfiniment la paix sociale en redistribuant la rente pétrolière. Son dernier livre est émouvant, poignant, mais ne se limite pas à l’émotion. Il interroge, scrute, analyse : mais où va donc l’Algérie ? A lire, vite.

-Le blédard est donc retourné au bled, après près de 14 ans d’absence. Dans quelles circonstances l’a-t-il quitté et comment s’est fait le retour ?
En fait, le livre parle de plusieurs retours. Le mien et celui d’une centaine de Français : d’anciens appelés du contingent, des pieds-noirs, leurs enfants ou des gens qui ont travaillé en Algérie juste après l’indépendance. C’est cela que je raconte dans ce récit. Pour ce qui me concerne, j’ai quitté l’Algérie en juin 1995, parce que la situation devenait intenable. J’étais déjà journaliste et il est inutile que je vous rappelle le quotidien de la presse en particulier et des Algériens en général. Le premier retour a eu lieu en 2009, puis il y a eu une succession de séjours plus ou moins courts jusqu’à ce voyage. Avec, à chaque fois, les mêmes sentiments mitigés, la joie de retrouver le pays natal, mais aussi la tristesse et la colère de voir que rien ne change ou presque… Retours en Algérie, raconte d’une certaine manière l’Algérie d’aujourd’hui, vue à travers mon regard et les questions et commentaires des participants au voyage. On apprend beaucoup sur soi-même en étant confronté au jugement de l’autre.

-Pourquoi blédard ?
Oh, c’est une vieille histoire. Cela s’est passé quelque temps après mon arrivée à Paris. J’étais dans le RER et des jeunes de banlieue qui chahutaient m’ont traité de blédard, parce que je lisais un journal algérien. Cela m’a fait rire. Quelques années plus tard, quand j’ai souhaité écrire une chronique hebdomadaire pour Le Quotidien d’Oran pour raconter la France à ma façon, le titre Chronique du blédard s’est imposé de lui-même.

-On ne quitte jamais l’Algérie. Vous avez une jolie expression : «Algérien je suis, Algérien je resterai, que je devienne tunisien par ma mère ou français par mon exil»… Pourquoi pas une addition des identités plutôt ?
Peut-être, mais on n’oublie pas le pays de son enfance. On n’oublie pas non plus son éducation. Bien sûr, on peut suivre d’autres itinéraires et on s’enrichit de ses expériences successives. Mais, à la base, je reste algérien. Algérien à ma manière, c’est-à-dire en étant le résultat de sa trajectoire de jeunesse et, encore une fois, de son éducation. C’est ainsi. Il ne sert à rien de se raconter des histoires, de se dire que l’on peut s’inventer une autre identité et de tirer un trait sur l’Algérie. Ce n’est qu’ainsi que l’on peut aller de l’avant et être capable de vivre n’importe où.

-L’économiste que vous êtes n’est jamais loin. Au détour d’un paragraphe, vous dites que la distribution de la manne pétrolière trouvera très vite ses limites. Et ce jour-là, plus rien n’arrêtera la colère du peuple. Toujours aussi pessimiste ?

Ce n’est pas du pessimisme mais du réalisme. L’Algérie est un mono-exportateur d’hydrocarbures. Ses recettes stagnent, tandis que ses dépenses ne cessent de progresser. Tôt ou tard, il faudra puiser dans les réserves de change puis s’endetter. Cela devrait arriver en 2025, c’est-à-dire demain. En clair, le pouvoir n’aura plus les moyens d’acheter la paix sociale et de redistribuer une partie de la rente pétrolière. On sait sur quelles violences ce genre de situation peut déboucher. L’Algérie l’a vécu dans les années 1980 et 1990. La prochaine fois, ce sera encore plus violent et plus dévastateur. Les dirigeants algériens sont avertis.  

-Vous vous êtes recueilli à Tibhirine. Ce moment est-il important pour votre pèlerinage en Algérie ?
Oui. Ce fut un grand moment, intense et émouvant. Le terrible sort des moines a traumatisé nombre d’Algériens. Aujourd’hui encore, c’est un motif de discorde, de rumeurs et d’affrontements idéologiques. Pour ma part, j’avais envie d’aller sur place et de m’y recueillir. C’était une manière de rendre hommage à des hommes qui ont partagé le terrible sort de milliers d’Algériens. Dans le livre, je raconte aussi l’émotion des membres du voyage. Nombre d’entre eux étaient pratiquants, ce qui a donné une autre dimension à ce voyage.

-Comment définiriez-vous votre livre, un carnet de route, une monographie thérapeutique, un cri d’amour, un appel au changement ?
C’est un récit de voyage. Et comme tout récit de voyage, il permet de dire ce que l’on pense au moment précis où les choses se déroulent. C’est une description, en filigrane, de l’Algérie d’aujourd’hui, de ce que peut m’inspirer son état et de ce qu’elle peut provoquer comme réminiscences. Ce n’est pas un texte politique ou même un appel au changement, dans le sens classique du terme. Si j’avais voulu écrire cela, j’aurais opté pour le pamphlet ou le brûlot contestataire. Là, le texte parle de lui-même. Il raconte un voyage au pays de l’enfance. Un voyage dans un pays de plus en plus déglingué, un pays qui souffre, mais où l’énergie de la jeunesse est impressionnante. Enfin, c’est aussi un témoignage sur un phénomène précis : en 2013, des Français peuvent voyager en Algérie en étant partout accueillis les bras ouverts. Il m’importait de le faire savoir.

Propos recueillis par Rémi Yacine.
  

Retours en Algérie
Editions Carnet Nord/Montparnasse, 2013.

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